La mort du président
Laurent Désiré Kabila pose une nouvelle fois la question de la survie même de la RDC en
tant qu'Etat unitaire, souverain et indépendant. Pendant les 32 ans de son régime de
fer, le général Mobutu a réussi à convaincre sa population qu'il était le garant
-voire l'incarnation- de l'unité nationale. Le corollaire en était la présentation du
Zaïre comme une puissance régionale forte et crainte de ses voisins.
Mobutu a pu maintenir cette illusion dans
un monde bipolaire où l'Afrique occupait une place non négligeable sur l'échiquier
international. Depuis l'effondrement du bloc communiste, de tels soutiens sont perdus,
laissant le champ libre aux forces centrifuges et aux appétits des puissances
régionales. Plus que jamais, l'ombre d'un processus de "balkanisation" pèse
sur le Congo.
Une situation interne intenable
Une semaine après lassassinat du
président congolais, plusieurs constats peuvent être faits. Il est dabord certain
que la lassitude gagnait les voisins de Kinshasa, alliés ou ennemis. L'Angola en
particulier, qui jugeait Kabila peu fiable et difficile à "gérer". Ses anciens
alliés à l'est, l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi, qui ne lui ont jamais pardonné
davoir oublié "qui l'avait fait roi". Les militaires originaires du Kivu,
qui lui reprochaient un traitement discriminatoire par rapport aux militaires originaire
du Katanga, région d'origine du président défunt. Et qui déploraient aussi la lenteur
avec laquelle Kinshasa apportait son soutien aux "Maï-Maï", terme générique
désignant les milices armées autochtones du Kivu qui harcèlent les forces du RCD et ses
soutiens étrangers.
Les militaires originaires de la région
de Kabila n'ont pas non plus été épargnés. Récemment, le chef de l'Etat leur a
reproché comme une trahison la chute de Pweto, sur les rives du lac Moero (500 km au nord
de Lubumbashi dans le Katanga), abandonnée sans combat. Cette défaite a entraîné la
désertion de plusieurs centaines de soldats des troupes "loyalistes" des forces
armées congolaises (FAC).
On peut aussi chercher les raisons de
lassassinat de Kabila auprès de certains de ses collaborateurs. Ceux-ci ont été
humiliés en maintes circonstances : ministres arrêtés, banquiers et hommes
d'affaires déchus, officiers interrogés par d'autres officiers. La guerre entre les
multiples services de sécurité, que le chef de l'Etat divisait pour mieux régner, est
un autre élément qui a joué dans les événements du 16 janvier.
Des enjeux régionaux
Il ne faut pas oublier, dans la
constitution du paysage politique à l'Est de la RDC, le rôle essentiel qu'a joué le
président Nyerere (Tanzanie). Ce dernier, dans les années 1980, a dabord
renversé, avec les blindés de l'armée tanzanienne, Idi Amin Dada (Ouganda) au profit de
Milton Obote. Celui-ci ne se révélant guère plus habile que son prédécesseur, il fut
déposé une seconde fois au profit de Museveni en 1986, aidé en cela par les futurs
dirigeants du Rwanda actuels, Paul Kagame entre autres. Ce jeu de dominos ne sera pas sans
conséquences dans le retour des Tutsis au pouvoir au Rwanda en 1994.
Autre facteur important : la
politique des Etats-Unis dans la région, dont la priorité est dendiguer les
"foyers terroristes islamiques" au Soudan. Un "containment" qui passe
par un soutien aux Etats frontières de ce pays. Cest l'hypothèque à lever d'un
régime mobutiste finissant et immobiliste, empêchant toute solution dans la région, qui
a décidé du soutien américain dans la marche de l'AFDL et de ses parrains vers
Kinshasa. Mais les Américains ne pardonneront pas à Kabila son retournement contre ses
anciens alliés rwandais et ougandais, pas plus quils ne digèreront lenvoi à
Khartoum de plusieurs centaines de recrues des FAC, censées y recevoir une formation
militaire.
