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Un livre sur KABILA LE HERAUT DE LA LIBERATION est sorti, il y a quelques semaines aux éditions Nouvelles Afriques. Les auteurs remercient M. Michel Léonard qui a accepté de leur accorder un espace publicitaire sur Congonline.
Ils ouvrent, en mémoire des morts pour la démocratie, le chapitre 9 au public.CHAPITRE 9
LES INCOHERENCES DES VAINQUEURS ET LES REACTIONS DE L'OPPOSITION.
9.1. Les erreurs des vainqueurs
Au soir du 17 mai 1997, le vide de pouvoir à la tête du pays fut effectif. Le gouvernement de salut public de Général Likulia, le corps de l'état-major des forces armées de l'ancien régime ainsi que la plupart des membres du gouvernement avaient choisi l'exil. A partir de Lubumbashi, Kabila s'est auto-proclamé Président de la République démocratique du Congo. C'en était fini avec le nom "Zaïre". Cette mesure avait surpris tous ceux qui attendaient la concertation, aussi bien dans les rangs de l'AFDL que dans ceux des forces politiques et militaires de Kinshasa. Peu importe, la décision était prise, désormais il s'appelle, Monsieur le Président de la république.
9.1.1. La neutralisation du processus démocratique
Par la même occasion, deux autres grandes mesures furent décidées pour bien asseoir son autorité: il s'agit de l'interdiction sur tout le territoire national des activités des partis politiques et de l'institutionalisation de l'AFDL en tant que l'unique organe organisateur du pouvoir durant la période de transition. Autrement dit, les autres institutions de la deuxième république furent neutralisées et Kabila s'était adjugé un pouvoir monocéphale pour être libre de conduire à bien sa révolution.
La neutralisation du multipartisme lui est apparue comme la première thérapie politique destinée à assainir l'espace national des forces qui pourraient bloquer, sinon limiter sa marge de manœuvre, car il estimait que la démocratie instaurée le lendemain de la fin du parti unique, aurait conforté le pouvoir de Mobutu, accentué la misère du peuple et entretenu une longue tradition de transition quasi structurelle. Donc, seule l'AFDL pouvait jouir du monopole de construction démocratique, par la réduction de toute velléité de recomposition de l'ancienne classe politique. Voilà en clair les tenants et aboutissants des mesures prises dès le premier jour. On ne peut pas s'étonner.Tous les putschistes neutralisent les partis politiques et les institutions. A la place du pluralisme, ils instaurent les régimes musclés sous la direction d'un seul organe souvent dit de "salut public". Ils tiennent le bâton à la main aussitôt que leurs marches de libération se terminent et ils se donnent mission d'instaurer "l'ordre républicain". Mobutu l'avait fait en 1965. Kabila s'en est inspiré. Il a chassé la dictature pour ériger une autre!
Ahuris, bien des observateurs et analystes politiques, comme bien des hommes politiques de l'opposition non armée n'avaient pas tardé à dénoncer ce putsch. C'est un coup qui avaient dilué tous les espoirs qui étaient fondés dans la guerre dite de libération et qui, espérait-on, engagerait davantage le pays dans la voie de changement démocratique. On attendait Kabila à bras ouverts par tous les Zaïrois. La chaise de Mobutu était restée vide, il n'avait pas besoin d'un putsch. Mais, ses raisons politiques avaient primé. Par cet acte, il a instauré un nouveau régime autoritaire, sans avoir réuni son état -major ,comme cela devrait être le cas. Il n'avait non plus consulté l'opposition non armée et son chef de fil M.Tshisekedi. Il n’avait pas aussi tendu la main aux mobutistes qui lui avaient consenti leur accord tacite, notamment par le refus de se battre. Les accords de Lemera le lui interdisaient.
Les observateurs politiques avisés s'y attendaient, ils avaient même prévu ses calculs. Dès le début de sa guerre, nombreux sont ceux qui se disaient avec raison que "Kabila n'est pas un homme à jeter les fleurs sur l'opposition non armée".
Il est vrai, dès l'annonce de la fuite de Mobutu, ses calculs s'étaient édifiés dans la tête. Il savait que le moment de jouer sa propre carte était venu. En dépit de ses pièges, rien, estimait-il, ne lui garantissait la docilité des ses collaborateurs Tutsis; rien n'indiquait aussi que les occidentaux ne lui imposeraient plus leur schéma de concertation avec les autres tendances internes; rien ne permettait de croire que les partis de l'opposition non armée lui donneraient le feu vert pour agir seul et accepteraient de s'inscrire dans son schéma, sans réveiller les démons de l'opération ville morte. Telles sont des raisons qui l'avaient poussé au choix de l'auto-intronisation.
Avait-il soufflé cette décision à l'oreille de ses parrains? Mandela, Museveni, Kagame, Dos Santos, Bill Richardson étaient-ils au courant? Avaient-ils donné le feu vert? En tout cas, tout porte à croire que ce n'était pas le cas dans l'immédiat. Les préparatifs pour la proclamation de la victoire et pour la prise du pouvoir devaient avoir lieu à Luanda. C'est là que Kabila était attendu. Mais, il ne s'était pas déplacé. Il redoutait les interférences. C'est-à-dire qu'il estimait que ses amis et ses collaborateurs pouvaient l'emmener à s'entourer des personnes qu'il ne voulait pas approcher dans son cercle immédiat. Il avait donc profité du vide causé par la fuite de Mobutu pour justifier la nécessité d'avoir un chef à la tête du pays le plus rapidement.
Ses parrains sont tombés dans ce piège et ont admis le fait accompli. Ils lui ont donné le crédit de confiance et ont cru qu'il était la personne indiquée pour assurer aux Tutsis les garanties dont ils avaient besoin et pour lesquelles ils s'étaient battus. Kabila leur avait prié de considérer ce jeu de cache cache comme un malentendu, ils sont tombés dans le piège et sont venus le féliciter à Kinshasa, à tour de rôle: Museveni d'abord et Kagame ensuite.
