Mwamba wa ba Mulamba, Secrétaire général

D. M’Baya Tshimanga, Président

73, avenue Maringa, Kinshasa / Kasa-Vubu

République démocratique du Congo (RDC)

Téléphone et Fax : (+243) 12 61576

E-mail : jedkin@ic.cd

Rapport Algérie: Le Droit de connaître la vérité

Une liberté surveillée - Cinq journalistes toujours "disparus"

Juillet 2000

Aujourd'hui, la presse algérienne jouit d¹une plus grande liberté de ton, qui s¹est accompagnée de la création de nouveaux titres. On compte, actuellement, plus de trente quotidiens. Mais les pouvoirs publics tentent de contrôler économiquement et de surveiller légalement cette ouverture. Et certaines sensibilités de la société algérienne ne se retrouvent pas ou peu dans les grands médias d¹information.

Les journalistes algériens ont payé un très lourd tribut à la violence terroriste des groupes armés islamistes. Pour continuer à exercer leur métier, ils ont souvent dû faire preuve d¹un grand courage. C'est toute une génération qui s¹est formée dans cette lutte pour maintenir un journalisme indépendant. Elle mérite autre chose que les propos méprisants du chef de l¹Etat, Abdelaziz Bouteflika.

La majorité des affaires concernant les assassinats de journalistes (57 entre 1993 et 1996) et les cinq cas de " disparus " restent impunies. Si la quasi-totalité des journalistes tués l¹ont été par des groupes armés islamistes, pour certains de ces assassinats, on peut s¹interroger sur l¹identité des meurtriers. Dans le cas de trois journalistes " disparus ", les témoignages recueillis mettent en cause les forces de sécurité.

Le contrôle des médias est surtout visible dans l'audiovisuel. L'Etat garde une mainmise totale sur la télévision et la radio publique, dont les rédactions ne disposent, selon de nombreux journalistes, " d¹aucune marge de manoeuvre ". Dans la presse écrite, les autorités restent omniprésentes tant au niveau de l¹impression que de l¹achat de papier. Elles distribuent la publicité publique en fonction de critères qui n'ont souvent rien à voir avec les tirages des différents titres.

Si depuis l¹élection d¹Abdelaziz Bouteflika à la présidence de la République, en avril 1999, aucun journaliste n¹a été emprisonné, la loi sur la presse est contraire aux recommandations du rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté d¹expression et d¹opinion. En effet, la loi algérienne prévoit de lourdes peines de prison pour des délits de presse. Et les poursuites judiciaires à l¹encontre des journalistes sont bien plus nombreuses que ne l¹affirment les autorités. Quant à l¹accès à l¹information officielle, il est toujours aussi difficile.

La délégation de Reporters sans frontières composée de cinq membres - le président de l¹organisation, son secrétaire général, deux chercheurs du secrétariat international et le président de " Journaliste en danger ", une association de République démocratique du Congo - a séjourné en Algérie du 24 au 30 juin 2000. Elle a pu rencontrer, en toute liberté, ses différents interlocuteurs. Malgré ses demandes, la délégation n¹a été reçue ni par des conseillers du chef de l¹Etat, ni par les ministres de la Communication, de la Justice et de l¹Intérieur, mais par des hauts fonctionnaires des deux premiers de ces ministères. Les représentants de l¹organisation se sont entretenus avec des journalistes appartenant à des médias francophones et arabophones, publics et privés, à Alger et à Oran. Cela faisait près de cinq ans que Reporters sans frontières ne s¹était pas rendue sur le territoire algérien, faute de visa.

A la veille de l¹arrivée de la délégation à Alger, le Syndicat national des journalistes (SNJ) a appelé au " boycott " de Reporters sans frontières. Cette décision, prise dans des conditions contestées par plusieurs membres du conseil national de ce syndicat, a entraîné les protestations de plus d¹une cinquantaine de ses adhérents.

1 - Des assassinats et des " disparitions " trop souvent impunis

1.1. Les enquêtes sur les assassinats de journalistes

Selon Reporters sans frontières, 57 journalistes ont été assassinés entre 1993 et 1996. Une quarantaine d¹autres employés des médias ont également trouvé la mort au cours de ces années noires. Depuis octobre 1996, aucun journaliste n¹a été tué en Algérie. Des représentants du ministère de la Justice, rencontrés par la délégation de l¹organisation, affirment que pour vingt des journalistes ou des professionnels de la presse assassinés, les auteurs ou leurs complices ont été identifiés et parfois condamnés. Dans tous les autres cas, ces mêmes officiels affirment qu¹il y a eu ouverture d¹une enquête préliminaire. Reporters sans frontières n'a pas pu obtenir la confirmation de ces informations. Dans plusieurs affaires que les autorités présentent comme " élucidées ", la délégation a recueilli des témoignages infirmant ces dires, comme dans le cas de l¹assassinat de Tahar Djaout.

