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Ainsi parlait Mze, le sage

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Blaise Sary

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La livraison continue. Chaque jour, nous offrons un menu de plus. Lisez. Vous découvrez la recette dans le fond du texte. Elle est délicieuse.

Ainsi Parlait le Mze, le sage

( Pr. Blaise SARY NGOY)

Un article publié sur le web "Congo Vision" m'a beaucoup plu. Il est riche, mais il ne pourra être lu par tous. Les causes sont simples. Tout au plus une centaine des Congolais ont accès à l'Internet. Ensuite, nombreux refusent de se regarder dans le miroir pour se peigner. Ils adorent l'opportunisme. Ils éveillent facilement leurs sentiments et leurs émotions. Nombreux auteurs et observateurs de la vie dans nos cités s'interrogent souvent sur la différence caractéristique qui nous distingue des autres cultures occidentales, orientales, arabes, etc.. Il semble que la thèse de « l'émotion est nègre » a encore plus de place dans les discussions philosophiques et politiques. Nous recourons à la raison lorsqu'elle peut nous servir d'alibi. Nous la rejetons lorsqu'elle nous regarde tout droit dans les yeux et imprime dans nos consciences les grains de notre propre déraison. 

Il est vrai, élite, cadre, masse ( c'est ainsi que l'on appelle la foule muette ou agitée au Congo), etc.., tous ont condamné le mobutisme. Celui-ci signifiait : la danse, l'hédonisme, la corruption, le vol, le pillage, le détournement, le clientélisme, le viol des mœurs, la « coop » de débrouillez-vous, le totalitarisme, la gabegie, et que dire encore. Tous étaient unanimes et avaient juré : « plus jamais ça » ! 

Mais à peine quelques mois, voici les émotions, le goût de la danse, la soif des jeux ethniques, l'hédonisme, le totalitarisme habiter avec facilité tous ceux qui ont crié haro sur le mobutisme. Ils ont fermé les portes au regard de la raison qui les fixe tout droit dans les yeux. Ils se sont arrangés dans les rangs de la nouvelle dictature. Ils l'accompagnent sans exception. Les idéologues de tout bord, y compris les professeurs d'université se sont éveillés. Ils ne veulent pas manquer à ce rendez-vous de la nouvelle histoire. Les autres pages sont tournées, jetées dans les sacs poubelle. Nombreux de ces collègues sont aujourd'hui les animateurs des CPP. Ils dansent comme ce fut le cas autrefois. 

Que cherchent-ils ? En fait, au Congo, comme partout en Afrique, le pouvoir est une zone de chasse et de pêche. Ceux qui le détiennent utilisent à tort et à travers les mots : révolution, changement, libération, progressisme, démocratie, partage équitable et équilibré, élection, liberté, etc.. Ils imitent et imitent mal. Par la suite, ils s'installent dans les coutumes et traditions, se choisissent le totem, les gris-gris, les oncles, les neveux, les clients, les amantes, les « bureaux », (entendez , les secondes épouses), les compagnons « de la révolution et de la libération », les fils et les danseurs( et danseuses) pour agrémenter la sauce. Ils élèvent la tribu au niveau de l'empire national et se donnent les symboles du pouvoir, entourés d’une suite des notables clientélistes. Le nationalisme et le patriotisme finissent par se définir et se conjuguer au travers de cet empire. 

Les excuses pour justifier cette forme de pouvoir ne manquent jamais. La liste est longue : besoin de stabilité des institutions, maîtrise des querelles ethniques, assurer la transition vers la démocratie, recours ou retour à l'authenticité, absence des véritables partis politiques, lutte contre l'impérialisme occidental, besoin d'un chef charismatique et adulé, la démocratie est un luxe pour les Africains, etc. , etc.. C’est-à-dire ? C’est-à-dire qu’en Afrique ( au Congo aussi), il faut stabiliser les institutions. Le pluralisme démocratique ( démocratie intégrale) les déstabilise. Les causes sont liées fortement, dit-on, aux querelles tribales ( si pas ethniques). Les partis sont des copies conformes des clans. Le leader du parti devient celui du clan. Le parti devient son objet. Sa propriété. Eux aussi les leaders! Quel tort n'ont-ils pas causé? Querelles, querelles jusqu'à l'épuisement, et jamais faire preuve de leur propre volonté de s'engager sur la voie de la démocratie ! En fait, au sein de leurs partis respectifs, ils n'ont songé au vote. Ils font , comme dit l'expression congolaise, "la politique". C'est-à-dire? C'est-à-dire qu'ils mentent tous. "Faire la politique", signifie mentir !C’est ce qui explique la taille des transitions. Elles sont longues, vraiment longues, à la mesure des luttes qui en découlent pour le contrôle de l’espace du pouvoir. 