La cohorte des acolytes venus de l'étranger et ceux qui ont été recrutés sur place n'avaient pas non plus posé la question des concertations. Tous nourrissaient les ambitions et attendaient que Kabila les portent à la tête des institutions importantes afin de jouir de délices du pouvoir. Eux, notamment les gens de la diaspora, attendaient ce moment pour ressembler aux barons du défunt régime dont ils ne manquaient d'envier les plaisirs de la vie qui était la leur. Les déboires de la vie passée à l'étranger les prédisposaient aussi à aiguiser cette soif. Nombreux sont en fait ceux qui rêvaient de remplacer très vite les dinosaures qui étaient en fuite. Donc, le putsch trouvait auprès d'eux des échos favorables
Sur le plan externe, tous ceux qui avaient dépensé leur énergie et leurs ressources pour le triomphe de la démocratie ont été aussi très vite humiliés et désenchantés. Ils avaient raison, mais pas totalement. Durant la guerre, ils avaient accordé à Kabila la confiance sans poser des conditions, ni chercher à pénétrer ses intentions politiques. Personne n'avait cherché à savoir si réellement Kabila était "l'homme qu'il fallait". Evidemment, l'étiquette de "libérateur" qui lui était collée et la focalisation de toute la lutte dite démocratique contre la personne de Mobutu empêchaient de se faire un jugement approprié. Or, ce doute leur aurait permis d'imprimer à la marche de la libération une autre direction. Kabila serait certes arrivé à Kinshasa, mais pas de cette manière là.
Le putsch était donc une surprise pour tous ceux qui lui avaient donné un crédit de confiance. Ils se sont rendus compte qu'ils s'étaient énormément trompés. Mais cette surprise n'était pas la seule, car la pratique du pouvoir a dévoilé très rapidement ce qui est convenu d'appeler les vices cachés. Le tout avait commencé avec le premier collège des conseillers de l'AFDL dirigé par Bugera et qui était arrivé à Kinshasa ce 17 mai. Ce fut un collège fort de plusieurs militants civils et militaires qui débarqua à Ndjili pour prendre possession du pouvoir évacué par le régime de Mobutu et préparer l'arrivée de Kabila. Certains étaient hautins, d'autres modestes.
L'Hôtel Intercontinental qui fut provisoirement le siège de ce nouveau pouvoir s'était rempli au jour le jour et ses allées furent envahies avec la voracité des charognards qui, en bon appétit, s'abattent sur le reste d'un corps en putréfaction.
Chacun attendait de prendre sa part de chair sur la dépouille. La concurrence s'annonçant rude déjà à ce niveau pour tous ces frustrés par plusieurs années d'exil ou de vie de misère à l'intérieur du pays, ils avaient affiché, avec prétention et arrogance, des allures des conquistadores devant les Kinois désabusés. Très avides, ils se sont pressés de s'approprier tout au nom d'une certaine virginité. Cette attitude avait sans doute bousculé les espoirs de tous ceux qui attendaient le changement.
D'une surprise à une autre, les jeux discriminatoires et d'influence politique s'étaient mis en place; les diasporas se sont regroupées selon leur provenance: les américains, les belges, les français, les allemands, les suisses, les africains et l'usage des langues avait fondé rapidement une certaine stratigraphie sociologique. La plupart de ces militants découvraient en fait la ville de Kinshasa pour la première fois, alors que pour d'autres, il s'agissait de retrouvailles.
Les cadres de l'intérieur du pays et les jeunes militaires recrutés progressivement lors de l'avancement de l'AFDL vers la capitale se pâmaient d'admiration devant l'ambiance chahutée.Le collège envoyé par le président Kabila apparaissait en fait fort agité et dépassé par l'ampleur du pouvoir de consultation. Ils parlait de la démocratie participative, mais les méthodes de travail accusaient un déficit d'expérience politique, tant elles ne semblaient garantir aucune consultation sérieuse. En réalité, ces contacts avaient donné l'impression qu'il s'agissait d'un recrutement des ouvriers destinés à un chantier.
Chaque dictature, quelle que soit la nature de son origine et de ses atrocités, a toujours ses admirateurs. Même des personnes qui la critiquent de loin, elles sont capables de l'adorer aussitôt qu'elles sont enfermées dans l'enceinte du pouvoir. Ca signifie que ces acolytes se sont sentis partie prenante et ne pouvaient que se féliciter d'en être là, à Kinshasa, dans les bottes du chef.
9.1.2. Les violences et les violations des droits de l'homme
Aussitôt la mise en place terminée et les hôtels envahis, la rage, l'envie de vengeance et le désir de s'enrichir vite en profitant du désordre furent perceptibles dans le discours comme dans le désir des cadres civils et militaires de l'AFDL. Sur leurs lèvres, se lisait le discours de s'approprier les biens meubles et immeubles des mobutistes. Dans cet élan de violation des droits privés, dans la rivalité qui en était la conséquence, la population découvrit étonnamment que la quasi totalité de ses "libérateurs" ne parlaient que peu le lingala, mais surtout l'anglais, le portugais, le swahili et une autre langue qu'elle avait, à peine, déjà entendue: le Kinyarwanda. Elle fut aussi étonnée par la morphologie de la plupart de leurs visages. En effet derrière les " Kadogo" et les "Tigres" venus de l'Angola, se cachaient d'autres "libérateurs", tous étrangers. Il s'agissait des Ougandais, les Ethiopiens, des Erythréens, des Rwandais et des Angolais. On estima entre 60 et 70 % le taux des ces légionnaires dans les rangs de AFDL.
Au deuxième et troisième jour, la liesse populaire commença à s'éteindre et à laisser la place à une sorte de panique et d'inquiétude généralisées. L'heure de la chasse à l'homme et de règlement de compte avait en fait sonné. C'en était fini le respect des valeurs et de la morale qui nous était compté. Les soldats de Kabila et ses militants se sont transformés d'un coup en râpasses et la chasse aux biens privés avait pris l'allure de constitution du butin de guerre. Tout le monde, mobutiste ou pas mobutiste était tenu de payer les frais de la libération. L'opération "porte à porte" fut ainsi engagée dans les quartiers luxueux de Kinshasa par les hommes de
l'AFDL, à la recherche des dollars US, le seul gage exigé aux victimes pour avoir la vie sauve.