Au moins quinze condamnations par contumace à la peine capitale auraient été prononcées depuis 1993, dans des affaires d¹assassinats de journalistes. De leur côté, des avocats entendus par Reporters sans frontières affirment que, dans certaines affaires, les forces de l¹ordre ont " collé " des assassinats de journalistes à des gens arrêtés dans le cadre de la lutte contre les groupes armés islamistes. Ils citent, par exemple, le cas d¹un individu condamné à trois ans de prison pour avoir participé à l¹assassinat d¹un journaliste, sans que le procès verbal de la police - pièce maîtresse de l¹accusation - ne donne ni le nom du journaliste, ni la date du meurtre. Un avocat ajoute que des personnes condamnées auraient été torturées.

S¹il ne fait aucun doute que la quasi-totalité de ces 57 journalistes ont été tués par des groupes armés islamistes, quelques cas, notamment de journalistes proches du Front islamique du salut (FIS), posent un certain nombre de questions. Plusieurs personnes pensent qu¹ils ont pu être assassinés par des services proches du pouvoir, de façon à " éliminer les gêneurs, diaboliser les terroristes et intimider la presse ". De son côté, l¹Association des familles de journalistes victimes du terrorisme se plaint de la lenteur des enquêtes, redoutant que " la justice ne soit pas rendue ".

1.2. Cinq journalistes " disparus "

Cinq journalistes ont " disparu " entre 1994 et 1997. La mission de Reporters sans frontières a recueilli de nouveaux témoignages qui permettent d¹affirmer que ces journalistes ont bien été enlevés. Deux d¹entre eux l¹ont été par des groupes armés islamistes. Pour les trois autres, différents éléments permettent de penser, dans l¹attente d¹enquêtes approfondies, qu¹ils ont été enlevés par des individus appartenant aux forces de sécurité.

- Mohamed Hassaïne

Correspondant local du quotidien Alger Républicain, Mohamed Hassaïne est enlevé le 28 février 1994, aux environs de 7h30, à la sortie de son domicile à Larbatache (wilaya de Boumerdès), alors qu¹il se rendait à son travail. Selon les témoignages de ses proches et de sa famille, les quatre hommes qui ont enlevé Mohamed Hassaïne appartiendraient à des groupes armés islamistes. Des " repentis " affirment qu¹il a été assassiné, le jour même de son enlèvement.

- Kaddour Bousselham

Le 29 octobre 1994, Kaddour Bousselham, correspondant du quotidien public Horizons à Hacine, dans la région de Mascara (ouest du pays), est enlevé. Il habitait avec sa famille sous une tente depuis que son domicile avait été détruit par un tremblement de terre. Il aurait été torturé puis égorgé par un groupe armé islamiste, dirigé par l¹émir Slimane Lahbib. Selon les services du ministère de la Justice, une information judiciaire a été ouverte le 27 novembre 1994. Elle a débouché sur un non-lieu prononcé le 18 février 1995.

- Djamil Fahassi

Le 6 mai 1995, dans l¹après-midi, Djamil Fahassi, journaliste à la Chaîne 3 de la radio nationale, est enlevé par quatre individus alors qu¹il sortait du restaurant d¹un ami. Ces hommes, en civil, étaient équipés de talkies-walkies. Ils ont conduit de force le journaliste dans une Peugeot 205 beige. D¹après plusieurs témoins, cette voiture, avec cinq hommes à bord, a pu franchir, sans aucun problème, un barrage de police, situé tout près de la prison de El Harrach. Fin juillet 1999, un ancien prisonnier a affirmé à une amie de la famille : " En 1997, j¹étais avec le journaliste Djamil Fahassi de la Chaîne 3 en prison. "

Selon le ministère de la Justice, cette affaire a fait l¹objet d¹une enquête préliminaire et serait en cours d¹instruction devant le tribunal d¹Alger. Pour l¹Observatoire national des droits de l¹homme (ONDH - gouvernemental), Djamil Fahassi n¹a fait l¹objet, citant la gendarmerie nationale, " ni d¹une interpellation, ni d¹une arrestation ". Le journaliste est marié et a une fille de 5 ans.

