République
démocratique du Congo
En
1997, le Maréchal-président Mobutu
Sese Seko décède quelques mois après la chute
de son pouvoir quasi monarchique. En 1998, l’ex-Zaïre
rebaptisé République démocratique du Congo par son tombeur
Laurent-Désiré Kabila, entre dans la spirale d’un conflit armé
meurtrier allumé par la mutinerie des soldats promobutistes et la rébellion
des Tutsis banyamulenges. Sous le couvert de la lutte en faveur de la
démocratisation des institutions politiques, toutes ces factions armées
agissent en fait au nom de puissants intérêts politico-militaires
extérieurs. Aussi sous-traitent-elles par leurs actes la volonté des
trusts miniers et celle de la communauté financière internationale déçue,
excédée, irritée par les politiques nationalistes ou étatistes de
nouveaux dirigeants du Congo. Dans ce brasier qui consume les régions
du nord, de l’est et du centre du pays (environ la moitié du
territoire national), trois États limitrophes (Burundi, Ouganda et
Rwanda) appuient logistiquement et techniquement les forces
antigouvernementales. Manifestement transformées pour la circonstance
en nervis ou fiers-à-bras du
capitalisme monopolistique international, ces puissances étatiques régionales
dont les armées régulières sont directement engagées dans cet
affrontement aux côtés des rebelles antikabilistes, violent impunément
la charte de l’OUA. Elles violent également la charte de l’ONU et
les différentes résolutions du Conseil de sécurité demandant
expressément aux pays non invités par le gouvernement de la RDC de
quitter son espace territorial. Les combats opposant les factions
rebelles entre elles (Wamba dia Wamba Vs Nyamwisi), d’une part et
d’autre part, les armées régulières rwandaises et ougandaises au
Congo pour le contrôle stratégique de la Ville de Kisangani
(Province Orientale) retardent l’application des accords de paix
dans la région des Grands Lacs africains et notamment l’expédition
des contigents militaires de l’ONU. En effet, le Conseil de sécurité
exige préalablement à l’envoi de ses troupes de la paix le respect
inconditionnel du cessez-le-feu par toutes les parties belligérantes
afin de garantir leur sécurité physique. Malgré la rencontre inopinée
des présidents Paul Kagame du Rwanda et Laurent-Désiré Kabila de la
RDC à Nairobi au mois de juin sous le parrainage du chef de l’État
kenyan Daniel Arap Moi, l’impasse demeure quasi totale. Cependant,
pour sortir de cette crise à l’issue incertaine, qui compromet
l’intégrité du territoire congolais, qui remet en cause la sécurité
juridique des frontières en Afrique et dans la région des Grands
Lacs, l’opposition démocratique incarnée par l’Union pour la Démocratie
et le Progrès Social (UDPS) et articulée autour du juriste Étienne
Tshisekedi appelle de tous ses vœux l’organisation d’un véritable
dialogue intercongolais fondé sur la tolérance réciproque.
Soutenant sans concession et sans condition préalable toute
initiative qui tend à pacifier harmonieusement le pays, notamment le
cadre des accords de Lusaka (capitale de la Zambie) du 10 juillet
1999, elle prône la remise sur le rail du processus politico-démocratique
renvoyé malheureusement aux oubliettes par les nouveaux maîtres du
pouvoir d’État à Kinshasa. Aussi prône-t-elle l’embargo sur les
armes aux dépens de toutes les forces belligérantes sans distinction
et l’embargo sur tous les produits miniers (le diamant, l’or,
etc.). En réalité, ces minerais alimentent financièrement ce
brasier conflictuel et la bourse de leurs commanditaires au lieu de
profiter réellement au développement socio-économique du pays, donc
à l’essor de tous ses habitants.
Le
Bréviaire d’Étienne Tshisekedi
Par
Joël Lévy
Apôtre
de la non-violence dans un pays qui se caractérise manifestement par
la violence illégitime et la répression institutionnelle, ne
serait-ce que celles organisées méthodiquement par des extrémistes
de tous bords, Étienne Tshisekedi est sûrement l’un des
personnages politiques congolais qui ont marqué de façon
significative voire indélébile l’époque contemporaine par leur
combat idéologique, par leurs actes et par leur parcours. À ce
propos, il convient de souligner que la trajectoire de cette
personnalité politique est singulièrement sinueuse ou en dents de
scie. En effet, celui-ci est successivement imprégné de convictions
idéologiques nationaliste ou lumumbiste (conseiller politique auprès du MNC historique de 1958 à 1959),
kalonjiste (membre du
MNC-Kalonji en 1959 et ministre du Sud-Kasaï en 1960), tshombiste
(il appuie le Premier ministre Tshombe en 1964 et 1965), mobutiste (membre
du collège des commissaires généraux en 1960, ministre de l’intérieur
en 1965, père de la constitution du pays et fondateur du MPR en 1967)
et finalement antimobutiste (membre du groupe de 13 parlementaires en 1980) ou tshisekediste (UDPS
en 1982). Opportuniste ou réaliste ?