Par exemple, vous dites que Kabila a promis deux ans, le temps de dementeler le réseau mobutiste et la clientèle qui le tisse? Erreur. Vous verrez. Mumengi, son ministre de l'information a dit que Kabila se donne le temps de mettre en place son projet de construction nationale et des urgences. Mais, les urgences, c'est tous les jours qu'ils apparaissent au Congo? Eh bien, dans ce cas, le mandat de sa transition durera le temps que durent les urgences. Et après tout, ne sommes-nous pas en transition depuis 1960? Oui. On efface, on reprend, on efface et on reprend ! Les mêmes acteurs reprennent et effacent. Eux, ils n'ont pas le temps de la retraite? Non. La retraite sans sous? Le chasseur qui cesse de chasser, il meurt de faim, car il ne peut pas se constituer une réserve des gibiers. Voila tout. Chez-nous, la politique vous accompagne à la tombe. Elle retourne à domicile et se planque à la porte des enfants du défunt. Ils portent le même costume et se proclament les "fils de". Ils héritent le métier de leur père et deviennent des professionnels. On les appelle : les enfants de. Alors, Sangmpam de Syracuse University s'était trompé. En 1997, il répondait à la question de savoir : will Kabila be a dictator? The answer is no. ( Pr. Sangmpam, in Africa Update; Fall 1997)

Après tout, en dépit de toute explication, la démocratie n’est-elle pas occidentale ? Ah? Vous ne le saviez pas? Regardez : Le feu Hassan II disait : " Le plus grand danger de l'Afrique c'est qu'on a voulu lui faire prendre des modèles parlementaires européens..). Ne pouvons-nous pas en inventer d’autres formes ? L’authenticité par exemple existe depuis C'est-à-dire quoi? " En Afrique précoloniale, dit-on, par les africanistes, le pouvoir n'appartenait que rarement au plus nombreux ; bien au contraire, ceux qui le détenait constituaient des minorités obéies et respectées par des majorités soumises. Le système démocratique permit au contraire aux plus nombreux d'obtenir le pouvoir; de plus, ce système est profondément individualiste. Il n'est pas adapté à l'Afrique. L'erreur, disent-ils, aura été de croire que l'on peut transformer un système d'un continent à l'autre, en occultant totalement les réalités sur le terrain. 

C'est-à-dire, pas de parti, mais des députés cooptés par le clan du chef ? En tout cas, ça colle bien à nos cultures. Museveni l’a fait, il a eu des félicitations. Son Ouganda est le pays le plus démocratique en Afrique centrale, se dit Kabila. Imitons-le et voyons comment les américains vont nous critiquer. Oui. Mais, ne dit-on pas que l'Afrique va sombrer dans l'ordre imposé par la contrainte du parti unique? Quel parti? Nous, nous n'en avons pas. Et les CPP ? C'est autre chose. Imitons Museveni, parce qu'ils disent que ça va chez lui. Et ensuite, imitons Mugabe. La constitution lui réserve un nombre des députés cooptés. J'ai besoin de ce nombre. C'est ma clientèle. 

C'est fait? Ok. Nous les avons eu n’est-ce pas? Ainsi pense Mze Kabila. "Je suis celui qui sait tout". Ils vont se taire. Leur " de la Baule" a fait tomber quelques têtes avant que je m'installe au palais des marbres : Hissène Habré, Moussa Traoré, Sassou Nguesso ( qui est revenu par la force), Didier Ratsiraka, Buyoya ( qui est revenu par la force), Mobutu, etc.. Le malin Omar Bongo a réussi à surmonter l'obstacle. Les Myenné, les Fang et les Bateke auraient livré aussi leur guerre tribale. Fort heureusement, Bongo est un stratège. Il a déjoué " la Baule" et les mêmes vendeurs de l'idéologie de multipartisme le présentent à présent comme le leader qui a su maintenir la paix dans son pays. D'ailleurs, la "bonne gouverance" des tombeurs a-t-elle été compensée? Où sont les plans Marshall promis aux tombeurs? Vous voyez comment la nasse s'est refermée sur les pauvres crédules. Ils ont troqué leur pouvoir contre les guerres. 

