|
Interpellés
par la déréliction qui a gagné une bonne partie de l’Afrique
centrale et australe, nous soussignés, membres de la communauté
universitaire et, pour la plupart, activement impliqués dans la coopération
universitaire internationale, souhaitons manifester notre incompréhension
par rapport au silence du gouvernement belge et à son manque
d’initiative opérationnelle forte face aux graves dérapages en
matière de respect élémentaire des règles internationales qui se
sont produites en République démocratique du Congo depuis plusieurs
semaines.
Les
enjeux humains de cette guerre s’inscrivent dans l’urgence. Il ne
s’agit plus d’un « conflit à basse intensité » mais
bien d’un conflit qui implique de nombreux pays étrangers, au
premier chef le Rwanda et l’Ouganda, et dont les conséquences sont
dramatiques. Un rapport accablant de l’organisation humanitaire américaine,
l’IRC (International Rescue
Committee) et portant sur des enquêtes de terrain menées, en
collaboration avec MSF, dans cinq zones de l’Est du Congo, dont
celle de Kisangani, vient de certifier que cette guerre a causé,
directement ou indirectement, 1.7 millions de morts additionnelles
depuis 22 mois, dont 200.000 sont attribuables à des actes de
violence. Quelque 34 % de ces morts touchent des enfants en dessous de
5 ans et 30 à 40 % concernent des enfants qui ont moins de deux ans.
Sur les 200.000 morts suite à des faits de guerre, 47 % sont des
femmes et des enfants.
Les
responsables politiques belges, qui ont pourtant déclaré, lors de la
formation du gouvernement “ arc-en-ciel ”, que la
Belgique allait résolument relancer une politique africaine digne de
ce nom, c’est-à-dire soucieuse des intérêts premiers des
populations concernées, doivent se sentir interpellés par ces évolutions
qui sont intolérables. Sous le prétexte qu’il s’agirait d’un
« conflit de haute complexité », ils ne peuvent plus se
contenter ni de belles et nobles paroles sur l’amitié de la
Belgique à l’égard du peuple congolais, ni d’une diplomatie
discrète qui pousse à des pourparlers semi-confidentiels entre chefs
d’Etat acteurs du conflit, ni d’intervention dans les frais de déplacement
des négociateurs africains qui tentent de remettre un processus de
paix sur les rails. Ils ne peuvent non plus se satisfaire ni de
l’envoi de plusieurs tonnes d’aide humanitaire d’urgence à
Kisangani et ni d’une contribution à la création de couloirs
humanitaires pour la protection des populations locales.
Tenant
compte du fait que les affrontements qui se sont produits à Kisangani
sortent du cadre strict des accords de Lusaka et que le calendrier de
ces accords n’est plus respecté depuis des mois, nous estimons que
les autorités belges doivent exiger que le Rwanda et l’Ouganda
retirent toutes leurs forces du territoire de la RDC, conformément
aux déclarations du Secrétaire général Kofi Annan et à la dernière
résolution du Conseil de Sécurité. Cette démarche pourrait
s’effectuer via notre représentation aux Nations unies et éventuellement
en association avec certains partenaires européens traditionnellement
impliqués dans le dossier de l’Afrique centrale.
Nous
estimons également que nos responsables politiques doivent tout
entreprendre pour qu’une force de maintien de la paix dotée d’un
nombre d’hommes suffisants, bien équipés et entraînés, soit
envoyée en RDC munie d’un mandat qualifié, comme certains membres
de l’OUA l’ont d’ailleurs explicitement demandé. Cette exigence
nécessite sans doute la remise à l’étude au sein du Parlement de
certaines recommandations de la Commission Rwanda prise sous la législature
précédente et qui portent sur la non-acceptation inconditionnelle de
tout déploiement de contingents belges dans le cadre d’opération
de maintien de la paix dans des ex-territoires coloniaux.
Nous
pensons aussi que la vigilance s’impose tout particulièrement en ce
qui concerne l’efficacité du Département des opérations de
maintien de la paix rattaché au Secrétariat général des Nations
unies. Depuis près d’une décennie, en dépit des nombreux “ debriefings ”
et des “ lessons learned ”
au sein de ce département, la succession de tragiques “ dysfonctionnements ”
dans les opérations de paix en Somalie, au Rwanda, en Angola, et plus
récemment encore au Sierra Leone laisse pantois. Va-t-on tolérer une
nouvelle fois que la MONUC (Mission des Nations unies au Congo) ne
fasse au mieux que de la figuration en République démocratique du
Congo ? A-t-on entériné tacitement le fait que c’en serait
fini du rôle des Nations unies comme gardien de la paix et de la sécurité
internationale ? Se satisfera-t-on désormais d’alternatives
plus bilatérales qui se dessinent en matière de maintien de la paix
dans les états-majors américain (ACRI,
African Crisis Response Initiative), français (RECAMP, Renforcement des capacités africaines en matière de maintien de la
paix) ou britannique (BMATT,
British Military and Training Team) ? Il est temps que ces
questions soient explicitement débattues.
Sur
le plan bilatéral, nous proposons que, sur base d’investigations
approfondies, un débat de fond soit aussi engagé dans les instances
appropriées sur les aides bilatérales et multilatérales apportées
à tous les pays belligérants, sur les conditions qui doivent leur être
attaché pour qu’elles bénéficient réellement à toutes les
populations concernées et non pas au financement indirect des
« efforts de guerre ». Il faudrait en outre éviter à
tout prix que des achats d’armes continuent à s’effectuer à
travers des ventes illicites ou semi-licites de matières précieuses
(diamants, or, colombo-tantalite, cobalt), voire des opérations de
blanchiment d’argent qui bénéficient à des groupes mafieux de
toutes origines et que nos pays tolèrent plus ou moins ouvertement.
Notre
démarche s’inscrit dans la foulée des consultations que le
ministre des Affaires Etrangères a tenues l’an dernier mais qui
n’ont jusqu’à présent pas eu de suite utile et de suivi. Elle
table sur la volonté du nouveau gouvernement mis en place il y a un
an de prendre davantage en considération les questions d’éthique
dans le domaine des relations extérieures. Elle refuse catégoriquement
de se situer par rapport à toute position qui serait à l’avantage
ou au désavantage « stratégique » des acteurs du conflit
dont beaucoup ont démontré le peu d’intérêt qu’ils portent à
la paix réclamée avec instance par les populations de la région.
Anne
De Villé, Professeur aux Facultés universitaires Saint-Louis
Philippe
De Villé, Professeur à l’UCL
Jean
Frenay, Professeur à l’Université de Liège
Jean-Claude
Micha, Professeur aux Facultés Notre Dame de la Paix
Michel
Molitor, Professeur à l’UCL.
Michel
Norro, Professeur émérite à l’UCL
Pierre
Petit, Chargé de cours à l’ULB
Marc
Poncelet, Chargé de Cour à l’Université de Liège
Marcel
Remon, Professeur aux Facultés universitaires Saint-Louis
Claude
Roosens, Professeur à l’UCL
Jean-Claude
Willame, Professeur à l’UCL
Transmis
par M. Jean-Claude Willame |