| La musique est lart populaire
congolais par excellence. Ce fait est reconnu par tous, à tel point que la musique
congolaise symbolise aujourdhui à la fois le pays et son peuple. Elle est
lexpression urbaine où la chanson, soutenue par la mélodie, est mise en valeur par
une orchestration, le tout au service dune danse
particulière qui constitue sa finalité. Ce phénomène complexe a donc deux
dominantes : la chanson et son contenu verbal et la danse, son message gestuel.
Lhistoire de la création musicale moderne en République démocratique du Congo
connaît deux étapes : la première, avant les années 50, et la seconde qui
démarre en 1953 avec les grands ensembles tels que le African Jazz et le OK Jazz. Pour le spectateur des premières exhibitions " mondaines "
à Kinshasa dans les années 20, leffervescence actuelle du quartier Matonge
(quartier de Kinshasa) aurait été inconcevable. Dans les années 20-25, on qualifiait
invariablement ce phénomène de agbaya, quelles que soient sa composante et
lidentité de ses acteurs. Dautant plus que le kinois de lépoque était
conscient que cet art était dorigine extérieure et quil lapprenait des
coastmen, ces ouest-africains installés à Kinshasa et qui avaient lhabitude de se
regrouper pour chanter et danser ensemble. Lespace traditionnel congolais était
loin dêtre en reste cependant. Bien au contraire, son héritage musical était
riche : à chaque groupe ethnique correspond un type particulier de musique et de
danse, quon exécutait dans des circonstances particulières. La nouveauté
résidait dans la situation de cohabitation ou plus précisément dans les brassages
interethniques des centres extracoutumiers. Les circonstances particulières demeurant les
mêmes quau village (naissance, mariage, décès, retrait de deuil, etc...), il
était nécessaire de se regrouper autour du maître du tam-tam. Mais à la différence du
village, le répertoire des chants et des danses en ville était nécessairement composite
et diversifié, et on y intégrait même un air nouveau, appris du missionnaire, du Blanc
ou du capita, pourvu quil soit dansant et rythmique. Cest ainsi que la
nouvelle pratique musicale prit forme. Le premier apport le plus significatif en ce sens
provint du groupe étranger le plus proche des autochtones, les coastmen, Ouest-Africains,
invariablement appelés " Sénégalais " ou
" Haussa ". Ces derniers, pour leur fête, usaient dinstruments
de musique inconnus jusque-là - lharmonica, laccordéon quon appelait
en lingala lindanda et la guitare (kidare) - et se trémoussaient sur les rythmes du
high-life, à la grande admiration des kinois. Cest dans ce contexte que des pas de
danse nouveaux devinrent la référence des mondains kinois. Les dancings se
multiplièrent ; rien quà Léopoldville (Kinshasa), on en dénombrait plus
dune vingtaine. Cet engouement musical était relativement mal perçu par les
milieux missionnaires. Les protestants préféraient interdire la danse à leurs fidèles
tandis que les catholiques, sans être aussi directs, firent des efforts pour détourner
les jeunes de ces pratiques mondaines, en organisant des activités sportives et des
mouvements de jeunesse tel le scoutisme. Mais curieusement, les musiciens étaient presque
tous issus de milieux missionnaires où ils avaient été des vedettes dans les chorales.
Certains, se rendant compte des limites du chant religieux, sorientèrent vers le
monde profane, où toute initiative était la bienvenue à condition doffrir les
plus grandes possibilités damusement. La musique moderne achevait de conquérir son
droit de cité et connut, encore, un plus grand rayonnement dans les années 40, par la
conjonction de trois innovations : lavènement des orchestres,
lintroduction de la rumba et lirruption de la radio et du phonographe. Le
premier spectacle mis sur pied par un orchestre vient dune initiative des coastmen,
ayant créé une formation, Excelsior, qui jouissait dun grand prestige par les
instruments utilisés. La seconde Guerre mondiale permit aux kinois de voir dautres
ensembles musicaux, constitués de groupes de soldats de passage à Léopoldville et à
Boma et qui inspira les premiers orchestres locaux jusque dans leurs noms (lHarmonie
kinoise, lOdéon kinois, lAmérique, la Martinique, etc...). Le regroupement
en ensembles musicaux se généralisa donc, à Léopoldville comme à Brazzaville, qui
vivaient toutes deux dans ce domaine en étroite symbiose, malgré leurs deux systèmes
coloniaux bien distincts.