Et les donneurs d'ordre, les exportateurs des idéologies ne disent plus rien. Que le deuil dans toute l'Afrique à cause d'eux. Cette fois-ci, je dis non à l'impérialisme. Moi, je n'ai pas renversé Mobutu pour céder la place à quelqu'un d'autre. Que celui qui veut ma place, dit-il, prenne les armes. Non au capitalisme. Et vive l'union des opprimés de la terre. Les prolétaires du monde, unissons-nous. Ludos Martens est déjà ici. Mugabe et Mujoma sont aussi avec moi. Dos Santos, l'héritier de MPLA est aussi avec moi. Les autres, nous vous attendons. Le Congo est la dernière terre d'asile du progressisme. C'est ainsi qu'il convient de nous appeler. Le communisme a été terrassé par les " impérialistes". Mais, la lutte continue ici au Congo où se trouve la gâchette du revolver de Frank Fanon.

C'est entendu? Pose-il des questions aux élus.

Oui. Le message est parti, répondent-ils. Alors? Alors je reste et je règne avec vous mes notables. Je vais même transférer le siège de mon pouvoir de décision. Kinshasa reste la capitale des observateurs. Allons loin, à l’abri des critiques. Et dictons nos lois. Le CPP les répercutera comme les siennes. Vous êtes les élus, les députés du peuple non ? Vous êtes les CPP aussi. On verra comment, ils vont nous suivre là. 

Mais la radio et la télévision? Hola, Hola, ça c'est un problème? Nous coupons le relais et c'est tout. Comment vous voulez que les médias, les actvistes des associations non gouvernementales nous laissent la paix si nous continuons à siéger à Kinshasa. Ils viendront un jour vous dire : opération ville morte. Ca? Non. C'était bon durant le temps de Mobutu. Avec moi, pas question. Ville morte, ville morte. Nous n'allons pas manger ville morte. Ici à Lubumbashi, qui peut oser? Chez-moi! Ville morte? Non. Ils savent qu'ils ne peuvent pas. Leur Kyungu , je le garde à Kinshasa. Et vous, suivez-moi. Durant le temps de Mobutu, n'avez-vous jamais tenu des sessions ailleurs? Non chef. Eh bien, il n'était pas nationaliste. Un nationaliste , c'est celui qui se promène avec ses institutions partout, il éveille l'esprit patriotique à gauche, à droite. Ils vous fait connaître les coins du pays. Et comme, vous venez de partout, vos siens vous découvriront. Je ne suis donc pas pour des députés qui restent collés à Kinshasa comme des chambristes.
Tant que je suis là, réjouissez-vous. Vous êtes les élus. Et je suis le chef des élus.

Ainsi, comme au niveau de l'empire, le chef est inamovible?

.Il meurt avec ses insignes et ses gris-gris. C'est seulement en ce moment là que les notables peuvent se désigner un autre chef coutumier. Kabila ne fait pas exception. Son régime s'inscrit dans ce courant de pensée. Il n'est pas l'inspirateur. Il agit comme tout le monde. Il est le chef de son empire et s'est choisi ses notables. Les critères sont de toutes les couleurs. Le mélange est séduisant. Il associe : clientélisme, pauvreté, passion amoureuse, corruption, danse, médiocrité de l'élite, tribalisme, partage équilibré, soif de servir l'empereur, vengeance, activisme et absence de l'esprit de sauvegarder le patrimoine de la vraie démocratie. 

Les clients permettent de vendre les idéologies. Ils sont utiles, sinon , le commerce politique tombe en faillite. Il faut des clients pour faire prospérer la boutique. 

La pauvreté? Les pauvres n'ont rien à faire avec la démocratie. Vous pouvez monter sur les toits, crier: liberté, démocratie, multipartisme, etc.., mais si les ventres sont creux, personnes ne vous écoutera. Les pauvres sont comme des oisillons. Vous les appelez pour manger, ils viennent. Ils se disputent et chacun cherchera à avoir son morceau de pain. Tant pis si les ventres des autres restent creux. Celui qui a la chance de manger, vous dira merci. Et demain, il reviendra. 

