Le concept de société civile est entré dans le
vocabulaire ordinaire du citoyen de la République Démocratique du Congo depuis le début
de la transition vers la démocratie, quand Mobutu crut bon de convoquer une Conférence
Nationale Souveraine, cédant ainsi aux pressions internes et externes contre son régime
dictatorial. Mais la réalité qu'il évoque est plus ancienne.
Au Congo, la société civile apparaît comme un réseau insaisissable
d'associations, d'organismes privés ou de groupements de natures diverses qui mobilisent
les citoyens au niveau local et national, afin de participer de manière dynamique à
l'amélioration de la qualité de la vie quotidienne, de défendre la démocratie et les
droits de l'homme et de lutter pour un développement équitable et un environnement plus
sain. Ce qui leur est commun, c'est la conscience de s'engager à construire le pays, de
l'améliorer pour le bien de tous.
Depuis la fin de l'époque coloniale, on peut identifier deux moments
importants pendant lesquels la société civile s'est instituée, surtout grâce au fait
qu'elle est devenue un ensemble porteur des aspirations et du combat de la population : il
s'agit de la période de l'indépendance et celle de la transition démocratique.
Lutte pour la conscience
La revendication de l'indépendance (1956) a commencé dans des
associations et cercles culturels de Congolais. A mesure que ceux-ci accédaient à
l'éducation et à l'information sur le pays, ils ont pris conscience des injustices du
système colonial et ont entamé des actions de revendication pour la participation de la
population à la gestion de son pays, la fin de la dépendance politique, l'égalité et
la dignité. On peut dire que cette prise de conscience était plus forte dans les grandes
villes du pays que dans les milieux ruraux. En effet, la création des associations
culturelles à fondement ethnique a commencé dans les centres urbains vers le début des
années 50. Elles étaient créées d'abord en vue de promouvoir l'identité culturelle et
de renforcer la solidarité entre les membres d'une même ethnie. A mesure que ces
associations devenaient importantes en nombre, elles ont commencé à prendre conscience
de leur envergure économique et politique.
A la veille de l'indépendance, certaines de ces associations sont
devenues des mouvement politiques.
Par exemple, l'ABAKO (association des Bakongo), qui dés 1940, constitue
un regroupement ethnique populaire de familles parlant la même langue et ayant les mêmes
usages. Ces regroupements ethniques changeront d'esprit et seront pris en charge par les
nouvelles élites. C'est donc en 1954 que Joseph Kasa-Vubu prend les rênes de l'ABAKO et
en 1959 qu'elle devient un parti nommé alliance des Bakongo.
La confédération des associations tribales du Katanga (CONAKAT) quant à
elle, connaît un revirement politique avec Moïse Tshombé. Cette structure de
concertation de plusieurs associations du Katanga fondée en 1958 pour repousser
l'invasion des Luba du Kasaï (considérés comme des étrangers), devient ensuite la
Convention nationale katangaise, parti politique des Katangais authentiques. En 1960, lors
de la sécession du Katanga sous la direction de Tshombé, celui-ci est à la fois
président provincial du Katanga et de la CONAKAT.
L'association "Conscience Africaine" regroupant des Bangala et des Baluba,
tous anciens élèves des Pères de Scheut (missionnaires belges au Congo) est devenue un
creuset d'analyse et d'engagement politique. Faut-il rappeler que la première
déclaration publique demandant un processus de changement politique, le "Manifeste
Conscience Africaine", publié le 30 juin 1956, sous la direction de M. Joseph Ileo,
est sortie non pas de la société politique coloniale mais de la société civile
congolaise.
Emergence de la démocratie
L'exigence d'une transition démocratique, la demande de gestion des ressources
publiques au profit de la population, ont commencé au début des années 80, grâce à
des actions de dénonciation du système dictotorial et de mobilisation de la population.
On se rappellera les pressions faites par les églises (en particulier la Conférence
épiscopale), par les ONG de développement, par les mouvements étudiants et par les
milieux intellectuels...