Entre-temps, la rumba, originaire dAmérique latine, fit son
apparition en Afrique centrale. Sa diffusion se réalisa sans doute à la faveur du
cosmopolitisme en vogue dans les années 40. Elle fut aussitôt adoptée, au point
denrichir le patrimoine musical préexistant par de multiples variantes allant de la
rumba-sukumu du début de la guerre jusqu'à la rumba kiri-kiri des années 80 en passant
par la rumba-kara, la rumba-boucher et la rumba-sukusu. En définitive, cette influence
caractérise vraiment la musique moderne de la République démocratique du Congo,
constituée à 75 % déléments empruntés à la rumba. Dautres genres
musicaux connurent également un grand succès, notamment le cha-cha-cha à deux rythmes,
le merenge, le pachanga, le boléro et le mambo, tous inspirés des rythmes
sud-américains. Le développement fulgurant de ce mode dexpression fut favorisé
aussi par les nouvelles possibilités de diffusion, qui assurèrent une grande audience à
cette musique, et par là son rayonnement. Le phonographe constitua un progrès prodigieux
et ouvrit de nouveaux horizons particulièrement à des sociétés fondées sur une
tradition essentiellement orale. Lapparition du phonographe rendit la reproduction
musicale domestique, à la portée du peuple. Lindustrie phonographique qui
sinstalla localement permit de fixer sur la cire les chansons du terroir. Pour
lanecdote, la première maison de pressage de disques (Editions Ngoma) fut
installée en 1948 par un grec, Jeronimidis père. Cette entreprise savéra très
vite florissante, ce qui explique le quasi monopole des Grecs dans lédition
musicale au Congo (Editions Opika, Editions Loningisa, editions Esengo, etc...).
La production musicale antérieure à 1950 connut plusieurs tendances,
mises à part celles qui étaient susceptibles dinquiéter le pouvoir colonial
belge. Le courant le plus significatif sattacha à mettre en valeur lhéritage
du folklore populaire en ladaptant aux instruments et aux techniques nouvelles.
Cette tendance est encore présente de nos jours. Un autre courant, plus symbolique de
lépoque, fit référence aux questions coloniales et à la vie urbaine. En effet,
sur les chantiers, on entendait des refrains populaires inconnues jusque-là, où
limportance du travail exaltée pour plaire au colonisateur dissimulait des injures,
des malédictions et des imprécations de toutessortes, incompréhensibles pour le
non-initié. De même, le passage de la campagne à la ville fut marqué par
lavènement des rapports dintérêt nengageant ni le cur, ni la
connaissance mutuelle et sociale. Mais la musique servit surtout à développer les
thèmes de la femme, du couple et de lamour. Certaines célébrités féminines
furent chantées dés cette époque (" Chérie Yvonne ",
" Maria Tchebo ", " Albertine mwasi ya bar " et
surtout " Marie-Louise " de Wendo Kolosoy).
Le second âge démarra précisément vers les années 50 avec la
naissance de deux grands orchestres modernes, dont linfluence restera déterminante
pendant plus de deux décennies, lAfrican Jazz et lOK Jazz. Tous leurs membres
étaient nés dans lentre-deux-guerre et avaient eu le temps dintérioriser
les différents aspects de la modernité naissante : instruction, urbanisation et
instrumentation musicale.
LAfrican Jazz est une création de Joseph Kabasele (Kabasele
Tshamala) qui se distingua dés 1951 par ses chansons enregistrés aux Editions Opika. A
Matadi où il est né, il avait pu faire des études chez les Pères de Scheut et être
initié au chant choral. Sa production artistique garda lempreinte de cette origine
" aristocratique " (kalaka). " Kallé Jef " ou
Grand Kallé " (ses surnoms) rendit effective la création de son orchestre en
1953 avec lenregistrement de la chanson appelée précisément " African
Jazz ". Déjà Kasanda (surnommé " Nico Mobali " puis
" Dr Nico "), virtuose de la guitare, est présent. Le style de
lorchestre se stabilisa dés 1955 avec la création de la maison Esengo (qui
remplaça Opika) et sillustra dans la chanson politique à la grande période de
mutation qui se réalisa à partir de 1956 et qui mena à lindépendance. Dans les
années qui suivirent, plusieurs autres orchestres de la même veine virent le jour :
lAfrican-Fiesta qui se scinda en Africa-Fiesta Sukisa et en African-Fiesta
International (devenu finalement Africa International), les As, le Super African Jazz, le
Vox Africa et les Grands Maquisards, etc...
