JED:
MEMBRE DE INTERNATIONAL FREEDOM OF EXPRESSION EXCHANGE (IFEX)
Organisation
non gouvernementale de défense et de promotion de la liberté de la presse
Liberté
de la presse:
LA
GRANDE
ILLUSION
Plus
de 100 journalistes ont été
privés
de leur liberté en trois ans
Rendu
public à Kinshasa, le 03 mai 2000 à l'occasion de la journée mondiale de la
liberté de la presse
« Sur
l’absence sans désir
sur
la solitude nue
sur
les marches de la mort
j’écris
ton nom, Liberté »
Paul
Eluard
Editeur
Journaliste
en Danger (JED)
Directeur
de la publication
D.
M’Baya Tshimanga
Directeur
de la rédaction
Mwamba
wa ba Mulamba
Conseiller
à la rédaction
Tshivis
Tshivuadi
Rédaction
Bayard
Kabongo Mbaya
André
Tshowa Mbuisha
Lady
Kamanga Kawanga
Eleuther
Kahenga
Patty
Ntumba Mulamba
Joseph
Mbakulu Pambu
Rebecca
Yamba Muyenga
Mise
en page et lay out
Jed’s
Iconos
Avec
nos remerciements à tous nos partenaires
au
pays et travers le monde
Liberté
de la presse : la grande illusion
Chaque
année, à la même période, et à la même date du 3 mai, la communauté
internationale célèbre " la journée mondiale de la liberté de la
presse ".
L'occasion
est ainsi généralement donnée, aux instances nationales et internationales
(Etats et organisations indépendantes de défense des droits de l'homme) de
faire l'éloge de ce qu'il convient de qualifier, à raison, de " la mère
des libertés ", sans laquelle les autres ne seraient pas. Mais aussi
d'attirer l'attention sur les différentes violations et déviations de cette
liberté, aussi bien dans les pays à tradition démocratique que dans les
pays dits, pudiquement, du Tiers-monde.
En
République démocratique du Congo, cette première journée mondiale de la
liberté de la presse du nouveau millénaire
intervient, à quelques jours près, de la commémoration du 3ème
anniversaire du nouveau régime, le 17 mai 2000. Elle intervient aussi au
moment où la communauté internationale a décidé de dédier l'année 2000
à la culture de la paix. Cette paix qui
manque sérieusement et dont le peuple congolais connaît le prix.
A
l'avènement du nouveau régime, la presse nationale qui a été de tous les
combats contre la dictature de Mobutu, était en droit d'attendre quelques
titres de noblesse, si pas en guise de reconnaissance, mais au moins au nom de
la liberté d'expression qui est innée à chaque groupe, à chaque société.
Trois ans après, la presse est désillusionnée totalement. Elle paie un
lourd tribu face à la tentation totalitaire des nouveaux maîtres et
conquistadores de sorte que notre "
république démocratique " ressemble, chaque jour qui passe, à une caricature, où les principes élémentaires et séculaires
de droit sont galvaudés au nom de " la révolution ". La règle
devient la privation de liberté, et l'exception, la liberté. La propriété
privée, la présomption d'innocence, la liberté d'expression, le droit à la
vie, la dignité humaine, etc. ressemblent à des vœux pieux. Cela est vrai
à l'Est comme à l'Ouest.
A
titre d'illustration, et pour ne prendre que la liberté de la presse,
Journaliste en danger (JED) constate
que depuis trois ans, plus de 100 journalistes
ont été privés de leur liberté pour leurs écrits ou opinions. En
ce jour où des discours laudateurs sur les vertus de la liberté de la presse
sont prononcés, trois journalistes sont en prison pour avoir exercé leur métier.
Ils commémorent cette journée, qui est la leur, dans la méditation entre
quatre murs. L'un d'eux, Freddy Loseke Lisumbu, éditeur du très controversé
trihebdomadaire " La Libre Afrique ", comparaît devant une
juridiction d'exception militaire pour officiellement
" propagation de faux bruits ", en dépit de la promesse du Chef de
l'Etat de désormais conduire les civils devant leur juge naturel. Il a été
arrêté la veille de l'an 2000, soit le 31 décembre 1999 et gardé pendant
de longs mois dans un cachot d'un camps militaire où il a comparu, la première
fois, à huit clos devant la Cour d'ordre militaire (COM). Les deux autres,
Jean-Bruno Kadima et José Moukanda Ntumba, de l'hebdomadaire " Umoja
" ne sont pas encore présentés à un juge depuis leur arrestation
rocambolesque le 24 avril 2000 par les services d'intelligence.