Pas moins de six armées étrangères
(Ouganda, Rwanda, Burundi, Angola, Namibie et Zimbabwe) s'affrontent par Congolais
interposés, sans compter les interventions du Tchad, du Soudan, de l'Erythrée et
d'autres pays moins visibles mais dont les actions ont été déterminantes.
Les enjeux de cette guerre pour les pays
de la région impliqués dans ce conflit sont nombreux ! Pour l'Ouganda, le Rwanda et
le Burundi, elles sont d'abord sécuritaires : réduire et neutraliser à leurs
frontières les mouvements rebelles qui les menacent, désenclaver leurs économies en
exploitant et en s'emparant des ressources congolaises, or, diamants, coltane, café, bois
dans le Kivu, la province Orientale, le nord Katanga, le Kasai et le Nord de l'Equateur.
Plus de 40% de l'ex-Zaïre est concerné par ces prédations.
Pour l'Angola, lobjectif est de
sécuriser son littoral pétrolier, par le contrôle de la bande côtière congolaise (30
km de littoral). Elle parvient ainsi à relier l'enclave de Cabinda avec la région de
Soyo au nord de Luanda, qui représente 700 000 barils/j dont plus de 300 000 b/j dans
l'enclave de Cabinda. Le groupe Total/Elf contrôle, en face de Soyo, des gisements
(Girassol et Dahlia) qui porteront dans les années qui viennent à près de 2 millions de
b/j la production pétrolière totale de l'Angola, proche du niveau du Nigeria, premier
producteur pétrolier africain. Contrôler la capacité de mouvement de l'Unita
(irréductible mouvement rebelle de Jonas Savimbi) à Luanda dans un axe Bas-Congo,
Kinshasa et Lubumbashi (1800 km de frontière commune avec la RDC) est un impératif
majeur pour le régime de Luanda. Sa présence au Congo-Brazzaville est une autre
conséquence de cette logique. La suspicion d'hégémonie régionale de l'Angola n'est à
considérer qu en fonction de ces facteurs.
Pour le président Mugabe du Zimbabwe, une
archéologie idéologique marxisante des luttes de libération des années 1960 peut
expliquer les affinités qui existaient avec Laurent Désiré Kabila, ancien compagnon de
Patrice Lumumba, pionnier des luttes d'indépendance. D'autres motifs plus significatifs
ont joué pour expliquer la présence du Zimbabwe dans le conflit. Et notamment la
rivalité avec la république d'Afrique du Sud au sein de l'organisation des Etats
d'Afrique australe (SADC) pour son contrôle politique. Le chef de l'état zimbabwéen
contrôle avec fermeté la commission de sécurité de cette importante organisation
régionale (SADC).
La fourniture d'équipements militaires,
l'exploitation du patrimoine industriel du Katanga et du Kasaï Oriental sont, avec les
exportations massives et frauduleuses de cobalt, de diamant industriel artisanal et de
cuivre, autant de raisons qui expliquent la présence des troupes de zimbabwéennes au
Congo.
Le bilan des années Kabila
Le bilan des 45 mois de pouvoir de Laurent
Désiré Kabila est, à maints égards, catastrophique. Le régime précédent est en
grande partie responsable des conditions de cette faillite. Il y a certes eu quelques
signes encourageants fin 1997 et début 1998 : tentative de réforme monétaire,
création du franc congolais, mesures pour ressusciter un Etat quasi-moribond (8827%
d'inflation en 1993) et pour récolter à nouveau des impôts. Des efforts en matière de
sécurité ont été mis en uvre, non sans succès, pour rassurer une population en
proie à une soldatesque dévoyée.
Le début de la guerre, en août 1998, a
mis fin à ces timides avancées. Sous prétexte de conflit, des dépenses colossales ont
été consenties pour monter et équiper une armée estimée à près de 200 000 hommes.