Mais il a fallu attendre la Conférence Nationale Souveraine (CNS), qui regroupait
2.840 membres représentant la société civile, les partis politiques, les institutions
publiques ainsi que des invités extérieurs, pour observer une prise de conscience
nationale et une solidarité des associations de la société civile avec l'opposition
afin de contribuer au renforcement du combat contre la dictature.
Au Zaïre, la Conférence Nationale n'a pas été un cadeau des dirigeants politiques.
On a vu émerger des groupes de populations dont l'influence s'est avérée fondamentale.
C'est sous la pression de la rue que le Président Mobutu lancera, en janvier 1990, un
appel à la consultation populaire concernant l'organisation générale du pays. Les
associations populaires ont donc été à l'origine de l'agitation. Elles ont formulé la
demande d'une Conférence Nationale Souveraine. Elles ont incité le peuple à descendre
dans la rue. Elles ont initié des manifestations, transformé les mécontentements en
revendications. En effet, la réaction populaire aux pièges tendus pour l'effritement de
la CNS fut vive et se manifesta à travers des grèves, opérations ville morte,
manifestations, dont on retiendra particulièrement la "Marche de l'Espoir" en
1992.
Pluralité des forces sociales
La société civile est devenue plus vigoureuse et plus diversifiée dans sa
structuration. Loin des associations culturelles à fond ethnique des années 50 (telles
que l'ABAKO ou Conscience Africaine à leurs débuts), les associations actuelles
regroupent les citoyens non seulement sur base culturelle mais également en fonction de
leurs activités socioprofessionnelles.
Leur diversité et leur généralisation au niveau de l'ensemble du pays ont amené
ceux qui ont préparé la CNS à les classer en différents groupes afin de mieux les
percevoir : les associations confessionnelles, syndicales, scientifiques, culturelles et
sportives; les associations humanitaires, de développement, d'action économique et
sociale; les associations éducatives, pour la jeunesse, pour la femme et la famille... (Organisation de "La société civile" au Zaïre).
Actuellement, il faut ajouter la création des réseaux de travail et de collaboration
entre les forces sociales d'une même région et entre différentes régions. Mais si l'on
peut espérer que la société civile influence sensiblement les décisions politiques du
pays, il ne demeure pas moins qu'elle reste tiraillée par des contradictions internes. Ce
qui pourrait limiter sa capacité à développer des stratégies plus puissantes de
mobilisation populaire.
Une éthique de la nation
Le pays était profondément marqué par la démission absolue de l'Etat. Dans une
société où l'Etat est immoral et corrompu, les revendications se concentrent dans le
combat pour exiger une direction plus morale de la nation. Car le rôle de la société
civile ne peut pas être celui de justifier un pouvoir dominant qui ne résout pas les
problèmes des citoyens. La société civile apparaît donc comme un ensemble de groupes
capables de contrecarrer le pouvoir de gouvernements impersonnels, de systèmes
dictatoriaux et de partis politiques nourrissant la population de discours démagogiques.
L'éveil de la société civile correspond à un engagement fondamental de transformation
et de changement. Le Congo s'est effondré sous le poids de la misère et de la gabegie.
La société civile a lutté pour la démocratisation en vue de rétablir un Etat de
droit. Quelques victoires ont été réalisées, mais tout reste encore à faire. Le
peuple recherche un pouvoir légitime dirigé par des hommes et des femmes compétents
qu'il choisira lui-même à travers des élections libres et transparentes.
Les associations peuvent jouer différents rôles pour renforcer la construction de la
démocratie. Elles peuvent promouvoir la culture civique et démocratique, faire entendre
la voix des plus petits citoyens, contribuer à empêcher le despotisme des partis et
l'arbitraire des dirigeants, vérifier que les besoins de la population sont pris en
compte, surveiller l'élaboration des textes juridiques relatifs aux élections et
participer aux opérations préélectorales en luttant contre les tricheries. (Baudouin
Hamuli Kabarhuza, Secrétaire Exécutif du CNONGD - Conseil National des ONG de
Développement du Congo)
Annexe :
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