- Aziz Bouabdallah

Le 12 avril 1997, à 23h30, on sonne au domicile d¹Aziz Bouabdallah, journaliste du quotidien arabophone El-Alam Es-Siyassi, dans le quartier de Bouzareah, à Alger. Une voix ordonne : " Police, ouvrez ! " Quatre hommes " très bien habillés en civil, comme des membres de la sécurité militaire ", selon la famille, demandent : " Vous êtes bien Aziz Bouabdallah ? " L¹un d¹eux est muni d¹un pistolet à double canon. Il conduit le journaliste de force dans une voiture blanche. Le 19 avril, la s¦ur d¹un ami d¹Aziz Bouabdallah, qui avait été, lui aussi, enlevé puis libéré deux jours plus tôt, dit à la mère du journaliste : " Ne vous inquiétez pas, votre fils se trouve à la prison de Ben Aknoun et va être bientôt relâché. " Sept mois plus tard, cet ami lui confirmera qu¹il était détenu avec Aziz Bouabdallah dans cette prison.

Quelques jours après l¹enlèvement, des proches de la famille rendent visite aux parents du journaliste en compagnie d¹un ami, capitaine de la Direction de renseignements et de sécurité (DRS). Celui-ci affirme être responsable de " l¹opération " et explique qu¹Aziz Bouabdallah " n¹a rien fait, il a simplement écrit un article diffamatoire ". Il ajoute : " Il a passé de très mauvais moments, mais je vais le remonter, il sera bien traité. " Deux semaines plus tard, ce capitaine revient pour demander à la famille de lui " donner du linge " pour son fils. Depuis, la famille n¹a plus revu cet officier. Et n¹a plus de nouvelles de son fils. Selon l¹ONDH, la gendarmerie nationale a expliqué que le journaliste a été " enlevé par un Groupe armé non-identifié (GANI) de quatre hommes, le 11 avril 1997 ".

Les multiples démarches des parents d¹Aziz Bouabdallah ont abouti, le 20 mai 2000, à un non-lieu prononcé par le tribunal d¹Alger. Cette décision a fait l¹objet d¹un appel de la part de la famille d¹Aziz Bouabdallah devant la chambre d¹accusation d¹Alger. Les services du ministère des Affaires étrangères ont informé la délégation de Reporters sans frontières que, le 27 juin, la chambre d¹accusation a annulé le non-lieu.

- Salah Kitouni

Le 1er juillet 1996, la police se présente au domicile de Salah Kitouni, directeur de l¹hebdomadaire régional El Nour, suspendu en octobre 1992. Celui-ci est absent. Informé, il se rend, deux jours plus tard, au commissariat de police. Il sera relâché le 6 juillet, mais doit y retourner dans les trois jours. Le 9 juillet, il se présente à nouveau au commissariat de police. Depuis, sa famille est sans nouvelles. Le 10 août 1996, un de ses parents écrit au procureur de la République. La réponse parviendra le 29 mars 1997. Dans ce courrier, le procureur explique que la police a remis Salah Kitouni, le 11 juillet 1996, au Centre de recherches et d¹investigations de la cinquième région militaire. La famille de Salah Kitouni n¹a reçu aucune réponse aux multiples lettres, adressées aussi bien à l¹ONDH, au médiateur de la République qu¹au chef de l¹Etat lui-même.

 

 

 

2 - Les pressions de l¹Etat

Aujourd¹hui, plus d¹une trentaine de quotidiens sont en vente dans les kiosques algériens. Le quotidien arabophone El Khabar a le plus gros tirage avec près de 400 000 exemplaires. Trois autres titres – Liberté, Le Quotidien d¹Oran et Le Matin – tirent à plus de 100 000 exemplaires. Ces journaux sont vendus 10 dinars (0,15 euro). L¹Etat possède six quotidiens, en arabe comme en français. Il existe trois stations de radio et deux chaînes de télévision nationales, toutes propriété de l¹Etat. Les internautes (entre 200 000 et 300 000 selon les services officiels) ont le choix entre cinq fournisseurs d¹accès, dont quatre privés. Une douzaine de licences auraient été délivrées à des providers privés.

2.1. Les poursuites judiciaires

Selon le ministère de la Justice, depuis 1996, 141 journalistes auraient été poursuivis dans le cadre de 156 affaires de presse. Vingt-quatre de ces dossiers auraient été initiés directement par le parquet, 92 autres sur plainte avec constitution de partie civile et 40 sur plainte avec citation directe. La très grande majorité de ces plaintes seraient déposées par des particuliers. Quelques-unes à l¹initiative de corps constitués. Les journalistes sont le plus souvent poursuivis pour " diffamation ", " injure " ou " outrage ". Des représentants du ministère de la Justice ont affirmé à Reporters sans frontières que, si aucun journaliste n¹a été emprisonné à la suite d¹une condamnation au cours de ces quatre dernières années, plusieurs journalistes auraient été placés en détention préventive. Ils ajoutent que, depuis 1996, aucun journaliste n¹a été poursuivi dans le cadre de la publication d¹" informations sécuritaires ".