Acteur
assidû et témoin privilégié de son temps, il présente cette spécificité
et cette singularité de survoler celui-ci, de le surplomber sans pour
autant qu’il en soit un contemplateur insouciant, inconscient,
surtout quand il s’agit effectivement des droits fondamentaux de ses
compatriotes. Au cours de sa longue et inépuisable carrière et,
surtout, sous l’empire de la dictature nécolonialiste, Étienne
Tshisekedi devient la conscience politique d’une nation complètement
en déshérence voire l’incarnation de la liberté d’un peuple misérablement
écrasé. En effet, ce dernier s’oppose farouchement, parfois
avec une détermination qui laisse pantois voire perplexes nombre
d’observateurs et ses interlocuteurs, à l’obscurantisme
mobutiste et à l’archaïsme idéologique kabiliste. Ce qui fait
dire à ses admirateurs voire à ses adeptes ‘qu’il
n’est pas du tout un spectateur passif quand il s’agit de défendre
la dignité d’un pays victime des errements de sa classe dirigeante’.
Au
nom de cette dignité bafouée par une autorité politique
inconsciente et irresponsable incarnée par le Maréchal Mobutu Sese
Seko du Zaïre, Étienne Tshisekedi accompagné de douze
parlementaires de la république daigne en 1980 porter à
bras-le-corps les profondes aspirations, les espérances politiques et
sociales du peuple. Au nom de cette liberté bâillonnée par un
pouvoir répressif, arbitraire et corrompu dont les intérêts
s’opposent catégoriquement à ceux de ses ressortissants, il lutte
énergiquement en faveur d’un changement radical des mentalités,
des comportements sociaux et des pratiques institutionnelles. Cette
transformation sociopolitique passe inéluctablement par la rapide
mise en place d’un espace pluraliste sur le plan idéologique.
Pour
Tshisekedi, le pluralisme idéologique est le gage substantiel d’une
société démocratique dans laquelle chaque citoyen est confronté en
âme et conscience à plusieurs choix décisifs au destin politique de
la collectivité. Comme dans un marché, celui-ci a le droit et la
liberté de choisir ce qui est conforme à ses propres intérêts et
ce qu’il croit nécessairement conforme à ceux de la communauté.
Pour l’éclairer dans ses choix, il milite pour la légalisation des
organisations partisanes dont le rôle primordial est d’être le
gardien vigilant des droits et des intérêts du peuple. Celle-ci est
garantie par les dispositions constitutionnelles de la Conférence
nationale souveraine (CNS) de 1992. Pour permettre réellement aux
partis de mieux incarner les aspirations populaires, surtout de mieux
conscientiser et responsabiliser les citoyens, il voit dans la presse
un excellent relais du discours politique et partisan.
Ainsi,
Étienne Tshisekedi milite ardemment pour la reconnaissance de la
sacro-sainte liberté de la presse afin de garantir les droits de la
population et, surtout, d’être le contre-pouvoir face aux dérapages
excessifs et récursifs de l’autorité de l’État. En effet, pour
ce personnage politique devenu par le concours des circonstances un
opposant farouche et déterminé à l’entreprise monolithique zaïroise
et mobutiste, le pluralisme médiatique qui demeure l’un des piliers
essentiels de la démocratie, est un solide bouclier, un rempart
efficace contre l’obscurantisme politique et idéologique de l’État.
Depuis l’avènement de la CNS, l’espace médiatique est libéralisé
et l’information politique n’est plus orientée politiquement
comme sous l'empire du Parti-État mobutiste, le Mouvement populaire
de la révolution (MPR). Aujourd’hui, l’on peut constater que les
entreprises médiatiques sont devenues un instrument incontournable au
Congo grâce au combat politique de Tshisekedi malgré la mainmise du
nouveau régime sur la presse d’État et les relans de
personnification du pouvoir constatés çà et là.
