Mwamba wa ba Mulamba, Secrétaire général

D. M’Baya Tshimanga, Président

73, avenue Maringa, Kinshasa / Kasa-Vubu

République démocratique du Congo (RDC)  

B.P. 633 - Kinshasa 1

Téléphone et Fax : (+243) 12 61576

E-mail : jedkin@ic.cd

N/Réf. : JED/SG/067/01

Kinshasa, le 16 avril 2001

 

Monsieur Kikaya bin Karubi

Ministre de la Communication et de la Presse

Cité de La Voix du Peuple

Kinshasa/Lingwala

 

Excellence Monsieur le Ministre,

 

Concerne : Etat de la liberté de la presse en RDC

Au nom du comité directeur et de tous les membres de Journaliste en danger (JED), organisation non gouvernementale de défense et de promotion de la liberté de la presse, nous avons l’honneur de vous présenter nos félicitations à l’occasion de votre nomination en qualité de ministre de la Communication et de la Presse.

 

Nous saisissons cette occasion pour vous présenter l’état de la liberté de la presse dans notre pays, en vous exhortant de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour que cette situation soit améliorée.

 

A ce jour, la République démocratique du Congo (RDC) présente une des plus mauvaises fiches en matière de liberté de la presse en Afrique et dans le monde.

Pour ne prendre que les trois derniers mois, c'est-à-dire depuis l'avènement au pouvoir d'Etat en RDC du général-major Joseph Kabila, en janvier 2001, notre organisation a dénombré 4 cas de journalistes privés de leur liberté. Ce qui préfigure une situation semblable à celle qui a prévalu sous le régime de feu le président Laurent-Désiré Kabila, avec plus de 150 cas de journalistes privés de leur liberté, pour des plus ou moins longues périodes, en quelque trois ans.

 

Pendant que vous prenez vos fonctions de ministre de la Communication et de la Presse, deux journalistes sont en prison. Il s'agit de Washington Lutumba et de Jules-César Mayimbi, correspondants, dans la province du Bas-Congo, respectivement des quotidiens Le Potentiel et Forum des As. Washington Lutumba est détenu, depuis le 30 mars 2001, à la Prison centrale de Matadi où l'a rejoint, le 5 avril 2001, Jules-César Mayimbi. Les deux journalistes, qui ont été déférés devant le Tribunal de grande instance de Matadi, sont poursuivis pour diffamation. Ils ont publié, dans leurs journaux respectifs, des articles faisant état de la mise en vente, sur

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divers marchés de la région, d'un lot de farine de froment impropre à la consommation humaine.

JED dénonce l'arrestation de ces journalistes, qui n'ont fait que leur travail, conformément aux droits et libertés que leur reconnaissent les principaux instruments juridiques internationaux des droits de l'homme auxquels la RDC est partie. Notre organisation demande la libération pure et simple et sans conditions de ces journalistes.

 

Au moment où nous vous écrivons cette lettre, un autre journaliste, Jean-Luc Kinyongo Saleh, éditeur et directeur de la publication du journal Vision, est sous le coup d'une condamnation par défaut - alors qu'il était contraint à la clandestinité - à 4 mois de prison ferme assortis d'une arrestation immédiate et du paiement d'une amende de l'équivalent de 2 500 USD au plaignant, l'ancien ministre d'Etat Gaëtan Kakudji. Vision avait publié un article dans lequel il disait que Gaëtan Kakudji est l'un de ceux qui ont le plus tiré profit de l'économie de guerre "qui lui a permis de s'embourgeoiser scandaleusement en clin d'œil".

JED dénonce cette justice expéditive et rappelle, à la suite du Rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté d'opinion et d'expression, que les peines de prison pour des délits de presse tels que la publication de fausses nouvelles ou la diffamation "sont à la fois répréhensibles et hors de toute proportion avec le préjudice subi par la victime. Dans tous ces cas, l'emprisonnement en tant que châtiment pour l'expression pacifique d'une opinion, constitue une sérieuse violation des droits humains". Ainsi, JED demande que la mesure de condamnation de Kinyongo Saleh soit reconsidérée.

 

Il vous souviendra que la République démocratique du Congo est partie à la Déclaration universelle des droits de l’homme, au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples ainsi qu’à plusieurs autres instruments juridiques internationaux relatifs aux droits de l’homme. Tous ces textes garantissent la liberté d’expression et exhortent les Etats qui les ont ratifiés à consacrer la conformité des lois nationales aux engagements internationaux. Ce qui fait qu’aujourd’hui, aucun Etat démocratique n’emprisonne des journalistes dans des affaires de délits de presse.

