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La République démocratique du Congo peut-elle survivre ?

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Viktor Rousseau

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La mort du président Laurent Désiré Kabila pose une nouvelle fois la question de la survie même de la RDC en tant qu'Etat unitaire, souverain et indépendant. Pendant les 32 ans de son régime de fer, le général Mobutu a réussi à convaincre sa population qu'il était le garant -voire l'incarnation- de l'unité nationale. Le corollaire en était la présentation du Zaïre comme une puissance régionale forte et crainte de ses voisins.

Mobutu a pu maintenir cette illusion dans un monde bipolaire où l'Afrique occupait une place non négligeable sur l'échiquier international. Depuis l'effondrement du bloc communiste, de tels soutiens sont perdus, laissant le champ libre aux forces centrifuges et aux appétits des puissances régionales. Plus que jamais, l'ombre d'un processus de "balkanisation" pèse sur le Congo.

 

Une situation interne intenable

Une semaine après l’assassinat du président congolais, plusieurs constats peuvent être faits. Il est d’abord certain que la lassitude gagnait les voisins de Kinshasa, alliés ou ennemis. L'Angola en particulier, qui jugeait Kabila peu fiable et difficile à "gérer". Ses anciens alliés à l'est, l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi, qui ne lui ont jamais pardonné d’avoir oublié "qui l'avait fait roi". Les militaires originaires du Kivu, qui lui reprochaient un traitement discriminatoire par rapport aux militaires originaire du Katanga, région d'origine du président défunt. Et qui déploraient aussi la lenteur avec laquelle Kinshasa apportait son soutien aux "Maï-Maï", terme générique désignant les milices armées autochtones du Kivu qui harcèlent les forces du RCD et ses soutiens étrangers.

Les militaires originaires de la région de Kabila n'ont pas non plus été épargnés. Récemment, le chef de l'Etat leur a reproché comme une trahison la chute de Pweto, sur les rives du lac Moero (500 km au nord de Lubumbashi dans le Katanga), abandonnée sans combat. Cette défaite a entraîné la désertion de plusieurs centaines de soldats des troupes "loyalistes" des forces armées congolaises (FAC).

On peut aussi chercher les raisons de l’assassinat de Kabila auprès de certains de ses collaborateurs. Ceux-ci ont été humiliés en maintes circonstances : ministres arrêtés, banquiers et hommes d'affaires déchus, officiers interrogés par d'autres officiers. La guerre entre les multiples services de sécurité, que le chef de l'Etat divisait pour mieux régner, est un autre élément qui a joué dans les événements du 16 janvier.

 

Des enjeux régionaux

Il ne faut pas oublier, dans la constitution du paysage politique à l'Est de la RDC, le rôle essentiel qu'a joué le président Nyerere (Tanzanie). Ce dernier, dans les années 1980, a d’abord renversé, avec les blindés de l'armée tanzanienne, Idi Amin Dada (Ouganda) au profit de Milton Obote. Celui-ci ne se révélant guère plus habile que son prédécesseur, il fut déposé une seconde fois au profit de Museveni en 1986, aidé en cela par les futurs dirigeants du Rwanda actuels, Paul Kagame entre autres. Ce jeu de dominos ne sera pas sans conséquences dans le retour des Tutsis au pouvoir au Rwanda en 1994.

Autre facteur important : la politique des Etats-Unis dans la région, dont la priorité est d’endiguer les "foyers terroristes islamiques" au Soudan. Un "containment" qui passe par un soutien aux Etats frontières de ce pays. C’est l'hypothèque à lever d'un régime mobutiste finissant et immobiliste, empêchant toute solution dans la région, qui a décidé du soutien américain dans la marche de l'AFDL et de ses parrains vers Kinshasa. Mais les Américains ne pardonneront pas à Kabila son retournement contre ses anciens alliés rwandais et ougandais, pas plus qu’ils ne digèreront l’envoi à Khartoum de plusieurs centaines de recrues des FAC, censées y recevoir une formation militaire.

Pas moins de six armées étrangères (Ouganda, Rwanda, Burundi, Angola, Namibie et Zimbabwe) s'affrontent par Congolais interposés, sans compter les interventions du Tchad, du Soudan, de l'Erythrée et d'autres pays moins visibles mais dont les actions ont été déterminantes.

Les enjeux de cette guerre pour les pays de la région impliqués dans ce conflit sont nombreux ! Pour l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi, elles sont d'abord sécuritaires : réduire et neutraliser à leurs frontières les mouvements rebelles qui les menacent, désenclaver leurs économies en exploitant et en s'emparant des ressources congolaises, or, diamants, coltane, café, bois dans le Kivu, la province Orientale, le nord Katanga, le Kasai et le Nord de l'Equateur. Plus de 40% de l'ex-Zaïre est concerné par ces prédations.

Pour l'Angola, l’objectif est de sécuriser son littoral pétrolier, par le contrôle de la bande côtière congolaise (30 km de littoral). Elle parvient ainsi à relier l'enclave de Cabinda avec la région de Soyo au nord de Luanda, qui représente 700 000 barils/j dont plus de 300 000 b/j dans l'enclave de Cabinda. Le groupe Total/Elf contrôle, en face de Soyo, des gisements (Girassol et Dahlia) qui porteront dans les années qui viennent à près de 2 millions de b/j la production pétrolière totale de l'Angola, proche du niveau du Nigeria, premier producteur pétrolier africain. Contrôler la capacité de mouvement de l'Unita (irréductible mouvement rebelle de Jonas Savimbi) à Luanda dans un axe Bas-Congo, Kinshasa et Lubumbashi (1800 km de frontière commune avec la RDC) est un impératif majeur pour le régime de Luanda. Sa présence au Congo-Brazzaville est une autre conséquence de cette logique. La suspicion d'hégémonie régionale de l'Angola n'est à considérer qu en fonction de ces facteurs.