Si
la démocratie signifie la manifestation du pluralisme idéologique et
médiatique dans un univers politique, elle doit inexorablement
s’articuler autour du droit afin de préserver les libertés
individuelles et les intérêts sociaux face à l’appareil étatique
et la machine administrative. Pour Étienne Tshisekedi, le rôle du
droit en tant que socle des rapports politiques entre l’État et le
Citoyen ne s’impose pas spécifiquement aux Sujets de l’État. Il
s’impose également à l’autorité de l’État. Pour maintenir
l’équilibre de la société, son rôle est de circonscrire,
d’encadrer les actes du détenteur de la puissance publique qui est
de surcroît le géniteur des normes régentant la communauté.
Sans
ce strict encadrement, la collectivité publique bascule irréversiblement
dans la dictature, c’est-à-dire le fait se conformer irrévocablement
à ses caprices débiles et à ses phantasmes dévastateurs.
En
d’autres termes, la démocratie en tant que système politique est
le pouvoir de contraindre la licence d’un chef ou dirigeant, c’est
la capacité juridique, légale d’endiguer l’arbitraire absolu et
même d’éradiquer la folie meurtrière d’une autorité publique
aux commandes d’une société. Tel est exactement tout le sens
accordé par Tshisekedi au combat politique qu’il mène
quotidiennement. En effet, les nouveaux maîtres de la République démocratique
du Congo (RDC) soucieux de survivre dans un nouvel espace politique
font totalement fi des résolutions de la CNS qui portent dans les
fonts baptismaux la démocratie naissante, quoi que balbutiante, dans
ce pays géant d’Afrique centrale.
Si
la démocratie suppose institutionnellement et politiquement le
pluralisme, et juridiquement la conformité au droit,
c’est-à-dire la conformité à la loi suprême de l’État en tant
que manifestation évidente de la volonté populaire ou nationale,
elle implique inéluctablement pour sa consolidation le strict respect
des droits de la personne humaine. Pour Étienne Tshisekedi, la démocratie
en tant que régime de limitation de l’absolutisme, du pouvoir et de
l’autorité de l’État permet à tout individu, quel qu’il soit,
de s’épanouir en toute liberté sans contrainte aucune. Sauf bien
entendu celle expressément énoncée par la loi ou norme suprême qui
s’applique à tous, y compris à l’État et à ses commis, dans le
but d’assurer la paix sociale, de garantir la sécurité des
citoyens. Pour le leader de l’opposition non-violente en RDC, la démocratie
est l’expression de l’équilibre dans l’agencement des rapports
entre l’État et ses ressortissants. Le garant de cet équilibre est
effectivement le juge. C’est à lui seul qu’appartient l’autorité
de faire respecter la loi et de requérir la force publique. Dans
cette optique, il place le titulaire du pouvoir et le citoyen sur un
pied d’égalité. En d’autres termes, l’État n’a plus comme
jadis le pouvoir de mal faire à l’égard de ses Sujets. Désormais,
l’autorité publique n’a que le pouvoir de bien faire sous peine
d’être sanctionnée par la loi lorsque ses actes violent les libertés
publiques et les droits individuels.
La
démocratie sans la justice génère automatiquement la tyrannie ou le
despotisme. Lorsqu’elle est intrinsèquement dépouillée de toute
notion d’égalité entre les citoyens ou principe d’équité, elle
donne libre cours à une collectivité fondée sur les privilèges
dont l’acception étymologique est la loi privée (privata
lege). Pour Étienne Tshisekedi, une telle société dont le
visage exprime l’arbitraire absolu, ressemble à s’y méprendre à
une jungle où les plus forts se taillent la part du lion en dominant
impunément sur les plus faibles. Dans un pur souci de rééquilibrage
des forces, la loi de l’État doit promouvoir la justice sociale,
c’est-à-dire le principe de la solidarité dans un esprit sincère
de partage, de redistribution des ressources de la collectivité
publique. Cette justice ou solidarité implique que les puissants
viennent en aide aux plus démunis pour préserver la stabilité de
l’environnement public, la paix sociale ou la sécurité des
citoyens.
Le
principe d’équité sociale implique naturellement l’imposition
des limites à tout processus de colonialisme autochtone. Il suppose
le frein à toute tentative de népotisme ou de clientélisme ethnique
comme le peuple congolais l’a vécu de façon scandaleuse sous le régime
néocolonialiste mobutien (la ngbandisation de l’administration). Cette politique tous
azimuts de préférence ethnico-tribale serait, à en croire la presse
nationale, perpétuée de manière éhontée par l’actuel maître du
pouvoir à Kinshasa (la
katanguisation des sphères publiques) quoique le président autodésigné
de la RDC Mzee Laurent-Désiré Kabila s’en défende énergiquement
à qui veut bien l’entendre.