 

Depuis que le chef du gouvernement dont vous êtes membre est arrivé au pouvoir, de nombreux autres cas de violation de la liberté de la presse ont été enregistrés. A titre d'exemple, nous en citerons quelques uns.

M. Guy Kasongo Kilembwe, rédacteur en chef de l'hebdomadaire satirique Pot-Pourri, a passé, en février et mars derniers, 23 jours de détention dans divers cachots de la Police nationale congolaise et de l'Agence nationale de renseignements (ANR). Il a continué à y subir des traitements cruels, inhumains et dégradants alors que le chef de l'Etat avait pris la mesure de fermer tous les cachots ne dépendant pas des parquets de la République.

 

Les journalistes étrangers en mission dans notre pays ne sont pas épargnés par ces violations de la liberté de la presse. Yehia Ghanem et Khan Jooneed, respectivement chef du bureau (en Afrique du Sud) du quotidien égyptien Al Ahram et reporter au quotidien canadien La Presse, ont été interpellés le 15 et le 17 février par des agents de l'ANR et des éléments des FAP (Forces d'autodéfense populaire) alors que, munis de toutes les accréditations, ils étaient en plein exercice de leur travail.

 

Nous tenons à attirer votre particulière attention sur le fait que, dans notre pays, une dizaine de services ou juridictions sont compétents, de droit ou de fait, pour interpeller, tancer, entendre, arrêter ou incarcérer les journalistes. Ces services sont : la Cour d'ordre militaire (COM), l’Agence nationale de renseignements (ANR), le Comité de sécurité d’Etat (CSE), la

 

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Police d’intervention rapide (PIR), la Force d'intervention spéciale (FIS), les Services spéciaux de la Police (SPP), la Détection militaire des activités anti-patrie (DEMIAP), l’Inspection de la Police judiciaire des parquets, l’Agence de sécurité des aéroports (ASA), l’Inspection provinciale de la Police (IPK), etc.

Ces services se substituent le plus souvent aux cours et tribunaux et soumettent les journalistes à des exactions inacceptables. Lorsque ce sont les tribunaux réguliers qui connaissent des affaires de délits de presse, l’on assiste, dans plusieurs cas, à des parodies de procès, la cause étant entendue d’avance.

 

Pour ce qui est du cas plus précis de la COM, notre organisation rappelle que plusieurs voix se sont élevées, en vain, pour demander la suppression pure et simple de cette juridiction qui viole les engagements internationaux pris par notre pays.

Feu le président Laurent-Désiré Kabila lui-même, répondant aux exigences des participants à la Consultation nationale, en avril 2000, avait promis de faire en sorte que les civils soient déférés devant leur juge naturel. Cet engagement a été également pris par son successeur, le général-major Joseph Kabila, dans son premier message adressé à la nation. Aussi, les participants au séminaire organisé en 1999 à Kinshasa – conjointement par les ministères de la Justice et des Droits humains, le Bureau sur terrain en RDC du Haut commissariat des Nations unies aux droits de l’homme et le Programme des Nations unies pour le développement – avaient exigé, eux aussi, la suppression de la COM.

 

Le plus gros scandale dont vous êtes héritier, selon le principe de la continuité de l'Etat, est la confiscation et la débaptisation, par votre prédécesseur, M. Dominique Sakombi Inongo, de la chaîne privée de radiodiffusion et de télévision RTKM (Radiotélévision Kin Malebo). Si notre pays peut se féliciter d'avoir ouvert le secteur des médias audiovisuels aux privés, JED craint, de plus en plus, une libéralisation dans la pensée unique dont tous les Congolais mesurent, jusqu'à ce jour, l'ampleur des désastres.

Les chaînes de radio et de télévision privées vivent dans un harcèlement inquiétant pour une information plurielle. En effet, en dépit des démentis de votre prédécesseur, les privés n'ont plus le droit de diffuser des informations politiques émanant d'autres sources que le gouvernement, sauf quand il s'agit de vanter les mérites réels ou supposés de ce dernier. Les éditions d'informations, sur toutes nos chaînes de radio et de télévision, se ressemblent comme si elles avaient le même conseil de rédaction. Leurs informations sont à l'image de la chaîne publique, c'est-à-dire protocolaires.

JED estime qu'il n'est pas normal que, contrairement au droit du public à l'information, celle-ci soit réduite, chez nous, aux activités quotidiennes et normales des officiels.

L'opposition, entendue dans le sens de tous ceux qui pensent autrement, n'a pas droit à la parole sur la chaîne publique, contrairement aux dispositions des articles 36 et 53 de la loi congolaise sur la presse. Le secteur privé, qui accordait la parole à ceux qui pensent autrement, a été mis au pas et contraint de suivre l'exemple de la chaîne publique.