Plus d'une fois on a entendu la phrase swahili devenue célèbre partout, "leta dorare" (donne les dollars),"ta kupika masashi"(si non je te tire les balles). Les véhicules de luxe, les biens personnels, les valises et colis énormes formés à la sauvette furent entassés dans le stade Kamanyola, dans les camps militaires, sur le tarmac de l'aéroport de Ndjili et de Ndolo avant leurs destinations extérieures, vers des pays voisins notamment, le Rwanda, l'Ouganda et l'Angola. Certains Tutsis vivant à Kinshasa, mais qui étaient chassés lors de la rébellion étaient rentrés en force avec les yeux rouges de rage et remplis du désir de se venger. Eux aussi, n'avaient manqué de s'approprier des maisons et des véhicules.
Ces abus devinrent fréquents et dépassèrent les limites. Ce que les soldats de Mobutu n'avaient jamais commis, ceux de Kabila l'ont fait. Des filles étaient déshabillées de force dans les rues et obligées de promener leurs fesses dénudées. Des paisibles personnes étaient également flagellés publiquement, sous pretexte de laver leurs cerveaux.
Devant cette scène, les anciens militaires de Mobutu ne sont pas restés spectateurs. Ils se sont mêlés à la danse et ont à leur tour repris les habitudes de pillage qu'ils prisaient depuis. C'est dans ce climat que la population a développé vite la résistance, regrettant le phénomène Kabila. Leur quotidien ne cessait de se remplir des plaintes et le nom de Mobutu était revenu dans les mémoires. "Il était mauvais, certes, mais, nous pensions que le nouveau pouvoir pouvait corriger toutes les erreurs du passé; il n'en est pas le cas. C'est déplorable. A quoi a servi la guerre de l'AFDL"?
La découverte même du personnage de Kabila dès sa descente de l'aéroport de Ndjili avait laissé la place à trop d'ironie dans l'opinion populaire. Le comparant physiquement à Mobutu, on lui dit ne pas l'égaler. "Il se tient mal en public, il sourit un peu trop. Il embrasse tout le monde, il a une mine bon enfant, il somnole en pleine réunion avec ses collègues africains. Il n'a pas les mêmes avantages comparatifs de l'élégance face à Mobutu", etc.. L'univers mental de la nation congolaise s'assombrissait soudainement dans la perception de ce qui lui était tombé sur la tête.
9.1.3. Le conflit de leadership au sein de l'Alliance
Kabila avait promis de mettre en place un pouvoir démocratique organisé à la manière américaine. Mais en pratique, il s'est constitué un régime suis generis qui n'était ni américain, ni français, mais ressemblant de près à celui mis en place par Mobutu le lendemain du limogeage de Général Mulamba.Dès lors, les analystes politiques avaient conclu que Kabila copie Mobutu, il l'admire et reconnaît son génie politique. Car, comme lui, il s’est servi des autres membres de AFDL durant la guerre, mais aussitôt celle-ci gagnée, il les abandonne en douceur. Mobutu avait congédié doucement ses compagnons de la révolution.
A cause de cette absence de transparence, des questions de préséance ont torturé l'AFDL. Son Secrétaire général se prenait pour le n°2 du régime, c'est à dire, l'adjoint du Chef de l'Etat Mais, Kabila ne l'entendait ainsi.Ce "non dit" a été à la base d'un conflit d'opinion dans et hors les rangs de l'AFDL. Dans toutes les bouches, il y a eu la question de savoir si l'AFDL était un parti-Etat, donc un MPR bis , avec à sa tête un seul et unique chef!
La composition de l'équipe gouvernementale a aussi soulevé des critiques. En fait, sa configuration a montré bien vite qu'il s'agissait d'un cercle d'amis dont le réseau s'est tissé dans le commérage de la vie d'exil en Afrique, en Europe, aux Etats-unis et au Canada. Celle-ci ne correspondait en rien aux attentes politiques internes. C’était un cercle qui devait apprendre à gouverner ensemble sans conviction ni partage des mêmes opinions.
Quelques figures politiques kinoises qui se sont retrouvées dans ce gouvernement ont été qualifiées d'opportunistes; elles y sont entrées en tant qu'individus et non en tant que représentants des partis politiques. Dans ce contexte, les choix de Sondji, Kinkela, Kanza, Bandoma et Kasavubu, les "heureux ministres de Kabila" n'ont pas été accueillis avec enthousiasme par les partisans opposés à la manière autoritaire dont s'était servie Kabila pour maïtriser la classe politique agitée. Ils ont fait leur apparition dans ce premier gouvernement sans vraiment jouir de la crédibilité au sein de leurs formations politiques. Ils se sont faits piégés sans se rendre compte..
D’autre part, Kabila s’est aussi mis sur les traces du Mobutisme en copiant sa logique de répartition ethno-provincialiste de pouvoir au mépris de la compétence. Les provinces non représentées ont réagi en fulminant de colère. Le Kasai occidental, la province oriental, le Maniema et en partie l’Equateur étaient les laissées-pour-compte.
Le cancer s’est propagé, il a divisé le corps du Congo en deux: l'Est et l'Ouest. Le pouvoir avait donc quitté l'Ouest pour aller à l'Est. A Kinshasa, comme on le sait, on confond tout l'Est du pays en une région culurelle "luba". Et à l'Est, on pense que tout l'Ouest est " kongo". Ainsi, on a entendu dire, dans les cercles tribaux de l’Ouest: " Kabila et les luba contrôlent seuls le pouvoir. Pourtant, les laissés-pour-compte étaient aussi à l'Est. L'équilibre et l'équité devenus chers aux Congolais ont été finalement tentés timidement, par les nominations de deux kasaïens: Biselele (AFDL/ Kasai occidental) et Kapita (UDPS/ kasai occidental). La province orientale est restée l'enfant pauvre de la libération.