Que faire des affamés? Il faut les laisser mourir de faim. Jusqu'au moment où, à un moindre appel, ils se séparent des autres affamés et vous suivent comme des pigeons à qui l'on jette les miettes du pain sur la pelouse. D'ailleurs, je leur demande de prendre la houe et d'aller en brousse. Mawapanga avait déjà dit aux autres ( professeurs et médecins) d'aller tailler les caillas à Kinsuka. Les commerçants en achètent pour… pour leurs villas.

Et leurs diplômes ?

Ils n'en ont pas besoin pour le moment. Le pays, non plus n'en a pas besoin. Quand le ventre est affamé, il faut troquer le diplôme contre la hache et la bêche et aller creuser les puits d'eau et cueillir les fruits. Ca s'appelle : la révolution culturelle. 

La passion amoureuse ? 

Mais qui ne se plait pas à admirer les hanches, les fleurs, le parfum, le soleil, l'horizon qui vous invite à la promenade dans le sous bois ? La passion amoureuse, elle est mienne, elle est la vôtre, Elle est collée là, sur les dents, sur les joues, sur le cœur. Qui vous dit que c'est typiquement africain ? Faux ! La bonne compagnie, on en a besoin. Je n'invente rien.

Corruption ? 

Mais, comment entrer dans les cours des grands si la corruption n'existe pas ? Là où tout le monde se côtoie, il y a le corrupteur, il y a aussi les corrompus. La corruption, c'est la justice la plus habile. Elle fait taire. Elle ferme les bouches des autres. Elle vous autorise d'aller partout, là où vous ne pouvez pas. Je l'admire. La corruption.

Médiocrité de l'élite ? 

Ah ! Si tout le monde est intelligent, l'anarchie s'instaure dans la cité. Laissez venir la médiocrité, elle permet d'asseoir le pouvoir du chef sans contrainte. Méfiez-vous d'approcher les esprits malins. Ils contrôlent tout, ils veulent foutre leur nez partout, ils contestent, critiquent, ils remettent tout en cause. Ils veulent tout savoir et tout faire. Un jour, ils vont se mettre dessus de votre tête, ils vont cracher dans le visage. La Médiocrité ? C'est utile. Comment voulez-vous ouvrir les portes de la cour à l'intelligence ? Laissez dormir les élites qui ne vous aiment pas. Chicotez-les si les possibilités vous autorisent. Prenez ensuite, les élites dociles qui ont faim, et donnez-leur du pain ? Ensuite, dites-leur d'aller danser pour vous. Ils iront sur la piste.

Partage équilibré du pouvoir ? 

L'empire est vaste. Ne mangez pas seul. Il faut aller chercher les clients partout. Et après, appelez cela : le partage équitable des places autour de vous. Sinon, votre empire ne s'étendra pas partout. Allez dans les recoins, mais choisissez ceux qui sont sur la route. 

Vengeance ? 

Si. Où est le mal ? Un chef qui ignore l'histoire n'est pas un bon chef. Il faut apprendre à éloigner les velléités anciennes. Il faut écraser ceux qui, jadis, avaient tendu des flèches contre vous. Machiavel ne disait-il pas au Prince : ne donnez pas l'occasion à ceux qui ont creusé votre tombe, d'en creuser une autre, aussitôt que vous vous êtes échappé à la première sentence ? Et alors ? Pourquoi, chercher à composer avec des mobutistes. Ils ne sont pas tendres. L'opposition non armée c'est aussi de la "canaille". Non armée ! Ca les a amené où? Le marché étant vaste, on peut acheter où l'on veut ses propres sujets. Voilà. 

Qui faut-il condamner dans ce cas ? 