Pour
le leader de l’opposition démocratique et légaliste Étienne
Tshisekedi, le principe d’équité sociale implique un véritable
saupoudrage dans le recrutement du personnel politique, des agents de
la fonction publique et des cadres de l’institution militaire.
D’ailleurs, les différents gouvernements qu’il a brièvement
dirigés en 1991 et 1992, obéissaient à cette règle fondamentale.
Une telle approche garantit en réalité l’équilibre de la nation
pour que le peuple tout entier s’y reconnaisse. À cet égard, il
convient de souligner que l’UDPS est substantiellement un parti
national et non une coterie. Son objectif primordial est d’émasculer
l’ordre dictatorial au Congo, de libérer tous les Congolais du joug
oppresseur du pouvoir et de l’autorité, de la gangue paternaliste
de l’État. Cette réalité est-elle souvent méconnue par certains
militants et lobbies au sein de cette organisation?
En
tant qu’espace de liberté, la démocratie est le lieu où
s’affrontent pacifiquement les idées. En tant que système
politique et institutionnel fondé sur le pluralisme idéologique, les
idées s’y expriment sans violence, c’est-à-dire sans heurts
physiques. Pour le leader charismatique de l’UDPS, la démocratie
est avant tout l’expression du combat des idées, c’est-à-dire
d’une guerre entre des adversaires qui consentent à ne pas recourir
à l’usage systématique et automatique des armes pour faire valoir
leurs droits tout comme leurs opinions. Par conséquent, les acteurs
politiques font grandement place à l’intelligence humaine (la
loi de l’équilibre pour la paix et l’harmonie sociale) qu’à
l’instinct de tuer (la loi du
plus fort est toujours la meilleure). C’est pour cette raison fondamentale
que l’UDPS et Étienne Tshisekedi privilégient toujours la
concertation sociale, le dialogue politique ou le principe de négociation
comme solution ou alternative à toute démarche tendant à dénouer
une crise.
Conformément
à cette idéologie fondée sur le dialogue, la concertation et la négociation,
l’UDPS et son chef charismatique soutiennent logiquement les accords
de Lusaka du 10 juillet 1999 afin de mettre un terme au terrible
conflit armé qui sévit à l’Est et au Nord de la RDC. Ces textes
prévoient un cessez-le-feu entre les différentes forces belligérantes,
l’envoi des troupes de la paix sous l’égide de la communauté
internationale dans le but de superviser le retrait de toutes les armées
étrangères actuellement sur le sol territorial du pays. Ils prévoient
aussi la relance du processus politico-démocratique par la mise en
place d’un gouvernement représentatif de toutes les tendances
nationales. Force est de constater que ces accords de paix ne cessent
d’être continuellement violés. Les belligérants se rejettent
mutuellement la responsabilité de la reprise des hostilités. Avec un
tel comportement nocif, à quand la Paix finalement au Congo!
Chantre
de la Paix et Héraut de la Démocratie au Congo
Par
Joël Lévy
Peu
importe ce que l’on pourrait éventuellement penser du personnage,
de son idéologie et de ses actions, il y a lieu de reconnaître que
depuis son engagement en faveur de la démocratie, le juriste Étienne
Tshisekedi est l’homme politique congolais qui incarne et symbolise
de nos jours la logique, la constance et la cohérence. La plupart de
ses adversaires voire de ses ennemis reconnaissent ses capacités
intellectuelles de chef, d’organisateur et d’homme-orchestre.
Toutefois, certains disent de lui qu’il est d’une fermeté à
toutes épreuves. D’autres affirment qu’il est d’une
intransigeance suicidaire voire débile dans la mesure où la
politique est l’art du compromis. À ce titre, il devrait savoir
mettre de l’eau dans son vin.