Ces chiffres sont contestés par de nombreux responsables de médias. Par exemple, la direction du quotidien arabophone d¹Oran, Al Rai, se plaint d¹un véritable " harcèlement judiciaire ". Depuis la création du journal, en 1998, son directeur de publication, Ahmed Benaoum, aurait fait l¹objet de plus de 70 poursuites judiciaires pour " diffamation ", dont plusieurs à l¹initiative de responsables politiques proches du pouvoir ou de walis (préfets). Ainsi, un article mettant en cause un sénateur dans une affaire de corruption a valu au directeur d¹Al Rai une condamnation à deux mois de prison. L¹affaire est aujourd¹hui devant la Cour suprême. Pour un autre article, qui dénonçait " les liens entre des terroristes et des trafiquants de drogue ", un wali a poursuivi le journal pour " avoir porté atteinte à l¹honorabilité et à la crédibilité de la population ". Le directeur de publication a été condamné, en première instance, à trois mois de prison. Il a été acquitté en appel. De son côté, la direction du quotidien Le Matin avance le chiffre de trente affaires actuellement en justice. Certaines de ces poursuites seraient le fait de responsables d¹entreprises publiques ou de militaires.

2.2. Plusieurs journaux toujours suspendus

Au lendemain de l¹arrêt du processus électoral, en 1992, plusieurs journaux - El Djazaïr El Youm, Essah-Afa, El Nour, Nah-Laa, El Hiwar, etc. - ont été suspendus par les autorités. L¹état d¹urgence, instauré le 10 décembre 1992, donne la possibilité aux autorités de suspendre un titre pour six mois, sans décision de justice. Les responsables de ces titres n¹ont jamais pu, jusqu¹à aujourd¹hui, relancer leurs publications. En effet, les imprimeries publiques exigent, pour les mettre sous presse, un document des autorités attestant que ces titres peuvent reparaître. Le ministère de la Communication, comme le ministère de l¹Intérieur, n¹auraient jamais donné ce certificat, réclamé à maintes reprises par les responsables de ces journaux, empêchant de fait leur reparution.

Alors que la loi sur la presse de 1990 précise que " l¹édition de toute publication périodique est libre " et n¹est soumise qu¹à " une déclaration préalable, trente jours avant la parution du premier numéro ", les personnes qui souhaitent faire paraître un titre doivent faire face à un véritable parcours du combattant, qui dure des mois et se solde parfois par un échec. Ainsi, le directeur de publication de Campus, le journal de l¹étudiant, a présenté, en novembre 1994, une demande pour faire paraître, à Oran, cette publication à vocation nationale. Il a reçu une réponse près de deux ans plus tard, le 18 mai 1996, du procureur, l¹informant du refus du ministère de la Justice, à la suite " d¹un rapport négatif sur le directeur de publication ". La loi sur la presse n¹exige pourtant du directeur de publication qu¹un casier judiciaire vierge, ce qui est le cas dans cette affaire. Dans bien d¹autres cas, affirment les journalistes rencontrés par Reporters sans frontières, l¹ " agrément " n¹est pas refusé` mais jamais accordé.

2.3. Des correspondants pris entre deux feux

La majorité des interlocuteurs de la délégation ont mis l¹accent sur les difficultés rencontrées par les correspondants de presse hors des grandes agglomérations. Ces derniers feraient régulièrement l¹objet de " menaces ", de " chantages au logement " et de " harcèlement de la part des walis ". Des pressions ne sont pas le seul fait des responsables politiques, mais peuvent être également une arme entre les mains de " mafieux locaux ". Par ailleurs, ils se plaignent aussi d¹avoir été et d¹être encore sous la menace terroriste des groupes armés islamistes, ne disposant pas, par exemple, à la différence de certains de leurs confrères d¹Alger, de logements sécuritaires. Une correspondante de la région d¹Oran ajoute : " Dans ces conditions on ne peut pas nous reprocher de faire de l¹autocensure. "

2.4. Une loi liberticide sur la presse

En janvier 2000, le rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté d¹expression et d¹opinion, a demandé " instamment à tous les gouvernements de veiller à ce que les délits de presse ne soient plus passibles de peines d¹emprisonnement, sauf pour des délits tels que commentaires racistes ou discriminatoires ou appel à la violence ". Et d¹ajouter : " Pour des délits tels que " écrits diffamatoires ", " insultes " ou " outrage " envers le chef de l¹Etat ou la publication ou télédiffusion d¹informations " fausses " ou " alarmistes ", les peines de prison sont à la fois répréhensibles et hors de proportion avec le dommage subi par la victime ".