Quelle leçon on peut tirer derrière ce principe de partage équitable et équilibré du pouvoir? En Afrique, le pouvoir a un fait de plus fondamental. Il rend gourmand et il "mange" les hommes. Ce sont les véritables enjeux de sa vocation. Ceux qui s'en approprient accroissent leur appétit et mangent ceux qui s'y opposent. Ne cherchez pas à comprendre autrement les conflits qui en découlent. Les foyers de pouvoir en Afrique sont comme des zones de chasse, de cueillette ou de pêche. Démocratie, libertés, droits, partage équilibré et équitable, etc., sont parfois un jeu des mots utilisés à tord et à travers, en fonction des intentions parfois et souvent obscures des politiciens africains. Ces concepts revêtent des réalités complexes ...
Qu’est-ce qui s’est réellement passé? Les vrais détenteurs du pouvoir étaient ailleurs. Il y avait plusieurs fictifs. Dès le mois de juin, soit quelques jours après la libération, on a, comme nous l’avons dit, identifié des foyers des conflits. Après la formation du premier gouvernement au mois de mai et après la mise en place des rouages politiques, la tension a été visible sur les visages de bien des cadres de l'AFDL. Les rumeurs et humeurs qui y dérivaient indiquaient à ne point s'en douter qu'il existe d'innombrables factions politiques derrière la façade monolithique de l'AFDL.
Les kinois ont identifié, le clan Kakudji, le clan Bugera, le clan Masasu, le clan Mosese, le clan Kabarebe, le clan Kifwe, le clan Kabila fils, le clan Ngabo et encore d'autres moins importants. La tangibilité du pouvoir les a tassé en deux grands clans: les katangais ou du moins les nord katangais et les Tutsis. Ces factions se sont affichées chacune en clans autonomes. Et devant la réalité de pouvoir, elles ne manquaient pas de s'opposer constamment quelque fois ouvertement, mais le plus souvent de façon souterraine.
Chaque clan a élaboré ses stratégies et rassemblé ses partisans. On a prétendu même que Kabila n'avait aucun contrôle sur, notamment, les factions Tutsis. Le spectre de l'envahissement du pouvoir par les nilotiques a été vécu partout et encore beaucoup plus dans les rangs de l'AFDL. On a ressenti le malaise du "péril tutsi". Et la suspicion politique a été trop grande tant, le régime n'avait pas encore des racines. L'un des clans voulait tout prendre politiquement et l'autre plaçait ses ambitions très haut en s'imposant. C’était là le vrai paysage, avec sa verdure et ses steppes.
Dès lors, le conflit de leadership politique s'est vivifié entre le clan nord Katangais géré par Kakudji et le clan Tutsi géré par Bugera. Les nord katangais se sont donné une idéologie de "c'est notre pouvoir", ils n'ont pas accepté ni les impositions ni les incursions des "étrangers". D'ailleurs, il ne manquaient pas d'arguments. Ils ont attribué des limites à Bugera.
Du fait de ses origines, ils ont argumenté que ce dernier n'avait pas objectivement la capacité de mobiliser des masses dont Kabila avait besoin pour asseoir son pouvoir. L'élite nord katangaise se sentant chatouillée par la présence des "Rwandais" dans les sillages de l'Etat, sans s'avachir, elle a soupçonné leur manque de loyauté nationale. Bizima Kahara (ministre), Bugera Déo (Secrétaire général de l'AFDL), Mupenda (conseiller de Bugera), Kabarebe James (chef d'état major), Mosese, Runyambo, Nyarugabo, comme bien d'autres cadres qui ont rempli les rangs du pouvoir de l'AFDL, ont été pointés du doigt d'être des étrangers.
L'occupation de l'espace médiatique par les Tutsis et leur allure des conquistadores les avaient vite mis en sellette. Et les bévues des militaires "Rwandais" dans la cité ont contribué à exacerber cette attitude de rejet. Les congolais venaient de sortir de l'oppression mobutiste et ne pouvaient pas supporter une autre de plus. Ils croyaient profondément dans la "libération".
C'est ce que les nouveaux détenteurs des moyens de l'oppression des masses n'avaient pas vite compris. Lorsqu'ils se sont rendus compte, le fossé s'était très rapidement creusé entre eux et la population. Et cette dernière avait décidé de leur faire comprendre la profondeur de ce fossé en développant une résistance politique à travers toute une série des manifestations, notamment dans les campus.
Conscients des risques de rejet qui commençait à peser sur eux, les "Rwandais" avaient entrepris une propagande de sensibilisation dans le but d'améliorer leur image de marque. Mupenda, le conseiller de Bugera, avait invité, sur le plateau de la télévision nationale, «les autres compatriotes congolais à s'habituer à voir la morphologie nilotique dans le paysage politique congolais ». Avait-il convaincu? Avait-il été entendu, d'autant plus qu'il soutenait le concept mal accepté par les congolais, le "concept de la nationalité transfrontalière" chargé assez de «non dit»! Pouvait-il convaincre alors que certains Rwandais continuaient à exceller dans la violence et à trop se pavaner de façon provocante?
La suite des événements a démontré que son message n’était pas entendu. Le concept de «nationalité transfrontalière» n'a pas convaincu tout le monde. Rien n’étonne, car le clan Tutsi lui-même a subi aussi la loi dure de la division pour le pouvoir. C'est-à-dire que face aux réalités, ce clan n'était pas resté à l'abri des forces de l'influence politique. Deux factions s'étaient manifestées: les Tutsis de la diaspora et leur cohorte des hommes armés d'une part; et d'autre part, les "Banyamulenge", les vrais prétendants à la nationalité congolaise et qui ont toujours vécu sur place au Congo. L'Alliance Internationale Tutsi était remise en cause momentanément. "Le "in group et le out group" s'étaient appliqués parfaitement devant le partage inégal des postes. Le mouvement revendicatif identitaire "Banyamulenge" porté par les figures emblématiques Dugu wa Mulenge (protestant) et les Evêques catholiques Gabu et Kapangwa aurait perdu de sens, si l’apparente unité ne les réunissait pas. Ils ont voulu garder leurs mains propres face aux abus des «étrangers», venus occuper leur espace de pouvoir qu’ils partagent, selon eux, pourtant avec les congolais depuis des années!