De
la chicote à l'emprisonnement en passant par l'autodafé, l'expropriation et
la censure des émissions, les journalistes congolais et les médias ont tout
connu comme brimades. Pour avoir participé à une conférence de presse donnée
par Arthur Zahidi Ngoma, le même, avant son emprisonnement, sa lune de miel
avec le mouvement rebelle RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie/aile
Goma) et son retour à la Zorro à Kinshasa,
une bonne douzaine de journalistes ont été interpellés et conduits
à l'ex-Circo où chacun a été chicoté au prorata de son âge ou de son
poids. Bonane Yangazi et Tuluma (Vision), Jonas-Eugène Kota (Le Potentiel),
Julien Lubunga (BBC), Baudouin Kamanda (Africa N°1) et les autres ont gardé
un souvenir inoubliable de la conférence de presse de Kinshasa/Lingwala. Pour
avoir été plusieurs fois fouetté et maltraité lors de ses innombrables
arrestations, Freddy Loseke
Lisumbu porte, sur son dos, des stigmates indélébiles. Emmanuel Imbanda
Lokenga, journaliste à la chaîne publique RTNC (Radiotélévision nationale
congolaise), a été ligoté et
fouetté avec un bâton métallique dans une résidence privée de Kinshasa/Ngaliema
transformée en campement militaire, le mardi 18 avril 2000 de 17h30 à 20h30,
par des éléments des Forces armées congolaises (FAC) qui lui reprochaient
" d'être en contact avec des anciens dignitaires du régime déchu du
maréchal Mobutu alors qu'il travaille pour un média public ". Le
journaliste s'en est tiré avec une plaie à la tête.
Emmanuel
Lokenga avait rendez-vous avec M. Kombo Tonga Booke, ancien président de
l'ex- syndicat unique UNTZA (Union nationale des travailleurs du Zaïre),
devenu Président de l'Association des consommateurs congolais, pour
l'enregistrement d'une émission.
Gilbert-Albert
Bonsange Yema, directeur de l'hebdomadaire " L'Alarme ", a été
arrêté le 7 février 1998 et condamné, le 21 mai 1998, à 12 mois de
prison ferme pour " atteinte
à la sûreté de l'Etat " par la Cour de sûreté de l'Etat - qui venait
d'être tirée de son hibernation - pour avoir publié un communiqué d'un
parti d'opposition cher à Joseph Olenghankoy, le FONUS qui demandait "
d'arrêter Kabila car demain il sera trop tard ".
Il
a fallu, à Joseph Mbakulu Pambu Diana, directeur des programmes de la RTM
(Radiotélévision Matadi), 14 mois de prison
pour que la COM se rende compte , après deux mois de procès, que le
journaliste était innocent. Il lui était reproché d'avoir collaboré avec
les rebelles lors de la prise de la ville de Matadi en commentant leurs propos
sur le plateau de la RTM.
Le
Soft International, paraissant à Bruxelles, in illo tempore non suspecto, a
été plus d'une fois saisi à l'aéroport international de Kinshasa/N'Djili
et souvent brûlé parce qu'un titre annoncé à la Une ne plaisait pas. Le 20
février 1998, une édition avec en manchette une photo de l'opposant Udps
Etienne Tshisekedi accompagnée du titre " Tshisekedi, l'éternel persécuté
" avait été saisi et brûlé.
Les
radios et télévisions privées sont de tout temps dans le champs de mire du
gouvernement et des chefs rebelles. Pour cela, un cahier de charge non signé
par les Chaînes privées et concocté par un des derniers ministres de
l'information sous Mobutu, alors que la moitié du pays était déjà sous
contrôle de la rébellion de Laurent-Désiré Kabila, a été tiré des
tiroirs et opposé aux chaînes privées pour justifier l'interdiction pour
celles-ci de retransmettre, en relais, les informations des chaînes étrangères
telles que VOA (Voice of america), BBC, France 2 et autres. Bien plus tard,
toutes les émissions à caractère politique sont interdites sur les chaînes
privées alors que la Chaîne public, RTNC, n'accepte pas l'opposition. Des émissions
ont été suspendues sur simple coup de téléphone de quelqu'un qui se réclame
de la Présidence de la République ou de l'ANR (Agence nationale des
renseignements).