Or, pas moins de quinze articles de la loi n°90 - 07 du 3 avril 1990 relative à l¹information, sanctionnent de peines d¹emprisonnement des délits de presse. Ainsi l¹article 86 prévoit une peine de cinq à dix ans de prison pour " quiconque publie ou diffuse délibérément des informations erronées ou tendancieuses, de nature à porter atteinte à la sûreté de l¹Etat et à l¹unité nationale ". D¹autres articles renvoient au Code pénal. Ainsi, l¹article 88 stipule : " Quiconque publie ou diffuse toute information (`) comportant un secret de défense nationale est passible des peines prévues par les articles 67 et 69 du Code pénal ", qui prévoient respectivement cinq à dix ans et un à cinq ans d¹emprisonnement.

Selon les responsables du ministère de la Communication rencontrés par Reporters sans frontières, un projet de loi organique serait actuellement à l¹étude dans les services de ce ministère. Ce dernier, qui a déjà été inscrit à l¹ordre du jour de la session de l¹Assemblée à deux reprises, devrait être présenté devant les députés à l¹automne prochain. Cette loi organique consacrerait, selon les hauts fonctionnaires du ministère " la liberté de l¹information conformément à la Constitution ". Ce projet ne comporterait pas de peine de prison pour des délits de presse sauf " dans les cas prévus par le Code pénal ". Un nouveau Conseil supérieur de l¹information serait mis en place, dont les attributions et le rôle exact n¹ont pas été précisés par les interlocuteurs de Reporters sans frontières. En ce qui concerne les journaux, la loi organique permettrait " l¹ouverture de leur capital aux privés étrangers ". Selon les responsables du ministère, " il n¹y aurait pas de disposition se référant à l¹information sécuritaire ".

Au sein du Conseil supérieur de l¹information, prévu dans la loi organique, siégeraient des représentants du Conseil de l¹éthique et de la déontologie qui a été élu en mai dernier, dans des conditions très controversées. Celui-ci serait chargé du respect de la déontologie professionnelle et de la délivrance de la carte professionnelle. L¹élection de ce Conseil fait l¹objet de nombreuses contestations.

2.5. L¹information sécuritaire

Le 7 juin 1994, un arrêté interministériel, signé par les ministres de l¹Intérieur et de la Communication, consignait les dispositions relatives au " traitement de l¹information à caractère sécuritaire ". Cet arrêté instituait notamment une " cellule de communication chargée des relations avec les médias en matière d¹information, d¹élaboration et de diffusion des communiqués officiels relatifs à la situation sécuritaire ". L¹article 2 de cet arrêté stipulait que les communiqués visés par cette cellule seraient " diffusés exclusivement par le canal de l¹agence Algérie Presse Service. " L¹article 3 ajoutait qu¹" en matière d¹information liée aux actions de terrorisme et subversion, les médias sont tenus de ne diffuser que les communiqués officiels ". Le texte précisait que cet arrêté ne serait pas publié et devait garder un caractère confidentiel. Il était destiné aux " éditeurs et aux responsables de la presse nationale ". Si les responsables du ministère de la Communication comme de la Justice ont expliqué à la délégation de Reporters sans frontières que cet arrêté avait été abrogé, ils ont été incapables de préciser la date à laquelle cette mesure aurait été prise. De son côté, le ministère de l¹Intérieur n¹a tout simplement pas accordé d¹audience à l¹organisation.

Les Comités de lecture, mis en place en 1994 dans les différentes imprimeries d¹Etat et chargés de l¹ " information sécuritaire " auraient disparu quatre années plus tard. Ce qui n¹empêche pas des cas de censure au niveau des imprimeries d¹Etat. Ainsi, le 13 mars 2000, une interview du secrétaire général de Reporters sans frontières, qui devait paraître dans les pages 4 et 5 du Nouveau Chroniqueur, a été supprimée par l¹imprimeur, sous prétexte de " difficultés techniques ".

3 - L¹emprise de l¹Etat

3.1. La mainmise du pouvoir sur l¹audiovisuel

S¹il est un domaine qui n¹a pas connu la " libéralisation " vantée par le pouvoir, c¹est incontestablement, le secteur audiovisuel qui compte deux chaînes de télévision et trois stations de radio nationales, ainsi que plusieurs radios régionales. Du coup, les Algériens ont largement abandonné la télévision publique au profit des chaînes étrangères captées par les innombrables paraboles.

L¹information sur les chaînes étatiques est " caricaturale " pour reprendre le mot de la plupart des journalistes rencontrés. Et de citer l¹exemple de journaux télévisés qui consacrent plus d¹une demi-heure de leur temps aux activités du chef de l¹Etat.

Les représentants du ministère de la Communication ont expliqué à Reporters sans frontières que dans le cadre de la loi organique, qui devrait être présentée au Parlement à l¹automne prochain, un Conseil de l¹audiovisuel serait également créé. L¹" ouverture des radios et télévisions au secteur privé " serait aussi envisagée, mais, ont précisé les fonctionnaires de ce ministère, " sans bulletins d¹informations dans un premier temps ".