Ces différents arguments entre factions avaient beaucoup fragilisé le nouvel ordre politique qui s'est investi dans le mal. Selon les rumeurs portées par la presse locale, Kabila passait le plus clair de son temps à gérer ces rivalités au sein de son essaim. Toute cette situation lui avait suggéré la remise en cause de la configuration du pouvoir. Les différentes factions de l'essaim n'avaient pas les mêmes objectifs politiques, du moins les non déclarés.
Qu'est-ce qu’il y avait alors dans la boîte noire des Katangais? "C'est notre tour"! C’est notre tour de gouverner. C’est notre pouvoir, à nous seuls"! Tel est le secret de leur boîte noire. Qu’est-ce qu’il y avait dans celle des Tutsis?" La nationalité transfrontalière"! La recherche de la reconnaissance de deux nationalités : la rwandaise et la congolaise !
Ce qui divisait les politiciens avait contaminé les armées. Les escarmouches entre les militaires d’origine Katangaise et les "Rwandais" étaient enregistrées fréquemment dans les cantonnements militaires. Des mutineries devenaient légion. Au camp Tshatshi, dans la nuit du 29 au 30 juin 1997, les militaires des souches congolaises s'étaient affrontés aux autres à cause de l'inégalité dans le partage des postes de commandement et la disparité énorme qui existait dans la fourchette de la solde.
Dans la nuit du 11 au 12 juillet 1997, d'autres affrontements militaires avaient eu lieu au Camp Kokolo. De même, une fusillade entre les militaires d'origine congolaise et ceux d'origine rwandaise avait créé un émoi à l'aéroport de Ndjili le samedi 19 août 1997. Ce n'était pas tout, car le 27 et le 28 novembre d'autres affrontements armés entre les partisans de Masasu et ceux de Kabila consécutifs à l'arrestation du commandant Masasu accusé d'abus de pouvoir avaient visé le sommet de l'Etat. Ils ont même gagné Kalemie et Moba.
Bugera, alors Secrétaire général de l'AFDL avait regretté cette arrestation de Masasu dont nous parlerons dans le chapitre suivant.Ce fut un acte très osé par lequel Kabila avait envoyé des signaux à tous les lieutenants ambitieux, mais cependant, qui avait fissuré à jamais l'essaim révolutionnaire. En effet, Mosese et Kabarebe avaient dès lors décidé de s'approprier à leur tour le contrôle des services clé de l'Etat, notamment les renseignements. Ils avaient résolu de faire front contre Kifwe et contre Kabila le fils dans le contrôle de l'armée et dans la surveillance des hommes et du territoire.
Déjà, ils avaient réussi le limogeage de Kabongo à la tête de l'ANR (Agence nationale de renseignements). Le Kasaien de l'AFDL, le plus en vue était donc marginalisé. Mpoyo n’était qu’un figurant. Le troisième, Kizito Mukendi, alors Directeur de cabinet du Chef de l'Etat ne dormait pas sur ses lauriers et était aussi la cible des attaques de toute part. Pour l'affaiblir, il était secoué à la fois par les Katangais et par les Tutsis du fait de ses anciennes amitiés avec Tshisekedi.
La suspicion était trop grande lorsque, chargé par Kabila de rencontrer Tshisekedi afin de lui signifier sa colère contre les Kasaiens qu'il accuse de le combattre, Kizito avait accompli sa mission; mais pour ne pas tomber dans le piège d'être accusé de traître, il avait dressé un rapport dont la copie fut réservée à Tshisekedi. A cause de cette prudence politique qui était mal interprétée, il a été accusé dans les rangs de l'AFDL de vouloir piéger le pouvoir au sommet.
Pour les Tutsis, cette accusation contre le directeur de cabinet de Kabila était une manière de l'éloigner afin de contrôler Kabila; alors que pour les katangais; il s'agissait de l'isoler pour bien asseoir "leur tour". On avait reproché donc à Mukendi d'être partisan de l'ouverture du dialogue politique avec l'UDPS. Pour le pousser à l’humiliation, il était entraîné dans une bousculade éhontée avec le conseiller financier de Kabila, un Tutsi!
Toutes ces situations de confrontation entre factions ethniques pour raison de pouvoir suggéraient à penser l'existence d'un vrai malaise que le nouvel ordre politique minimisait en les attribuant, pour le dissimuler, à une incompréhension entre les troupes.
Cette suspicion que les Congolais reportaient en ce début du règne de Kabila sur les "Rwandais" étaient également manifeste hors l'AFDL. Dans les milieux politiques populaires de l'opposition radicale, les rumeurs quotidiennes accusaient les "Rwandais" de bloquer le dialogue entre Kabila et Tshisekedi. Ce dernier (Tshisekedi) avait même fait écho dans l'opinion nationale qu'il avait tentée de rencontrer "son frère Kabila" et qu'il avait été empêché par des "gens" qu'il ne connaissait pas. Pour accentuer sa note, lors d'une conférence de presse du mois de juin 1997, il n'avait pas tardé à remercier poliment et à congratuler les pays amis africains qui avaient aidé les congolais à chasser le dictateur au nom de la solidarité africaine tout en les exhortant de retirer leurs troupes encore stationnées sur le sol congolais.
Au courant du même mois, le "lieutenant" de l'opposition radicale, Olenga Nkoy avait fait une prestation remarquable sur le plateau de la télévision congolaise. Dans une émission animée par Mputu Biduaya, il avait insinué l'existence d'une réelle question de nationalité au sein des forces qui détenaient le pouvoir de l'AFDL. Mais sans rejeter les "Banyamulenge", Olenga avait insisté sur le fait que, eux seuls devraient aider les congolais à résorber la question en dévoilant l'identité des véritables " Banyamulenge". Selon lui, seul un Etat de droit pouvait garantir les droits des minorités ethniques.
Les couloirs du pouvoir devenaient ainsi jour pour jour, des foyers de conflit où les cadres s'entre-déchiraient et se dévoraient. Dans leurs valises, il n'y avait pas l'ombre d'un projet politique visible et perceptible par tous. Que des forces centrifuges qui paralysaient! Les déçus, Bugera et son clan, avaient entrepris dès lors de mettre en place un "deuxième Etat" dans les enceintes de l'Hôtel du conseil (ancienne Primature). Ils s' étaient appropriés ce lieu comme leur forteresse devant le regard moqueur du clan Kakudji, détenteur du pouvoir réel.