Né
en 1932 à Kananga (ex-Luluabourg) au Kasaï Occidental, Étienne
Tshisekedi présente cette particularité d’être un naufragé des Iè
et IIè républiques. Il présente surtout cette singularité
d’avoir participé aux différents gouvernements décisifs au destin
politique de son pays. Force est de souligner qu'il entame timidement
sa carrière politique à l’âge de 26 ans. Parallèlement à ses études
universitaires (doctorat en
droit), ce dernier assume rigoureusement en 1958-59 les fonctions
de conseiller politique au sein du Mouvement National Congolais (MNC)
cofondé par Joseph Iléo Songo Amba et Albert Kalonji Ditunga, et présidé
par le syndicaliste Patrice-Émery Lumumba. Lorsque le Congo accède
finalement à la souveraineté internationale le 30 juin 1960,
Tshisekedi est ministre de la province du Sud-Kasaï. Mais, le 15
septembre, il est vite rappelé par le colonel Joseph-Désiré Mobutu
aux hautes fonctions nationales en qualité de membre du collège des
commissaires généraux (CCG)
présidé par Justin-Marie Bomboko Lokumba - à cette époque, il est nommé commissaire général adjoint à la
justice - pour officiellement
assurer le fonctionnement technique et administratif du nouvel État
totalement paralysé par des querelles byzantines de la classe
politique.
Entre
1965 et 1969, Étienne Tshisekedi participe directement à titre de représentant
du Kasaï Oriental au gouvernement du lieutenant-général Mobutu
Joseph-Désiré Mobutu qui subvertit l’ordre
politico-constitutionnel incarné par le président Joseph Kasa-Vubu
et le Premier ministre Évariste Kimba. Il devient même l’homme
fort du régime en occupant les fonctions de ministre de l’intérieur
et des affaires coutumières (1965) dans le cabinet du colonel Léonard
Mulamba avec pour objectif primordial d’initier la rédaction
d’une nouvelle charte constitutionnelle et de fonder un parti
politique qui serait le fer de lance idéologique du nouveau pouvoir.
Après la suppression de la primature en 1967, il assume
successivement les hautes charges de ministre de la justice (1968) et
celles de ministre du plan, de la recherche scientifique et de l’aménagement
du territoire (1969).
Sous
son égide, le pays se dote effectivement d’une nouvelle
constitution à saveur présidentielle adoptée par voie référendaire
(1967). Ce texte juridique qui fait du président de la république le
seul patron de l’Exécutif, prévoit expressément en son article 4 la
création effective d’une deuxième organisation politique. Celle-ci
serait concurrentielle au parti gouvernemental mobutiste, le
Mouvement populaire de la révolution (Mpr), dont Étienne Tshisekedi
est aussi par excellence le cofondateur. Articulées autour de la démocratie
et de la justice distributive de l’État, les orientations idéologiques
de cette plate-forme politique et gouvernementale sont consignées
dans le bréviaire du parti dénommé ‘‘Le
Manifeste de la N’Sélé’’ dont il est surtout le principal
rédacteur.
Toutefois,
les divergences de fond entre Mobutu et Tshisekedi apparaissent au
grand jour à partir de 1968 pour des questions liées à la tolérance
politique, à l’exercice des libertés publiques et à l’égalité
de tous les citoyens devant la loi supême de l’État. Craignant la
révolte de l’élite intellectuelle et universitaire qui l’a
soutenu promptement lors de la prise du pouvoir en 1965, Mobutu
verrouille son régime, écarte un par un ses opposants internes et,
par conséquent, exile Étienne Tshisekedi en tant qu’ambassadeur du
Congo au Maroc de 1969 à 1970. Dès son retour définitif au pays, ce
dernier est immédiatement élu député du Kasaï Oriental sous la
bannière du parti unique, le Mpr en 1970. Parallèlement à cette
charge politique, il est nommé président du conseil
d’administration de la compagnie nationale de transport aérien Air
Zaïre. Cette désignation est-elle une manière pour le pouvoir de
l’empêcher d’avoir directement un œil sur les affaires politico-étatiques
de la nation? Il importe de relever que sous sa gouverne, cette société
publique qui est le fleuron du pays, se modernise en se dotant des
avions long et moyen courrier (Jumbo jet 747,
DC 10) et aussi en desservant plusieurs lignes nationales et
internationales. Dès qu’il est par contre remplacé à ce poste
stratégique, cette
compagnie nationale Air Zaïre amorce progressivement sa descente aux
enfers. Elle entame sa lente agonie jusqu’à sa liquidation par la
cleptocratie mobutienne.
Dans
la législature de 1977, Étienne Tshisekedi qui est aisément élu
par ses pairs vice-président de l’assemblée nationale se distingue
en compagnie d’autres parlementaires du Parti-État dont Beltchika
Kalubye, Bernardin Mungul Diaka, Joseph Ngalula, dans la critique
objective de la gestion politique et gouvernementale. Face aux
horribles massacres d’Idiofa (Bandundu) en 1978 et de Katékélayi
(Kasaï Oriental) en 1979 attribués aux Forces armées zaïroises (Faz),
il ne reste pas totalement inactif. Il engage un bras de fer avec les
autorités politiques du pays. Il demande expressément des comptes au
gouvernement afin de clarifier les circonstances desdites bavures.