3.2. Des imprimeries sous contrôle

Aujourd¹hui, cinq imprimeries de presse appartiennent à l¹Etat : l¹imprimerie du quotidien gouvernemental El Moudjahid (SIMPRAL), l¹Entreprise algérienne de presse (ENAP), la Société d¹impression d¹Alger (SIA), la Société d¹impression de l¹Est (SIE), la Société d¹impression de l¹Ouest (SIO). Elles disposent d¹un quasi-monopole sur l¹impression des journaux. L¹importation du papier est contrôlée par l¹Algérienne de papier (ALPAP), une autre entreprise d¹Etat.

Plusieurs groupes privés ont tenté, ces dernières années, de mettre en place leurs propres rotatives. Ainsi, l¹entrepreneur Saad Lounès et deux associés ont créé, en mars 1997, une imprimerie privée, Sodipresse. Celle-ci, affirment-ils, n¹a fonctionné, dans un premier temps, que durant trois semaines avant d¹être mise sous scellés, le 9 avril 1997. Officiellement, on reproche à Saad Lounès d¹avoir émis un chèque sans provisions et de ne pas avoir réglé les dettes de son journal (El Ouma - suspendu en décembre 1995) auprès de la SIA. Pour les responsables du ministère de la Communication, cette décision est donc une affaire de droit commun. En novembre 1998, les scellés sont levés et Sodipresse peut à nouveau fonctionner. Le quotidien Le Matin, qui connaît au même moment, comme d¹autres titres de la presse nationale, un conflit avec les imprimeries publiques - officiellement pour des arriérés de paiement - sera imprimé, un temps, par Sodipresse. En septembre 1999, l¹imprimerie est mise, une nouvelle fois, sous scellés. Saad Lounès estime que son journal, El Ouma, est interdit de fait de publication.

D¹autres tentatives de création d¹imprimeries privées sont en cours. Le groupe de presse du général Betchine a commencé des travaux d¹infrastructures destinés à accueillir sa propre rotative. " Alors que la Banque africaine de développement nous avait donné son accord, affirme un cadre du groupe, elle est finalement revenue sur ses promesses, après que les travaux ont commencé. " Pour cette dernière, il s¹agit purement et simplement d¹une affaire politique. Quatre autres titres de la presse nationale - El Watan, El Khabar, Liberté et Le Quotidien d¹Oran - tentent actuellement de se doter de leur propre imprimerie.

Parmi les journalistes, les avis sont partagés sur la nécessité de préserver un secteur public de l¹impression. Si tous dénoncent la situation de quasi-monopole de l¹Etat, certains craignent de le voir remplacé par un monopole privé, qui pourrait entraîner la disparition de certains titres incapables de faire face à des coûts d¹impression plus élevés. D¹autres redoutent que certains grands médias, qui possèderaient leur propre imprimerie, soient tentés de refuser de mettre sous presse des titres concurrents.

Selon les services du ministère de la Communication, les titres mis sous presse par les cinq imprimeries d¹Etat devaient à celles-ci 481 millions de dinars (7 millions d¹euros), au 31 octobre 1999. Ces dettes ont, à plusieurs reprises, été utilisées pour faire taire des titres jugés " dérangeants ". Ainsi, en décembre 1996, l¹hebdomadaire La Nation, dirigée par Salima Ghezali, a dû cesser de paraître, faute de pouvoir régler ses arriérés auprès de la SIA. Malgré la présentation d¹un échéancier pour apurer cette dette, aucun accord n¹a pu être trouvé entre le propriétaire du titre et la direction de cette imprimerie d¹Etat. Pour Salima Ghezali, il ne fait aucun doute qu¹il s¹agissait " d¹une interdiction politique ".

L¹hebdomadaire en arabe Ech-Chorouk a connu des difficultés similaires, même s¹il est à nouveau dans les kiosques. En février 1997, la SIA augmente le prix de l¹impression d¹un exemplaire de 2 à 7 dinars (0,03 à 0,10 euro). La direction de l¹hebdomadaire refuse de payer et, le 3 mars 1997, les imprimeries publiques reçoivent l¹ordre de ne plus imprimer Ech-Chorouk. En avril, les tribunaux d¹Alger, de Constantine et d¹Oran ordonnent aux imprimeurs de mettre, à nouveau, sous presse Ech-Chorouk, une décision confirmée par la Cour d¹appel en juin 1997 et par la Cour suprême au début de l¹année 1998. Et pourtant, les imprimeries ont attendu février 1999 pour reprendre l¹impression d¹Ech-Chorouk.