A cet effet, obligés d'accepter le putsch, le clan Bugera, le clan Masasu, le clan Muland, etc. éloignés du pouvoir réel avaient résolu de faire grise mine.
Même au sein du gouvernement, certains ministres bien avisés ont aussi exprimé la même crainte de participer à une autre dictature, cachée par le slogan: révolution! A ce propos, Sondji, alors ministre de la santé, avait fait savoir que "la plus grande confusion règne sur les rôles respectifs de l'AFDL et du gouvernement. En effet, il avait constaté que l'AFDL était plus ou moins présente partout, y compris dans l’armée. Dès lors, selon lui, on ignorait toujours qui commande réellement. (Soft, 1 août 1997). Kabila n'avait pas de réponse. Face à cette préoccupation brûlante, deux points de vue ont émergé dans les rangs de l'AFDL. Le premier soutenu par Kakudji, alors Secrétaire général adjoint du mouvement, affirmait en juillet 1997 que dans la hiérarchie des institutions politiques, le Secrétariat Général de l'AFDL est la deuxième personnalité en préséance, après le chef de l'Etat . Le gouvernement se positionne en troisième lieu. Ce point de vue a été répercuté par la presse. Il était la preuve de la volonté de l'AFDL de se constituer en Parti-Etat. Mais devant l’émotion qu’il a suscité dans l’opinion, il a été vite démenti par le Bureau de Kabila. M. Mukendi, alors Directeur de cabinet, repondra qu’il était une erreur de présenter l'AFDL comme Parti-Etat. Donc il récusa la thèse de Kakudji. La pratique était pourtant conforme à l’opinion de Kakudji.
Ainsi, malgré ce démenti, l'opinion est restée persuadée du fait. Deux éléments ont alimenté cette conviction. Un écho attribué à Mme Kasavubu a indiqué que le gouvernement s'oppose à la tentative de Bugera, Secrétaire Général de l'AFDL de présider une réunion du Conseil. Autrement dit, beaucoup d'analystes politiques percevaient dans la vision de Bugera et de Kakudji, l'expression réelle du schéma profond de l'AFDL. On ne cessera de raconter à cette occasion que Kakudji a dit tout haut ce que les autres pensent tout bas. Le deuxième élément sur ces intentions de l'AFDL a été la déclaration de Mupenda, alors conseiller politique de Bugera. Il reconnaîtra aussi qu'il existe une confusion entre l'Etat et l'AFDL. Cependant avec une nuance, il trouvait cette confusion normale, dans les circonstances du moment. Inscrivant la question dans la durée, il estimait que cette confusion allait se dissiper progressivement. Autrement dit, l'AFDL finirait par l’emporter.
Ce qui avait paru être une simple querelle conceptuelle dissimulait bien à ce stade une véritable divergence politique entre les factions de l'AFDL.
Kabila n'était pas resté indifférent. Il avait fini par caresser l'idée de l'affirmation de son pouvoir personnel au delà de ce cadre pourrissant. Ainsi, sans le proclamer tout haut, il avait amorcé la purge en vue de se défaire progressivement de l'AFDL. Nous y reviendrons.
9.1.4. L'imposition des leçons de gestion communiste
Dès les premières heures de la prise de pouvoir, l'AFDL était préoccupée par la mise en place des cadres dans l'administration territoriale et dans les entreprises. Elle avait organisé pour ce faire le vote public à main levée afin de remplir les organigrammes avec de nouveaux gouverneurs de province et de nouveaux bourgmestres, de nouveaux chefs d'entreprises publiques et para-étatiques.
Toutefois, ces procédures n'avaient pas donné de garantie suffisante à l'AFDL pour se donner une base politique nationale. En revanche, elles avaient eu le seul mérite de lui permettre d'accroître son contrôle sur les structures publiques. Et pour se rassurer, l'AFDL avait procédé vite à la mise en place des comités populaires dits "tchembe tchembe". Mais celles-ci sont devenus aussi une aubaine politique offerte aux cadres locaux qui se réveillaient. L'adhésion à l'AFDL se faisait dans les jours qui avaient suivi, quartier par quartier, en se greffant sur les structures évacuées par le MPR; ce qui n’avait pas manqué d’étonner.
Cette gymnastique opportuniste n’était pas uniquement le seul fait des Kinois, les fonctionnaires venus de l'intérieur du pays avaient aussi pris part à cette course. Cependant, tous n'inspiraient pas confiance au nouveau pouvoir qui les accusait d'ailleurs de corrompus par les trente annés du mobutisme. Pour ce, les idéologues de l'AFDL avaient pensé de laver les cerveaux de ces recrus par une formation idéologique. L’expérience qui était déjà pratique au niveau de l'armée s'était alors étandue aux recrues, candidats à des postes distribués par l' AFDL.
Dès lors, les entreprises, les campus, les administrations avaient baignés dans la chaleur de la formation idéologique qui rappelait la très célèbre école du parti mobutiste, à savoir: “Institut Makanda Kabobi”. Des thèmes variés étaient abordés par Kalala, Mupenda et biens d’autres "idéologues" du régime dans un style de type léniniste, notamment sur la lutte des classes et sur la participation politique des masses. Mais, le message ne passait pas. Ce discours et cette pratique étaient boudés par les intellectuels qui disaient ne pas perdre le temps à écouter des bribes, d'ailleurs mal maîtrisées, d'une philosophie politique en perte de vitesse dans le monde. Alors que la contestation mûrrissait, un conflit idéologique s'était ouvert même entre les cadres de l'AFDL à tel point que les intégristes de gauche s'étaient rendus compte qu'ils étaient indésirables.
Nul n’ignore que Kinshasa est une ville capitaliste par excellence. Chacun dans son coin veut entreprendre, vendre et faire du profit. Ainsi, pour marquer le refus à cette tentative de faire du Congo le dernier bastion d’un communisme désuet, les sessions de formation organisées dans les campus avaient tourné en une séance de pugilat entre les formateurs et les étudiants. Ces derniers reprochaient aux idéologiques de l'AFDL leur ignorance des réalités du pays et leur lâcheté d'avoir fuit le pays.