Devant l’absence de transparence et surtout le manque de
collaboration du président Mobutu Sese Seko, il saisit immédiatement
en compagnie d’autres collègues les instances internationales dont
les organismes de défense des droits de l’homme (Amnesty
International) dans le but de faire pression sur le gouvernement de
Kinshasa.
En
1980, Étienne Tshisekedi conclut de façon péremptoire au sabordage
du système politique mobutien qui ne correspond nullement aux intérêts
légitimes du peuple congolais. Avec un groupe de 13 parlementaires du
Mpr, il co-écrit et cosigne un mémorandum adressé directement au président
Mobutu du Zaïre. Ce document de 52 pages qui est sûrement vécu
comme une offense par le chef de l’État, propose objectivement des
voies de réforme structurelle et de développement. À partir de cet
instant, l’opposition de Tshisekedi cesse d’être souterraine pour
devenir visible et officielle. Force est de constater que cette fronde
se manifeste bruyamment au
sein des instances politiques du Parti-État avant d’être transportée
dans la rue. À ce moment précis, la liberté de parole qui est
politiquement confisquée par le Mpr depuis le coup d’État de 1965,
est finalement rendue aux représentants de la nation par les 13
parlementaires. Craignant de perdre le pouvoir, le chef de l’État
zaïrois refuse obstinément de remanier l’idéologie de son régime
politico-militaire et le fonctionnement du Parti-État. À ce titre,
Tshisekedi et ses collègues sont brutalement arrêtés. Accusés
arbitrairement d’atteinte à la sûreté de l’État, ils sont tous
emprisonnés. Déchus de leur qualité parlementaire, ceux-ci sont relégués
dans leur village d’origine.
Tirant
profit de la constitution de 1967 dont il est le véritable géniteur
et qui prévoie naturellement la création d’un deuxième parti
politique en marge du Mpr, Étienne Tshisekedi crée avec le concours
de 13 parlementaires l’Union pour la démocratie et le progrès
social (Udps). Dès cet instant, la liberté de parole est accordée
au peuple. La doctrine de ce mouvement politique qui est né dans le
sillage du mobutisme, s’articule autour de l’idéal social-démocrate,
du parlementarisme bicaméral, de la typologie fédérale de l’État
et d’une constitution nationale fondée sur l’idéologie des
droits de la personne humaine. Toutes ces idées triomphent
magistralement lors des assises de la Conférence nationale souveraine
de 1992 (Cns) où il est élu haut la main Premier ministre du pays
par les divers délégués du peuple dans cette haute assemblée. Déjà,
en 1991, il fut désigné chef du gouvernement d’union nationale sur
la base des accords du Palais de Marbre.
Il
importe de souligner que les résolutions de cette institution
nationale sont brutalement ignorées aussi bien par le Maréchal
Mobutu que par les actuels maîtres de la République démocratique du
Congo. Au moment de la guerre de libération, ces derniers sont appuyés
par les pays de la coalition de conscience africaine dont
l’intervention militaire est dénoncée par Étienne Tshisekedi qui
y voit surtout une atteinte à la démocratie et une agression
physique à la souveraineté du pays. Il convient de mentionner
qu’en 1997, les tombeurs du dictateur zaïrois prétextent que les
textes de la Cns censés régenter la transition, perpétuent
insolemment le néocolonialisme.
Mais,
depuis le renversement des instruments de la Cns et la tragique fin du
régime mobutiste, Tshisekedi se bat énergiquement pour la
restauration de la démocratie, l’édification d’un régime
politique et constitutionnel respectant strictement la volonté
populaire, les droits individuels et les libertés publiques. À cet
effet, il entreprend une tournée en Amérique du Nord, après l’Afrique
et l’Union Européenne pour sensibliser l’opinion publique
internationale sur la situation critique au Congo, demander aux différents
gouvernements et décideurs mondiaux, de faire pression sur les
responsables politiques congolais dans le dessein de relancer le
processus politico-démocratique et
les accords de paix au Congo. C’est dans ce cadre que le
Magazine L’Autre Diaspora l’a rencontré totalement métamorphosé
afin de vous partager ses réflexions politiques sur l’avenir de son
pays.
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