Quant à lOK Jazz, il connut un itinéraire à peu près
semblable. Il fut créé à linitiative de M. Cassier. Le jeune François Lwambo,
plus connu sous le nom de Franco (1939-1989), qui navait que dix-sept ans, nen
était pas encore le responsable. Il avait devant lui deux aînés : De la Lune
(Daniel Lubelo), le plus âgé du groupe, et Jean-Serge Essous. Introduit dans
lorchestre par son maître Henry Bowane qui le surnomma Franco, il ne tarda pas à
simposer et porta aussitôt le flambeau de lorchestre, dabord pour
ladaptation de la chanson traditionnelle, avant de sillustrer dans la peinture
sociale dans laquelle limage de la femme était omniprésente, puis dans la satire
politique. Il fit école puisquune pléiade dorchestres furent créés par la
suite, sinspirant directement de son uvre (le Negro-Succès, le Vévé, le
Trio Madjesi, le Tembo, etc...).
Ces deux groupes et leurs disciples prirent une part active dans la
prise de conscience qui mena à lindépendance.
A la fin des années 60, apparut un orchestre des jeunes qui introduisit
aussitôt une chorégraphie plus entraînante et qui fit moins usage des bois et des
cuivres dans lorchestration, pour laisser la place aux battements des mains et au
martèlement des pieds. Ainsi, Zaïko Langa-Langa fut la figure de proue dun
troisième type dorchestre au zaïre ; il fonda lorchestre Grand Zaïko
de manuaku Waku. Il y eut ensuite Viva la Musica de Papa Wemba puis Langa Langa Stars
dEvoloko, Chocs Stars de ben Nyamabo et Anti-Choc de Bozi Boziana. Cela continua
avec Victoria Eleison (Emeneya Jokester) et Quartier Latin (Koffi Olomide). Zaïko Langa
Langa, tenant toujours laffiche aux côtés de ses créations, se sudivisa à son
tour en 1988 en Zaïko Langa Langa - Familia dei et Zaïko Langa Langa - Nkolo Mboka.
Entre-temps, une nouvelle " famille " musicale avait pris forme avec
la naissance des milieux scolaires de Kinshasa et de la formation de Wenge Musica de J.B.
Mpiana. Cet ensemble dorchestres sajouta ainsi à ceux qui étaient issus des
lignées de OK Jazz et de lAfrican Jazz. Le nombre de chansons sur le marché fut
décuplé, de même que les nouvelles danses (Cavacha, Griffe Dindon, Caneton, Silauka,
etc...).
Cest dans ce cadre que la chanson féminine acheva de gagner ses
lettres de noblesse. Depuis la fin de lépoque coloniale, quelques voix féminines
sétaient fait entendre, comme celle de Lucie Eyenga. Cest au sein même des
orchestres quon découvrit celles qui allaient être les grandes chanteuses de la
République démocratique du Congo contemporain : Abeti Masikini dabord, Mpongo
Love ensuite. Elles étaient danseuses au départ. Toutes deux donnèrent leurs premiers
grands spectacles lors du deuxième festival panafricain des Arts et Culture à Lagos
(1977). Ensuite une danseuse de Mpongo Love, Tshala Mwana, rejoignit les deux premières,
en se spécialisant dans une danse originaire du Kasaï, sa région natale (le mutwashi).
Mbilia Bel, formée par Tabu Ley, avant Faya Tess, devint à partir de 1985 la figure de
proue de cette chanson féminine congolaise en pleine expansion.
Mais la grande particularité de la culture musicale de la nouvelle
société congolaise fut à coup sûr la naissance de ce quil est convenu
dappeler lanimation, une
création inédite. |