Finalement, une véritable querelle de légitimité entre les élites venues de l’étranger et celles qui étaient restées sur place durant le règne de Mobutu s'était installée. L'intelligentsia de l'AFDL se défendait en se donnant un préjugé favorable de sa virginité, elle se justifiait de n'avoir pas trempé dans la culture du mal. Par conséquent, elle pensait être la seule force qui pouvait infuser des nouvelles valeurs dans la gestion du pays. Qu’on se souvienne qu’après la chute du régime de Mobutu, plusieurs cadres universitaires de la diaspora s'étaient déversés sur Kinshasa. Ils étaient sans doute avides de travailler et se nourrissaient des ambitions de remplir les postes évacués par les mobutistes.
Mais il y a poste et poste. Certains postes ont plus d'enjeux que les autres. Le marché de travail fortement meurtri par une crise économique profonde et par plusieurs frustrations sociales n'était pas accessible à tout le monde. Devant des promesses, la plupart de ces cadres de la diaspora s'étaient alors livrés à une lutte âpre. Il fallait être "propulsé". Pour ce faire, tout le monde se cherchait un lare, à défaut, il fallait se faire soi-même un larbin. A cet effet, ces cadres s'étaient vus obligés de s'inscrire dans les jeux d'influence politique et de se constituer en réseau clientéliste autour de quelques maîtres de l'AFDL. Des noyaux s'étaient formés et avaient donné un poids dans la balance de la lutte pour le leadership au sein de l'AFDL.
Mais, une fois engagés, la plupart des cadres de la diaspora n'avaient souvent pas convaincu leurs pairs locaux. Ces derniers contestaient l'expertise de certains d’entre eux; ils disaient qu'ils ne détenaient en tout et pour tout qu'un discours anti-mobutiste qui privait le pays de l'expertise éprouvée rencontrée sur place. Ces cadres de la diaspora avaient en fait une allure excitée, le goût pour les belles femmes et quelques leçons idéologiques qui ne collaient pas à la réalité. C'est ainsi qu'ils ont été surnommés les "diasa-diasa", c'est-à-dire des gens qui n'ont pas de pieds sur terre. Des sketchs télévisés dans lesquels on se moquait de leur incompétence amusaient la population chaque soir. Tant, on se moquait d'eux, certains n'osaient plus se présenter en public. L'Europe avait perdu ses mythes attrayants.
C'était dans ce contexte de la compétition farouche qu'était apparu au grand jour la politique de tâtonnement et de manque de cohérence dans l'action gouvernementale. L'opinion des Kinois sur ce gouvernement et sur la diaspora frôlait l'ironie. On parlait de l'inexpérience de la plupart des ministres dans la gestion des affaires publiques et de l'Etat. Et l'opinion publique n'avait pas tardé à voir dans cette inexpérience l'une des faiblesses du nouvel ordre politique.
Un journal de la place commentait: "A Kinshasa, le pseudonyme de "stagiaire politique" a été inventé pour désigner les ministres du gouvernement de Kinshasa.
En effet, la plupart de ces ministres et des cadres de l'AFDL sont issus de la diaspora congolaise en exil. Ils ont passé entre 5 et 30 ans à l'étranger, totalement coupés des réalités du pays". Donc, ils sont des bons à rien ! Ce commentaire leur avait valu un deuxième pseudonyme de "bitula ya poto" (les occasions d'Europe). Ainsi la guerre verbale par presse et ironie interposées dévoilait un autre registre des conflits qui déchirait la scène politique sous AFDL.
9.2. Les réactions politiques formulées par l'opposition
Afin de faire obstacle au mal, les Ligues de défense des droits de l'homme, les journalistes, les Eglises populaires, la Conférence des Evêques du Congo, ont repris leur chaise musicale dénonçant ces abus et ces violations, tout en demandant à Kabila de ne pas oublier le chemin de la raison et le sens de la libération.
9.2.1. Le désir de participer à la transition
Déçus d'avoir fait de faux pronostics durant la guerre, ils se sont indignés de se trouver devant des ministres amateurs et opportunistes qui, en lieu et place de projet de société, n'avaient dans leurs valises que l'envie d'être appelés ministres. Les uns se sont même permis de constater, non sans humour, que devant les tâtonnements et le cafouillage dont font montre ces ministres (nombreux d’entre-eux viennent de l'étranger où ils s'adonnaient à divers petits métiers, loin des salons lambrissés), on ne les appelle plus "Excellences " mais bien "les occasions d'Europe". Autrement dit, ils étaient devenus des pacotilles; c'est-à-dire des articles de seconde main, notamment des voitures d'occasion qui tombent souvent en panne.
Cette remarque, si pertinente était-elle, n'avait pas ému les illustres ministres. Au contraire, au lieu de s'en rendre compte, ils (les ministres) ont adopté des attitudes de violence flagrante à tel point que dans son édition du 29 septembre 1997, l’éditeur du journal Tempête ne s'empêcha de conclure: "Très énervé, parce que ne sachant pas trop par où commencer son travail, le gouvernement tâtonne et l'unique moyen pour lui de se donner de l'assurance consiste à arrêter les gens pour n'importe quoi, n'importe quand et n'importe comment en donnant l'impression de vouloir transformer le pays en une vaste prison".
La Société civile qui avait donné le ton de la critique avait choisi de hausser finalement le débat en attribuant ce tâtonnement à une cause politique fondamentale, à savoir: le manque de projet de société. Et il est vrai, l'Alliance n'avait pas dans sa poche un seul projet. Au cours des premières semaines, chaque ministre excellait par la tenue des colloques au cours desquels les participants étaient invités à imaginer les projets de "reconstruction nationale", mais, il ne s'agissait que des slogans creux, qui ne signifiaient rien de plus que le verbiage. On a à l'époque parlé de tout et de rien: service national, nourriture pour tous, routes nouvelles, postes rurales, santé pour tous, sans jamais passer aux actes.