Le budget de l'Etat congolais en 1999 prévoyait $ 350 millions de recettes (moins de 200
millions réalisés) et 750 millions de dépenses (financées par la planche à billets).
Le taux dinflation sest élevé à 487% en cumulé depuis août 1998. La dette
extérieure est de $ 14,5 milliards, soit deux fois et demi son produit intérieur brut.
Le taux de croissance, alors qu'il était encore légèrement positif en 1996 (+0,7%), est
tombé en 1999 à -14%.
Sur le plan de la santé, la famine menace
une partie du Bandundu, région pourtant relativement préservée des effets de la guerre.
Les principales raisons en sont l'enclavement de la province (grenier de la capitale),
l'état des routes et les extorsions par les militaires de la population, aux accès
routiers et fluviaux de la capitale. Cette situation prévaut à un degré moindre dans le
bas Congo.
La conséquence directe est une menace de
déficit alimentaire grave pour la population de la capitale, estimée à plus de 7
millions de personnes. Les pressions des autorités économiques sur les importateurs de
produits de première nécessité, pour qu'ils maintiennent des prix imposés (souvent en
dessous de leurs prix de revient), ont créé des pénuries artificielles, les
importateurs refusant de distribuer leurs produits dans ces conditions. Au Katanga,
région natale de Kabila, une étude de la FAO indique que si un chef de bureau dans
l'administration consacrait la totalité de son salaire ($ 15/mois) à l'alimentation de
sa famille, tous ne mangeraient que 5 jours par mois.
Sur le plan des droits de l'homme, la
situation est pire encore. Après l'invasion du pays par le Rwanda et l'Ouganda en août
1998, toutes les forces en présence ont attaqué des civils et procédé à des
exécutions extra judiciaires, des enlèvements et des destructions d'habitations,
provoquant des déplacements massifs de la population. On estime, d'après les principales
associations humanitaires internationales, à plus de 1,5 million de personnes tuées par
les conséquences directes ou indirectes de ces guerres. Il sagit bel et bien
dune catastrophe humanitaire à grande échelle, qui se poursuit à lheure
actuelle.
Le régime de Kinshasa a par ailleurs
été impliqué fin 1997 et début 1998 dans le massacre des réfugiés hutus. On estime,
selon le rapport Garreton des Nations Unies, à 200 000 réfugiés hutus tués dans une
longue traque à travers tout le pays. Après le début du conflit avec lOuganda et
le Rwanda, de nombreux Congolais d'origine tutsie ont été victimes dune
répression sanglante.
Des perspectives incertaines
La situation à ce jour, si elle reste
encore confuse, autorise certains enseignements. L'Angola, le Zimbabwe et la Namibie ont
décidé de maintenir leurs troupes, garantissant ainsi à Joseph Kabila (fils de
Laurent-Désiré Kabila) une période de répit. Cet état de grâce sera-t-il mis à
profit pour reprendre le processus des accords de Lusaka ? Le déploiement des
troupes de lOnu, qui aurait comme préalable lengagement des occupants à
retirer leurs troupes, apparaît à tous les observateurs comme un impératif majeur.
La reconnaissance par les autorités de
Kinshasa de Ketumile Masire comme médiateur, ainsi que l'autorisation immédiate de la
reprise de l'activité des partis politiques, devraient ouvrir la perspective de
véritables négociations inter-congolaises.
Le risque de provoquer un embrasement
généralisé de la région, en cas dinsuccès, est une menace à prendre très au
sérieux. La tentation démagogique existe, auprès des collaborateurs du nouveau chef de
l'Etat congolais, de dénoncer un "complot international" contre le pouvoir.
Quoi quil en soit, on sait que de discrètes négociations entre Kampala et Luanda
se poursuivent et que le sort du nouveau régime se décidera au tant à l'étranger qu'à
Kinshasa.
Viktor Rousseau |