L¹hebdomadaire arabophone El Borhane a rencontré des difficultés avec son imprimeur dès son lancement. Le 12 juillet 1998, soit à peine plus d¹un mois après la parution de son premier numéro, la SIA suspend l¹impression du titre, sous prétexte que l¹ " agrément " donné au journal précisait que ce dernier devait être mis sous presse par une autre imprimerie d¹Etat, la SIMPRAL. Or, cette dernière, affirme la direction d¹El Borhane, a toujours refusé de l¹imprimer. Après sept mois de procédure, le journal finit par reparaître, le 23 février 1999. Deux mois plus tard, El Borhane doit à nouveau s¹arrêter, ne pouvant plus payer " cash " comme l¹exige la SIA. Début octobre, le journal est à nouveau dans les kiosques. Il n¹y restera que jusqu¹au 2 janvier 2000, date à laquelle la SIA exige le remboursement de la totalité de la dette qui s¹élève à 440 000 dinars (6 465 euros). A ce jour, Nadir Lardjoune, le directeur de publication, n¹a toujours pas reçu de réponse de la SIA à sa proposition de rééchelonnement de sa dette. El Borhane n¹est plus dans les kiosques.

Plus récemment, l¹hebdomadaire La Semaine a dû faire appel à des imprimeurs privés - la Sodipresse puis une imprimerie de labeur -, les imprimeries d¹Etat refusant de le mettre sous presse tant que les dettes du quotidien Demain l¹Algérie ne seraient pas apurées. Si ce titre, aujourd¹hui disparu, était dirigé comme La Semaine par Ammar Belhimmer, il dépend d¹une autre société.

Enfin, la direction de L¹Authentique affirme que l¹édition du 25 juin de ce quotidien n¹a pas été mise sous presse par la SIE, officiellement en raison d¹une panne d¹électricité. Or, L¹Authentique fait remarquer que d¹autres titres ont été imprimés ce jour-là par cette même imprimerie.

3.3. La publicité d¹Etat

Selon l¹agence nationale d¹édition et de publicité (ANEP), le marché de la publicité pour la presse écrite représentait, en 1999, 1,275 milliard de dinars (18,7 millions d¹euros), dont 65% proviennent d¹annonceurs publics. Pour le premier semestre 2000, ce chiffre devrait être de l¹ordre de 56%. Si l¹ANEP gère moins de 30% du marché global (annonceurs privés et publics), le poids du secteur public (Etat, collectivités locales, entreprises nationales, etc.) reste déterminant dans les recettes de nombreux titres. Or, une grande majorité de ces derniers contestent la manière dont l¹ANEP, et plus généralement l¹Etat, distribue sa manne publicitaire. Beaucoup affirment que la publicité publique est répartie en dehors de toute logique économique : des journaux à faible tirage bénéficient de rentrées publicitaires presque équivalentes à celles de titres aux tirages nettement plus importants. D¹autres vont même plus loin, expliquant que les pouvoirs publics, via l¹ANEP, n¹ont pas hésité à " étrangler " financièrement certains titres " mal pensants ". Ainsi, le quotidien L¹Authentique affirme ne plus recevoir une seule publicité de l¹ANEP depuis janvier dernier. Quant à Ech-Chorouk et El Amel, ils affirment qu¹ils sont quasiment " boycottés ", alors qu¹ils ont signé une convention avec l¹ANEP.

4 - Des journalistes étrangers sous surveillance

Officiellement, la délivrance des visas pour les journalistes étrangers ne relève que des services du ministère de la Communication. Questionné sur le refus opposé depuis des années à certains journalistes, un responsable du ministère de la Communication a répondu à Reporters sans frontières ne pas savoir " à quel niveau se situe cette décision ". Tout en précisant que l¹Etat algérien a " le droit de refuser des visas à des pseudo-journalistes qui militent contre la dignité nationale algérienne sans aucun respect de la déontologie ". Ce même responsable a précisé qu¹il ne " voyait pas pourquoi des journalistes viendraient en Algérie quand il n¹y a pas d¹événements particuliers à couvrir ". Et de conclure : " l¹Algérie est souveraine et peut refuser de donner des visas à quiconque est partie prenante contre ses intérêts nationaux. "

Si, selon les autorités, trois cents journalistes étrangers ont été autorisés à se rendre en Algérie depuis le début de l¹année 2000, d¹autres sont systématiquement interdits de séjour. Ainsi, José Garçon, journaliste du quotidien français Libération, et Mouna Al-Banna, journaliste de Radio France Internationale, n¹ont pas obtenu de visa alors qu¹elles souhaitaient effectuer un reportage avant la visite d¹Abdelaziz Bouteflika en France, en juin 2000.

Alors qu¹il disposait d¹un visa, le journaliste espagnol Antonio Banquero, correspondant du quotidien El Periodico en poste à Rabat, a été refoulé à la frontière algérienne, le 13 septembre 1999. Il venait couvrir le référendum sur la concorde civile.