Le climat général de l'anarchie tourmenta au plus haut point Kabila, le chef de fil de AFDL, car il mettait l'écran sur quelques résultats positifs qu'il avait réalisé après quelques mois de pouvoir, notamment la stabilité de «Zaïre monnaie». Soucieux de conserver peut-être le petit capital, il manifesta l'envie de ne pas continuer à donner l'impression qu'il est à la tête d'une farandole qui lui impose de très fortes peines. Il devait sans doute s'affirmer, car sa période probatoire était très courte, soit deux ans.
Ainsi pris entre diverses pressions centrifuges, il s'est forgé une autre rationalité du pouvoir et a imposé des limites aux ambitions des uns, tout en se réconciliant dans une certaine mesure avec l'opinion de son clan qui lui dictait certaines considérations " traditionalistes" du pouvoir. Il s'est fait d'autres alliances et a entrepris de créer son propre réseau politique, non sans faire trop de mal aux contestateurs de son ordre.
En effet, imitant des scènes animalières dans les jungles africaines, il est devenu le roi lion (qu'il a choisi comme totem). Marquant son territoire par des empreintes, il a "pissé", s'est frotté aux arbres, pour les imprégner de son effluve et signaler sa présence dans la nature et a prévenu tous les téméraires. Les principales cibles furent ceux qui ne se soumettaient pas à l'ordre de la révolution. Il a promis de sa propre bouche de les écraser et a fait sentir la force de ses biceps à certains.
Nombreux sont allés en prison, en particulier les mobutistes accusés d'avoir pillé le pays. Ceux qui disposaient de l'argent se sont sauvés vite en payant le prix de la liberté par la remise des chèques. Les plus malins d'entre eux, ont aussi vite compris qu'il fallait peut-être flatter le nouveau pouvoir, à l'image de ce qui se faisait durant le règne de Mobutu.
9.2.2. Le refus d'un nouveau messianisme
Le premier chantre et client de ce messianisme fut le "frère" Dominique Sakombi. Il est entré dans le cercle et s'est mis à vénérer le nouveau guide à la manière de ce qu'il fit durant Mobutu. Son talent de chantre de l'authenticité s'était réveillé à nouveau.
Kabila était-il le messie que sa secte attendait tant? En tout cas, c'est l'image qu'il veut imprimer dans l'imaginaire collectif des congolais. Car depuis lors, il l'adore et l'aime comme le nouveau créateur des CPP, institution qu'ils dirigent à deux.
Ce rapprochement n'avait sans doute pas manqué d'attirer des critiques. L’opinion s'est rendu compte que Kabila affiche un faible pour ses proches amis, ses parents et certains anciens dignitaires de la deuxième république qui ne lui font pas ombrage. Or c'est justement cet ombrage qu'il fallait lui imposer en vue de l'obliger à opter pour la démocratie !
Ces critiques sont tombées malheureusement dans les oreilles d'un sourd. Car, après la phase d'intimidation durant laquelle Gizenga, Olenga NKoy et Tshisekedi furent victimes au mois de juin 1997, des journalistes à l'esprit critique qui, durant la guerre étaient pourtant rangés aux côtés de l'AFDL ont vu l'étau se resserrer autour d'eux. Muboyayi, Luya, Ipakala et Mutinga ont ainsi séjourné plusieurs fois dans les geôles de l'AFDL à cause de l'indépendance de leur plume. Le rapport de JED (journalistes en danger) en dit long sur ces arrestations. Les étudiants "indociles", les militants et "parlementaires debout" et les sièges des partis furent aussi soumis à des pressions.
Certains insoumis, membres de l'opposition non armée qui n'étaient pas au rendez-vous avec l'histoire, notamment N'zaïdi Goma, Olenga Nkoy, Abouloukwa, Kalele furent mis aux arrêts. Mais le geste le plus osé de l'histoire fut la relégation de Tshisekedi dans son village natal par le ministre de l'intérieur. Pour se moquer de lui, le ministre des finances lui donna un tracteur , tout en lui priant de prendre la retraite forcée.
Les organisations des droits de l'homme, témoins gênants et qui étaient au premier rang des révoltés n'ont pas été portés au coeur. Kabila menaça plusieurs fois de revoir leur légitimité. Dans sa logique, ces organisations étaient au solde de l’Occident, c'est-à-dire, opposées à sa révolution, celle des «opprimés», selon sa propre expression!
Comme dit haut, l'option politique de Kabila de faire de l'AFDL l'unique force politique organisatrice du nouvel espace politique s'est donc soldée par l'absolitisme. La concertation avec les autres forces politiques n’était pas de mise. Ces méthodes musclées ont finalement pris le dessus et l'opposition n'avait eu qu'une réaction timide à cause de ses propres fissures avant de sortir ses griffes.
Pour Abouloukwa (leader de PUNA), la situation politique du moment appelait à la prudence qui exigeait de laisser à l'AFDL toute l'initiative politique et pourquoi pas l'exclusivité du pouvoir. Il justifia sa position afin que Kabila ne trouve aucun prétexte et qu'il soit tenté de modifier le calendrier de la période transitionnelle devant emmener le pays aux élections libres. Ce fut une opinion qui accommodait le nouveau pouvoir
Par contre, l'UDPS, le PALU, le PSDC, le FONUS, la CIDES et les FDF, estimaient qu'aucune force politique ne devait se donner le droit d'exclure d'autres au processus politique en cours. La victoire sur le mobutisme était donc considerée par ces forces pacifiques comme un patrimoine commun.
Les Lumumbistes de Kinshasa qui attendait aussi des signes positifs de la part de l'AFDL furent froissés. Ils se sont toujours reconnus dans l'action de Kabila durant sa guerre, mais ce dernier avait décidé de prendre une nette distance à leur égard. Ainsi, Gizenga qui avait gardé jusque-là le silence, avait rejoint Tshisekedi, Boboliko, Olenga NKoy et N'zaïdi Goma. Tous ils ont tenu le même langage: AFDL leur a volé la victoire.
Autrement dit, la démocratie impliquait la concertation afin de donner une chance à la transition. Pour ce, ils n'ont pas fait l'économie de critique à l'endroit de Kabila.
Blaise SARY et André Shikayi
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