La décision de nationalisation de RTKM, prise par votre prédécesseur, n'a fait que conforter la thèse de ceux qui, comme nous, pensent qu'il s'agit, une fois de plus, des violations de la liberté de la presse et de la propriété privée ainsi que de la manifestation de la volonté de l'Etat de boucher les quelques espaces de liberté plurielle.

JED vous demande de lever la mesure de confiscation de RTKM et de restituer ce média privé à son propriétaire.

 

Nous tenons à vous signifier qu' en tant qu’organisation de défense et de promotion de la liberté de la presse, nous ne nous occupons pas seulement des cas des journalistes privés de leur liberté du fait de l’exercice de leur profession. Nous travaillons également pour faire comprendre aux journalistes leur devoir de respecter les règles d’éthique et de déontologie qui

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régissent leur métier. Nous avons organisé plusieurs séminaires, ateliers, colloques et autres matinées de presse pour ce faire, tant à Kinshasa que dans l’arrière-pays.

 

Nous savons que les journalistes ne sont pas tous des enfants de chœur. C’est ainsi que nous avons toujours appelé à la mise en place d’une structure de régulation de la presse, indépendante du pouvoir public, en l’occurrence le Conseil national de la presse, souhaité par les états généraux de la communication de mai 1995. Cette structure éviterait, certainement, la multiplication des procès des journalistes car ces derniers auraient pour premier juge la juridiction de leurs pairs. Il est, en effet, plus acceptable que le journaliste qui commet des dérives se voie sanctionné par ses confrères que mis en prison par les détenteurs du pouvoir.

Aussi, le manque de dispositions légales, précises et strictes sur l’accession à la qualité de journaliste fait qu’à l’heure actuelle, notre profession est envahie par des personnes qui prennent trop de liberté avec des règles universelles et qui font la honte de ce noble métier. En termes clairs, on devrait reposer la question de savoir qui est journaliste et qui ne l’est pas.

 

Journaliste vous-même et patron d’un journal, vous faites certainement le constat d’une presse congolaise pauvre, dont le tirage excède difficilement les mille exemplaires et dont le taux d’invendus est de l’ordre de 60 a 70 %. Vous savez que le journaliste ne peut normalement exercer son métier en toute indépendance de lui-même. Tous les théoriciens de l’information sont d’accord sur le fait que c’est l’entreprise de presse qui doit garantir, en premier lieu, l’indépendance des journalistes qu’elle emploie. Cette garantie ne peut être accordée que par des entreprises de presse viables et prospères.

 

Tout en nous opposant farouchement à un financement sélectif de la presse, sans base juridique - qui s’apparenterait à l’achat de la conscience des journalistes par les détenteurs du pouvoir politique et économique - , nous recommandons l’application des dispositions de la loi actuelle (portant exercice de la liberté de la presse en RDC) en matière d’aide à la presse.

A ce niveau, il ne reste pratiquement plus que la signature des arrêtés conjoints entre votre ministère et les ministères concernés pour appliquer ces dispositions. A titre d’exemple, il n’est pas normal qu’un journaliste en reportage sur la campagne de vaccination des enfants congolais contre la poliomyélite dans le Kasai puisse payer son billet d’avion au même prix qu’un commerçant qui va acheter le diamant artisanal.

 

Nous voulons vous dire que notre organisation place beaucoup d'espoir en votre mandat à la tête de ce ministère. Vous êtes, sans fausse modestie, un des journalistes les plus respectables dont notre pays peut s'enorgueillir. Votre curriculum vitae renseigne sur votre passage à la prestigieuse université de Boston et sur une expérience appréciable à la radio sud-africaine Canal Afrique. Nous osons croire qu'à toutes ces étapes, vous avez appris les vertus de la liberté d'expression et que vous ne tarderez pas à en donner la preuve.

 

Nous tenons à vous dire, enfin, que notre organisation n’est pas un mouvement politique qui s’opposerait systématiquement à l’action gouvernementale en matière de la presse. Un de nos moyens d’action est, d’ailleurs, la concertation avec les autorités publiques pour trouver des voies et moyens de défendre et de promouvoir la liberté de la presse. C’est ainsi que nous vous promettons notre collaboration tant qu’il s’agira de défendre et de promouvoir la liberté de la presse dans notre pays.

 

Veuillez agréer, Excellence Monsieur le Ministre, l’expression de notre haute considération.

 

Mwamba wa ba Mulamba                D. M’Baya Tshimanga

Secrétaire général                                  Président

 

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