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par
Maître Joseph Ngandu
Instabilité
dans toute la région des Grands Lacs, souffrances: la majeure partie
de l'Afrique centrale et orientale est dans le désarroi. Personne n'a
oublié les atrocités servies dans les médias ces temps derniers sur
la Sierra Leone. En Angola, la guerre civile dure depuis vingt-cinq
ans. Les milices ninjas de Kolela et zouloues de Lissouba ne cessent
de harceler le régime du général Sassou-Nguesso au
Congo-Brazzaville. L'Ouganda de Museveni fait face à une double rébellion
alors que les régimes à dominance tutsie du Rwanda et du Burundi
doivent en permanence affronter les assauts de l'opposition armée
interhamwe dans un cas et, dans l'autre, le Conseil national pour la défense
de la démocratie (CNDD), avatar de FRODEBU. (1)
Depuis
plusieurs années, et en particulier depuis le génocide rwandais de
1994, la région des Grands Lacs est entrée dans une spirale de
violence très fâcheuse. L'ex-Zaïre en paie aujourd'hui le plus
lourd tribut. En 1996, à la tête des troupes de l'Alliance des
forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), Laurent-Désiré
Kabila a entrepris de chasser le maréchal Mobutu du pouvoir. Pour ce
faire, il a entre autres bénéficié de l'appui du Rwanda et de
l'Ouganda qui avaient eux-mêmes intérêt à s'assurer la
bienveillance du Congo. Car, à leurs frontières, il y avait d'une
part les troupes du feu président Habyarimana et les milices connexes
dites interhamwe qui les harcelaient, et d'autre part, l'armée du
Seigneur qui sévissait en Ouganda à partir de la frontière
orientale du Congo. Tout ce remue-ménage bénéficiait de la
logistique des Etats-Unis d'Amérique, avides de contrôler la région.
Le
général Kagame avait servi dans la rébellion ougandaise que
dirigeait Museveni contre Idi Amin Dada. Les deux hommes s'étaient
promis aide et soutien mutuels. Une fois Museveni installé au pouvoir
en Ouganda, il devait aider son allié dans la conquête du pouvoir à
Kigali. Voulant étendre leur leadership dans la région, sous prétexte
de sécuriser leurs frontières, les deux hommes ont convenu
d'installer une marionnette à la tête de l'ex-Zaïre.
Durant
l'offensive de l'AFDL, Kabila a été accusé de massacres des réfugiés
hutu. Les Occidentaux, avec la France en tête, ont épilogué là-dessus
sans apporter la moindre preuve. Et pourtant, peu après le génocide,
la France avait mené une opération spectaculaire, dite "opération
turquoise", dans l'est du Congo. Officiellement, c'était une opération
humanitaire. Elle s'est soldée par un fiasco. La seule chose palpable
que les Français aient réussie, c'était l'évacuation de la famille
du président Habyarimana et de ses proches. Le reste des réfugiés
avaient été pratiquement tous assimilés à des génocidaires et
obligés d'errer dans la forêt et de mourir de faim et d'épidémies
de toutes sortes.
Aujourd'hui,
alors que Mobutu a quitté le pouvoir et qu'il est mort en exil au
Maroc, le Président Kabila a rompu avec ses anciens alliés rwandais
et ougandais. Il est vrai que ces derniers ont fait montre d'une méconnaissance
totale des us et coutumes des Congolais. Si le tribalisme et le régionalisme
sont chez eux des phénomènes réels, ils n'y sont pas aussi exacerbés
qu'ailleurs. Les Congolais figurent parmi les rares peuples d'Afrique
à pouvoir se prévaloir de connaître véritablement l'unité
nationale. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder les statuts et
la composition de leurs groupements politiques. Même les rebelles
sont totalement opposés à la sécession des provinces qu'ils
occupent.
Le
gouvernement de salut public que Kabila conduit semble faire peur à
l'Occident à cause de ses élans nationalistes. Aujourd'hui, les Français
ont abandonné leurs velléités délétères à l'égard du Congo. En
effet, depuis le sommet de septembre 1998 à Libreville, la France,
par le truchement du Gabon, du Tchad et du Cameroun, a réactivé sa
diplomatie en faveur du Congo qui n'est plus un paria puisqu'il est désormais
susceptible de rentrer dans les rangs. C'est dire l'inconsistance des
griefs du départ.
En
clair, Paris n'exerce plus de chantage envers Kinshasa. C'est
Bruxelles qui a pris le relais. En effet, au printemps 1999, le
gouvernement belge a officiellement demandé pardon à Kagame et à
son gouvernement pour le rôle que la Belgique était censée avoir
joué dans le génocide rwandais. Pendant ce temps, Louis Michel, le
ministre belge des Affaires étrangères, a multiplié des gestes de
bienveillance envers Kinshasa. Tout le monde a cru pendant un moment
à la bonne volonté de la diplomatie belge, engagée à contribuer au
retour de la paix dans les Grands Lacs.