La
radio Amani, propriété de l'archidiocèse de Kisangani, dans la Province
orientale a été fermée, le 1er avril 1998, sur ordre du gouvernement pour
avoir retransmis les éditions françaises des journaux parlés de BBC
(British Broadcasting Corporation). Les nouveaux maîtres de Kisangani n'ont
pas fait mieux que le régime qu'ils prétendent combattre. A Goma, autre
ville sous contrôle de la rébellion, la radio communautaire Maendeleo a été
fermée pendant de longs mois. Et ses animateurs, dont Kizito Mushizi, ont été
emprisonné ou contraints à la clandestinité. A ce jour, la radio a repris
les émissions et ses animateurs ont la peur au ventre.
RTKM
(Radiotélévision Kin Malebo), chaîne privée a été réquisitionnée au
mois de mars 2000, sur arrêté du ministre de la Justice et confiée pour
gestion à un service public relevant du Ministère de la justice, l'OBMA
(Office des biens mal acquis). Les raisons officielles de cette décision
n'ont jamais été données. Bien que rien n'a plus été fait dans le sens de
concrétiser cette expropriation, après le refus de Jean-Pierre Kibambi
Shintwa de prendre la gestion de la chaîne pour compte de
l'OBMA, l'arrêté du ministre de la Justice n'a pas encore été abrogé.
L'expropriation reste, juridiquement, valable.
Au
mois d'avril 2000, Jean-René Mputu Biduaya, directeur des informations à la
chaîne privée de radiotélévision RAGA et Lumbana Kapassa de RTKM ont été
interpellés et interdits de quitter le pays pour avoir donné la parole sur
leurs chaînes respectives à l'ambassadeur
Kyungu wa Kumwanza, un partisan du Président Laurent-Désiré Kabila, qui a
vivement mis en cause la compétence et la crédibilité du gouvernement.
Les
cas ci-haut cités ne le sont qu'à titre illustratif. Notre monitoring
renseigne que plus de 100 journalistes ont été privés de leur liberté
depuis le 17 mai 1997. Certains sont allés en prison plusieurs fois. Parmi
eux , on peut citer Freddy Loseke Lisumbu (La Libre Afrique), Modeste Mutinga
Mutuishayi (Le Potentiel), André Ipakala Abeiye Mobiko (La Référence Plus),
Gustave Kalenga Kabanda (La flamme du Congo). Du côté des services publics
qui traquent et emprisonnent les journalistes, la palme d'or revient à
l'Agence nationale des renseignements (ANR) dont certains agents sont carrément
au service des intérêts privés de certains responsables publics. Le
directeur général des impôts a recouru aux services d'un agent de l'ANR
pour arrêter et emprisonner au secret Achille Mulamba (Veritas) qui
l'accusait d'une vaste fraude et Mwamba wa ba Mulamba (Secrétaire général
de JED). La Cour d'ordre militaire (COM) a instruit et/ou jugé
7 affaires des journalistes. Un journaliste
a été condamné à 4 ans de prison pour " divulgation de secrets d'Etat
en temps de guerre " (Thierry Kyalumba Kabonga ). Il a trouvé son salut
dans l'exil. Un autre, Joseph Mbakulu Pambu Diambu (RTM-Matadi) a été
acquitté après 14 mois de prison. Il était poursuivi pour propagation de
faux bruits en rapport avec l'occupation de la ville de Matadi par des
rebelles. Deux journalistes de Lubumbashi, Ngoy Kikungula et Bela Mako
(journal Le Lushois) ont été condamné à 8 mois de prison pour des articles
en rapport avec la guerre en RD Congo. Ils bénéfiéront d'une mesure de clémence
après avoir purgé six mois de prison. Deux autres journalistes de Kinshasa,
Modeste Mutinga (Le Potentiel) et André Ipakala (La référence Plus) ont été
déférés devant la COM pour avoir été invités à la réunion de Durban
(en Afrique du Sud) organisée par l'Ong sud-africaine
ACCORD, à laquelle ont pris part des anciens dignitaires du régime de
Mobutu et les rebelles. L'instruction a été arrêtée par une mesure de clémence
du Chef de l'Etat. Le dernier journaliste a passé devant la COM
est Freddy Loseke Lisumbu, éditeur de La Libre Afrique. Son affaire
continue à passer devant la COM.