Pour le président Mugabe du Zimbabwe, une archéologie idéologique marxisante des luttes de libération des années 1960 peut expliquer les affinités qui existaient avec Laurent Désiré Kabila, ancien compagnon de Patrice Lumumba, pionnier des luttes d'indépendance. D'autres motifs plus significatifs ont joué pour expliquer la présence du Zimbabwe dans le conflit. Et notamment la rivalité avec la république d'Afrique du Sud au sein de l'organisation des Etats d'Afrique australe (SADC) pour son contrôle politique. Le chef de l'état zimbabwéen contrôle avec fermeté la commission de sécurité de cette importante organisation régionale (SADC).

La fourniture d'équipements militaires, l'exploitation du patrimoine industriel du Katanga et du Kasaï Oriental sont, avec les exportations massives et frauduleuses de cobalt, de diamant industriel artisanal et de cuivre, autant de raisons qui expliquent la présence des troupes de zimbabwéennes au Congo.

 

Le bilan des années Kabila

Le bilan des 45 mois de pouvoir de Laurent Désiré Kabila est, à maints égards, catastrophique. Le régime précédent est en grande partie responsable des conditions de cette faillite. Il y a certes eu quelques signes encourageants fin 1997 et début 1998 : tentative de réforme monétaire, création du franc congolais, mesures pour ressusciter un Etat quasi-moribond (8827% d'inflation en 1993) et pour récolter à nouveau des impôts. Des efforts en matière de sécurité ont été mis en œuvre, non sans succès, pour rassurer une population en proie à une soldatesque dévoyée.

Le début de la guerre, en août 1998, a mis fin à ces timides avancées. Sous prétexte de conflit, des dépenses colossales ont été consenties pour monter et équiper une armée estimée à près de 200 000 hommes. Le budget de l'Etat congolais en 1999 prévoyait $ 350 millions de recettes (moins de 200 millions réalisés) et 750 millions de dépenses (financées par la planche à billets). Le taux d’inflation s’est élevé à 487% en cumulé depuis août 1998. La dette extérieure est de $ 14,5 milliards, soit deux fois et demi son produit intérieur brut. Le taux de croissance, alors qu'il était encore légèrement positif en 1996 (+0,7%), est tombé en 1999 à -14%.

Sur le plan de la santé, la famine menace une partie du Bandundu, région pourtant relativement préservée des effets de la guerre. Les principales raisons en sont l'enclavement de la province (grenier de la capitale), l'état des routes et les extorsions par les militaires de la population, aux accès routiers et fluviaux de la capitale. Cette situation prévaut à un degré moindre dans le bas Congo.

La conséquence directe est une menace de déficit alimentaire grave pour la population de la capitale, estimée à plus de 7 millions de personnes. Les pressions des autorités économiques sur les importateurs de produits de première nécessité, pour qu'ils maintiennent des prix imposés (souvent en dessous de leurs prix de revient), ont créé des pénuries artificielles, les importateurs refusant de distribuer leurs produits dans ces conditions. Au Katanga, région natale de Kabila, une étude de la FAO indique que si un chef de bureau dans l'administration consacrait la totalité de son salaire ($ 15/mois) à l'alimentation de sa famille, tous ne mangeraient que 5 jours par mois.

Sur le plan des droits de l'homme, la situation est pire encore. Après l'invasion du pays par le Rwanda et l'Ouganda en août 1998, toutes les forces en présence ont attaqué des civils et procédé à des exécutions extra judiciaires, des enlèvements et des destructions d'habitations, provoquant des déplacements massifs de la population. On estime, d'après les principales associations humanitaires internationales, à plus de 1,5 million de personnes tuées par les conséquences directes ou indirectes de ces guerres. Il s’agit bel et bien d’une catastrophe humanitaire à grande échelle, qui se poursuit à l’heure actuelle.

Le régime de Kinshasa a par ailleurs été impliqué fin 1997 et début 1998 dans le massacre des réfugiés hutus. On estime, selon le rapport Garreton des Nations Unies, à 200 000 réfugiés hutus tués dans une longue traque à travers tout le pays. Après le début du conflit avec l’Ouganda et le Rwanda, de nombreux Congolais d'origine tutsie ont été victimes d’une répression sanglante.

 

Des perspectives incertaines

La situation à ce jour, si elle reste encore confuse, autorise certains enseignements. L'Angola, le Zimbabwe et la Namibie ont décidé de maintenir leurs troupes, garantissant ainsi à Joseph Kabila (fils de Laurent-Désiré Kabila) une période de répit. Cet état de grâce sera-t-il mis à profit pour reprendre le processus des accords de Lusaka ? Le déploiement des troupes de l’Onu, qui aurait comme préalable l’engagement des occupants à retirer leurs troupes, apparaît à tous les observateurs comme un impératif majeur.

La reconnaissance par les autorités de Kinshasa de Ketumile Masire comme médiateur, ainsi que l'autorisation immédiate de la reprise de l'activité des partis politiques, devraient ouvrir la perspective de véritables négociations inter-congolaises.

Le risque de provoquer un embrasement généralisé de la région, en cas d’insuccès, est une menace à prendre très au sérieux. La tentation démagogique existe, auprès des collaborateurs du nouveau chef de l'Etat congolais, de dénoncer un "complot international" contre le pouvoir. Quoi qu’il en soit, on sait que de discrètes négociations entre Kampala et Luanda se poursuivent et que le sort du nouveau régime se décidera au tant à l'étranger qu'à Kinshasa.

Viktor Rousseau

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