Voilà
que, brusquement, un juge belge lance un mandat d'arrêt international
contre Monsieur Abdoulay Yerodia Ndombasi, ministre congolais des
Affaires étrangères. Il avance pour motif que ce dernier aurait
appelé les congolais à la haine raciale et au génocide contre les
Tutsis. La presse belge, qui a du mal à se défaire de ses réflexes
néo-coloniaux, a repris en choeur les passages de la conférence de
presse de Monsieur Yerodia où il avait effectivement traité de
"vermine à éradiquer" les auteurs des massacres de civils
et d'empalement de femmes et d'enfants.
Nulle
part, on n'a produit une image, un enregistrement sonore ou un écrit
de Monsieur Yerodia traitant le peuple tutsi dans son entièreté de
vermine. Interpellé, le ministre belge des Affaires étrangères prétend
qu'en Belgique, il y a séparation des pouvoirs et que les juges sont
indépendants. Cela est, certes, vrai en principe. Mais pour qu'un
mandat international soit lancé, il faut l'aval du ministère de la
Justice, et donc du gouvernement. Si le gouvernement belge ne veut pas
se discréditer définitivement, il se doit d'éclaircir sa position.
Le moins qu'on puisse dire c'est que la responsabilité historique de
la Belgique est immense dans la souffrance du peuple congolais.
Dans
la partie de la R.D.C. contrôlée par le Rwanda et l'Ouganda, on dénombre,
outre le pillage des ressources naturelles (café, bois, or,
diamant...) des tueries à grande échelle.(2) Des villages entiers
sont brûlés et des civils massacrés au seul motif qu'ils ne sont
pas favorables à l'occupation étrangère. Fuyant l'extermination,
femmes, enfants et vieillards abandonnent leurs villages pour se réfugier
dans la forêt. Jusqu'à nouvel avis, les auteurs de ces faits ne sont
pas poursuivis. Les multiples plaintes à ce sujet demeurent sans
suite y compris en Belgique.
Les
agresseurs justifiaient leurs actions par le souci de sécuriser leurs
frontières communes entre d'une part le R.D.C. et d'autre part le
Rwanda, l'Ouganda et le Burundi. La guerre de Kisangani entre les
troupes rwandaises et ougandaises est une preuve, s'il en fallait une
de plus, de leur hypocrisie. Depuis l'été 1997, ce sont ces mêmes
troupes qui dictaient la loi dans tout le Congo puisque,
disaient-elles, Kabila n'avait pas d'armée valable après la fuite
des mobutistes. Comment lui reprocher ensuite de ne point assurer la sécurité
à leurs frontières ?
Apparemment,
la communauté internationale n'est pas émue puisque les congolais
qui meurent par centaines de milliers seraient des sous-hommes. Néanmoins,
les projets de balkanisation du Congo concoctés par des puissances
occultes portent en eux les germes de la guerre à l'échelle de
l'Afrique tout entière, et même du monde. Gare à l'opinion
internationale si elle demeure indifférente au génocide que subit
silencieusement la R.D.C. !
Lorsqu'un
pays fait face à la surpopulation, il se doit d'organiser sa démographie
en conséquence et entreprendre la politique de limitation des
naissances. D'aucuns ont fait croire aux Rwandais, aux Ougandais et
aux Burundais que la solution serait dans une sorte de conférence de
Berlin bis, c'est-à-dire dans le re-découpage des frontières. Le
Congo serait donc devenu un ventre mou qu'il suffit d'occuper par la
force et à qui l'on pourrait imposer une partition de facto. Il est
un fait avéré que, dans sa grande majorité, le peuple congolais est
tolérant, pacifique et hospitalier. C'est seulement au Congo que bon
nombre d'étrangers, sans la moindre attache avec le pays, ont pu
occuper des postes de responsabilité jusqu'au plus haut sommet de l'Etat.
Lors
de l'accession du pays à l'indépendance, les Congolais d'origine étrangère
ont pris part aux élections de l'époque. Depuis, la poussée démographique
au Rwanda et au Burundi ainsi que le désordre dans l'administration
congolaise ont favorisé la tricherie. Beaucoup de Rwandais surtout se
sont fait passer pour des Congolais. Et même alors, il n'y a pas eu
de problème majeur dans la population ni remise en cause de la
nationalité des Tutsi congolais authentiques.
Toute
l'Afrique connaît un retard dans le développement. Cela est d'autant
plus criant en Afrique centrale. Tout le monde devrait consacrer ses
efforts à la lutte contre le sous-développement. Les Guerres
d'occupation appartiennent à des époques révolues. L'Ouganda et le
Rwanda se sont embarqués dans une aventure dont ils ne connaissent ni
les tenants ni les aboutissants. La haine qu'ils sont en train de créer
chez d'autres peuples risque un jour de se retourner contre eux. Peut-être
faudra-t-il des générations pour que la population congolaise oublie
toutes les exactions et les atrocités dont elle est victime
actuellement ! Le pardon est, quant à lui, une tout autre paire de
manches.