Pendant des années, les autorités algériennes ont imposé des escortes policières aux journalistes venus faire des reportages en raison, affirmaient-elles, des problèmes de sécurité. Depuis maintenant deux mois, ces escortes semblent avoir disparu.

Si les journalistes étrangers qui désirent se rendre en Algérie rencontrent parfois des problèmes du seul fait de leur critique à l¹égard du pouvoir, des journalistes algériens, correspondants de la presse étrangère, peuvent aussi rencontrer des difficultés. Ainsi, le correspondant du quotidien belge La Libre Belgique et du quotidien français Le Figaro n¹a jamais obtenu son accréditation, l¹empêchant ainsi d¹accéder aux manifestations officielles. Directement visé, en novembre 1998, par le ministre de la Communication de l¹époque qui mettait en cause " des journalistes utilisés contre leur pays ", il a porté plainte pour " diffamation ". Par ailleurs, l¹ancien correspondant de l¹hebdomadaire français Jeune Afrique, Mohamed Sifaoui, aurait subi un véritable harcèlement et reçu des menaces de la part des militaires. Ce dernier avait tenté d¹enquêter sur certains assassinats et sur la question des " disparus ". Craignant pour sa vie, il a dû s¹exiler, fin 1999. Enfin, le 28 mars 2000, Walid Zeroug, photographe pigiste pour l¹agence française IMA Presse, est arrêté à son domicile par six hommes appartenant à la DRS. Il sera libéré le 2 avril.

5 - Conclusions et recommandations

La vérité n¹est toujours pas faite sur les assassinats et les " disparitions " de journalistes. Or, les familles sont en droit de savoir et les coupables doivent être punis. Si la censure a changé de visage, elle n¹en existe pas moins. Elle a tout simplement d¹autres noms : monopole de l¹Etat sur l¹audiovisuel, contrôle des imprimeries, harcèlement judiciaire, chantage à la publicité, etc. Toute une génération de journalistes algériens a fait ses classes sous la menace de la violence. Ils ont appris dans le sang le prix des mots. Ils en ont assez du mépris des autorités.

Si la plupart des journalistes interrogés par Reporters sans frontières, y compris ceux proches de l¹opposition, estiment qu¹ils ne font l¹objet d¹aucune pression ou menace, d¹autres nuancent, précisant que cette liberté reste " extrêmement fragile ". Les propos du président Abdelaziz Bouteflika, traitant notamment les journalistes de " tayabat el-hammam " (commères de hammam) sont inquiétants. Quant au journalisme d¹investigation, il est toujours très difficile à pratiquer : l¹accès aux sources officielles d¹information est très compliqué, certaines parties du pays restent très dangereuses.

De nombreux journalistes rencontrés par la délégation de Reporters sans frontières se sont plaints de leurs conditions de travail - salaires dérisoires, précarité de leur statut, absence fréquente de véritable contrat de travail - alors même que les propriétaires de certains titres se sont considérablement enrichis. Cette situation fragilise les médias face au pouvoir et devrait inciter les éditeurs de la presse privée et les responsables des médias publics à garantir des conditions de travail permettant aux journalistes d¹exercer pleinement leur métier.

Suite à sa mission, Reporters sans frontières recommande aux autorités algériennes :

- l¹ouverture d¹enquêtes sérieuses sur les assassinats de journalistes afin que l¹impunité ne soit pas la règle ;

- l¹ouverture d¹enquêtes sérieuses sur les " disparitions " de journalistes pour mettre un terme à l¹incertitude dans laquelle vivent leurs familles ;

- la fin des poursuites judiciaires abusives, de la part, notamment, de certains corps constitués et de responsables locaux de l¹administration ;

- la possibilité pour les titres suspendus dans le cadre de l¹état d¹urgence, qui reste en vigueur, de pouvoir reparaître, en étant imprimés sur les presses publiques ;

- la modification de la loi sur la presse en supprimant, notamment, les peines de prison pour les délits de presse, comme le demande le rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté d¹opinion et d¹expression ;

- la suppression du monopole de l¹Etat sur l¹audiovisuel, et le respect, dans les médias publics, d¹un véritable pluralisme ;

- la libre circulation des journalistes étrangers afin que l¹octroi de visas ne soit plus utilisé comme un moyen de censure.

Reporters sans frontières recommande à la communauté internationale et tout particulièrement à l¹Union européenne :

- le financement de stages et de sessions de formation à destination des jeunes journalistes de la presse privée comme publique.

 

 

Reporters sans frontières

5, rue Geoffroy-Marie

75009 Paris - France

Tel : 33 1 44 83 84 84

Fax : 33 1 45 23 11 51

e-mail : afrique@rsf.fr

web : www.rsf.fr

Accueil - Présentation - Communiqués - Rapports - Activités - Contacts