Le
constat est aussi que, depuis l'avènement du nouveau régime,
la corporation n'a pas encore connu de journée sans journaliste en
prison. Et le prétexte de la
guerre ne suffit plus pour
justifier nombre de violations de la liberté de la presse, alors que la RD
Congo a signé et ratifié les instruments juridiques internationaux qui protègent
le journaliste contre l'arbitraire et l'abus du pouvoir. Les articles 19 de la
déclaration universelle des droits de l'homme et du Pacte international
relatif aux droits civils et politiques sont suffisamment clairs à ce sujet :
" Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression. Ce qui
implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de
chercher, de recevoir et de répandre, sans considération des frontières,
les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit
".
Nul
besoin donc de rappeler qu'en tant qu'Etat de tradition moniste, avec primauté
du droit international sur le droit interne, la République démocratique du
Congo est tenue de veiller à une meilleure conformité de son ordre juridique
interne avec ses engagements internationaux. Certes que, sur papier, la liberté
de la presse existe en RD Congo, comme le proclame l'article 8 de la loi N°
96/002 du 22 juin 1996, fixant les modalités de l'exercice de la liberté de
la presse : " Toute personne
a droit à la liberté d'opinion et d'expression. Par liberté d'opinion et
d'expression, il faut entendre le droit d'informer, d'être informé, d'avoir
ses opinions, ses sentiments, et de les communiquer sans aucune entrave, quel
que soit le support utilisé, sous réserve du respect de la loi, de l'ordre
public et des bonnes mœurs ".
Mais
cette liberté proclamée restera un leurre tant qu' elle n'est pas assortie
de garanties d'ordre politique, professionnel, matériel et financier,
judiciaire, qui rendent son exercice effectif par le citoyen. Nous pensons, en
effet, avec le Pr. Mampuya Kanunk'a Tshiabo, " qu'il ne suffit pas que la
loi affirme le principe de liberté, ni même qu'elle fixe un régime libéral
de création d'organes de presse pour que tous les citoyens accèdent à
l'exercice effectif de la liberté dans ce secteur. Même si à la place du régime
de l'autorisation préalable qui était celui de la législation de dictature
(Ordonnance-Loi N° 81-011 du 2 avril 1981) est adapté celui de la simple déclaration
préalable (la loi actuelle) ou même de totale liberté sans aucune formalité
préalable, il faudra encore disposer de moyens matériels et financiers pour
créer une entreprise de presse et publier un journal ou un périodique.
L'industrie de la presse, aussi
bien écrite qu'audiovisuelle, fait aujourd'hui appel à une technologie
tellement sophistiquée et tellement coûteuse que la liberté de presse,
apparaît comme une liberté de riches ".
Pour
tout dire donc, la grande illusion serait de penser que la liberté de la
presse s'évalue à l'aune du nombre de tabloïds ou de radios et télévisions,
même si ces organes de presse sont soumis à la loi de la censure directe ou
indirecte et s' ils ne peuvent véhiculer un pluralisme des idées et des
opinions. Ne dit-on pas qu'un
régime démocratique se reconnaît par la façon dont l'Etat organise son
arsenal juridique de manière à permettre à la presse, qui constitue, en
fait, un autre contrepoids à l'action gouvernante, de fonctionner sans
accrocs.
En
effet, sans liberté de la presse, que devient un pays où
le personnel politique a
montré ses limites ; sans liberté de la presse, que devient un pays où la
justice n'a fait preuve d'aucune indépendance et où elle apparaît
quotidiennement comme un appendice de l'exécutif. Comment expliquer autrement
que des centaines de magistrats dits "véreux ", à tort ou à
raison, sont révoqués sans que
le Conseil de la magistrature n'en soit informé ? Et tout cela, en l'absence
d'un parlement et dans un silence, voulu de cimetière, imposé aux partis
politiques d'opposition.
C'est
ici le lieu de rappeler que les efforts en faveur de la consolidation de l'Etat
de droit, du renforcement des droits de l'homme, de la bonne gouvernance et de
la démocratie, resteront infructueux si le fonctionnement de notre appareil
judiciaire reste en inadéquation avec L'esprit des lois. Notre appareil
judiciaire - divers colloques
organisés au pays l'ont démontré - ressemble à un tailleur qui coupe des
modèles selon la volonté de chaque client. Il fait des minijupes à qui veut
une minijupe, et des longues robes à qui les veut. Il envoie en prison qui
l'on veut voir en prison ou faire taire.
Pour
avoir tourné le dos, sciemment ou non, à tous ces principes qui fondent les
Etats démocratiques et les nations civilisées, notre pays a la triste réputation,
aujourd'hui, de porter son nom par ironie. (Lire aussi le message conjoint
Kofi Annan, Mary Robinson et Koïchiro Matsuura, en annexe).
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