Faute
de mieux, les observateurs avertis ont salué les accords de Lusaka
qui sont, certes, un canard boiteux. L'agression dont le Congo est
victime n'y a pas été reconnu formellement. Les forces
"non-invitées" n'ont pas été sommées de se retirer, ce
qui serait plus logique. Néanmoins, dans le prolongement de la résolution
1234 du Conseil de sécurité de l'O.N.U. exigeant "l'arrêt des
hostilités", tous les protagonistes se sont engagés en faveur
de la cessation effective des hostilités et du désengagement des
forces en présence. Les accords ont également prévu la libération
des otages et l'échange des prisonniers ainsi que le déploiement de
la force onusienne de rétablissement et de maintien de la paix.
On
notera au passage que la guerre entre les troupes rwandaises et
ougandaises à Kisangani est ultérieure à ces accords. Les victimes
en sont toutes congolaises. (3) A cela, il faut ajouter la destruction
massive de la quasi-totalité des infrastructures de la ville de
Kisangani, y compris le pont de la rivière Tchopo. L'échange des
prisonniers a bel et bien eu lieu. La partie rwandaise n'a pas daigné
libérer un seul prisonnier de guerre congolais. A l'appel, il n'y
avait que des Namibiens, des Angolais et des Zimbabwéens alors que le
Congo a tenu toutes ses promesses. Il va sans dire que les spéculations
vont bon train. Les prisonniers congolais auraient-ils été tous
abattus froidement en violation de la Convention de Genève, ou Kagame
continue-t-il à les garder en otage contrairement aux accords ? Seul
l'avenir nous le dira.
La
paix revenue, le processus de démocratisation devra se poursuivre
dans toute la région. Museveni devra ouvrir son régime aux autres
composantes de la société puisque, jusqu'à présent, il n'a véritablement
remporté des succès que dans la lutte contre le SIDA en brisant
certains tabous. Base arrière de la campagne américaine contre les
islamistes au Soudan, l'Ouganda de Museveni bénéficie à tort d'un
préjugé favorable. La communauté internationale ferme les yeux sur
sa mégestion et ses multiples violations des droits de l'homme. Son récent
référendum sur le multipartisme n'a été qu'un trompe l'oeil.
Au
Rwanda, l'éviction du président de l'Assemblée nationale et la démission
forcée du Premier ministre et du président de la République,
Pasteur Bizimungu, au printemps dernier, ont révélé le vrai visage
du régime. Là aussi, l'exclusion de la majorité hutue de toutes les
instances décisionnelles de l'armée et du gouvernement constitue un
facteur d'instabilité permanent. Le génocide de 1994 que tous les
hommes de bonne volonté doivent dénoncer ne peut pas être un prétexte
pour l'instauration d'une dictature sanguinaire et monolithique.
Autant la conception, la préparation et l'exécution du génocide
sont exécrables, autant son exploitation à des fins politiques et hégémoniques
est indigne. Le lobby pro-tutsi est apparemment très actif surtout en
Occident. Cependant, la manipulation historique et le mensonge ne
peuvent constituer éternellement une excuse à la mauvaise
gouvernance.
Au
Burundi, la situation est mutatis mutandis semblable à celle du
Rwanda. Tant que la minorité tutsie au pouvoir continuera à considérer
la majorité hutue comme des citoyens de seconde zone, il n'y aura pas
de concorde nationale. Le Major Buyoya n'a d'autre choix que le
pluralisme et l'ouverture politique.
Enfin
en R.D.C., il faut espérer qu'avec la paix, le Président Kabila
s'attellera à la reconstruction du pays en associant sans exclusive
tous les fils et toutes les filles du Congo à la gestion de la chose
publique. Au Congo, comme ailleurs, la démocratie doit être le maître-mot
en vue de l'instauration d'un véritable Etat de droit. La communauté
internationale a le devoir moral d'apporter sa pierre à l'édification
d'une Afrique des Grands Lacs prospère et démocratique. L'apport des
Belges sera évidemment très apprécié.
Pour
l'instant, il n'y a pas lieu de mettre de l'huile sur le feu. La
gestion positive du conflit doit être la seule motivation pour
quiconque aimerait offrir ses bons offices dans la crise congolaise.
Tout compte fait, les peuples des Grands Lacs sont condamnés à
s'entendre, à collaborer et à travailler tous ensemble un
jour.
Maître
Joseph Ngandu
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* * * * * * * * * * * * * *
(1)
Lire Tshiyembe Muayila, "Ambitions rivales dans les Grands
Lacs", in le Monde diplomatique juin 2000.
(2)
Lire Colette Braeckman et Véronique Kiesel,
"Congo-Belgique les sources de l'avenir", in le Soir, 25
juin 2000.
(3)
Lire Message de l'Assemblée Plénière des Evêques, conférence
épiscopale nationale du Congo réunie à Kinshasa du 10 au 15 juillet
2000 faisant suite à celui du 18 mai 2000 lors du Jubilé des prêtres.
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