Kabila fait son travail. Il joue son rôle dans la comédie. Il invite les autres souffleurs derrière les rideaux. Tant qu'ils peuvent faire partie de la cour du Roi ou de l'Empereur, tant mieux pour lui, se dit-il, lorsqu'il se trouve au milieu des notables les plus proches. Les notables ont-ils tort de répondre au rendez-vous ? En tout cas dans leur imagination, ils ont raison. Quoi de plus beau que de danser pour se faire jeter les sous ? Quoi de plus merveilleux que de se faire appeler « M. L'honorable député » ! Quoi de plus bon que d'imiter ceux qui, avant, avaient transformé le pouvoir en un marché le plus porteur ? Quoi de plus heureux que d'imiter les ancêtres qui, de tous les temps, n'ont jamais voté les députés ni jeter les bulletins dans les urnes. Où peut-on trouver deux chefs dans un village en Afrique ? Voilà la raison profonde que les Kabilistes puisent dans les creux du passé pour justifier l'absolutisme qu'ils construisent à présent au sommet du pouvoir. Après tout, ils ont raison. Ont-ils ensemble une histoire ? Point d'interrogation. 

Avant le mobutisme, il y avait le léopoldisme. Après le mobutisme, il y a le kabilisme. Et certainement, après le kabilisme, il y aura deux, trois autres « ismes ».Ne cherchez pas à comprendre autrement les choses. Nombreux qui crient aujourd'hui, attendent leur « tour ». Pour le moment, on entend dire ceci à Kinshasa : « iko tour yetu », traduisez : c'est notre tour, en swahili. A qui la faute ?

Nous n’avons pas en fait une même histoire commune. Le léopoldisme a réuni des tribus isolées pour leur donner un nom, le Kongo. Mais sommes-nous des Kongolais ? La réponse est spontanée. Si. Nous le sommes. Le fleuve ne coule-t-il pas du sud au nord en descendant jusqu’à l’embouchure, là d’où vient le nom Kongo ? Si. Nous sommes des congolais. Il n’y a pas de doute. Les autres congolais, brazzavillois, sont de l’autre côté du fleuve. Certes, au Katanga, il s’appelle le Lualaba. Mais, peu importe. C’est la même eau qui coule majestueusement et mouille nos plaines et nos forêts. Les poissons du Lualaba vont jusqu’à Tshiela. N’est-ce pas ?

La communauté internationale nous définit ainsi par rapport aux autres peuples. Nous sommes conscients que cette désignation est juridique et politique. Mais sociologiquement et culturellement, sommes-nous réellement des Kongolais ? 

Oui, mais ! 

C’est-à-dire ? C’est-à-dire que nous essayons de l’être. Peut-être, ça viendra demain. Pour le moment, à chacun sa direction. Allons-y comme ça d’abord ! Mais, il n’y a pas longtemps, nous étions des Zaïrois !

Qui sait, peut-être que demain, on nous appellera les Congolais zaïrois. Car, quelques parts, le pays s’appelle encore : Congo Zaïre. Et pas plus tard qu’en 1960, le Katanga et le Kasaï du sud n’étaient plus avec nous dans le même espace. Le Congo est en marche. Il n’est pas tout à fait défini. Hélas ! Nous n’avons pas une même histoire, une même culture, une même langue, un même intérêt, une même vision de la chose publique. « Congo ni nyama ya tembo », dit-on en swahili. Entendez : Le Congo est un éléphant. A chacun son morceau de viande. Il n’appartient à personne. Nous sommes des chasseurs qui se croisent et créent la petite histoire courte autour du feu, le temps de dépecer le « tembo ». Celui qui a tué l’éléphant a droit à un gros morceau de viande. Et le chef du village a aussi droit à un tribut. Voilà l’exemple de Kabila. 

Son tribut ? 

Comiex et Orleg sont à Mbuji Mayi. Le PDG, arme sur l’épaule ou au pied du fauteuil, il couve le diamant du chef du village. 

La Miba ne rapporte pas assez ? 

Non. Ne dit-on pas qu'il faut être présent là où l'on rase le chien?

Le pauvre chien! La nuit il veille et le jour, on l'achève?

Oui. Quand on a faim, que fait-on? 

On tue le chien lorsqu'il n' y a plus des rats et des chenilles dans la forêt.

C'est ça. Vous avez compris. Le chien est un compagnon. Mais, lorsque le village parvient à manquer de la nourriture, il faut soigner le chef. Et la première nourriture, c'est le chien qui dort à tes pieds. Voilà !

Voilà la réponse silencieuse qui somnole tranquillement au fond des cœurs. Qui peut lever le doigt pour nier ? Nous ne sommes tout de même pas tous des « Kongo ». Les nekongo existent. Ils ont une association à Kinshasa même. Ces derniers réclament le rétablissement de leur royaume. Un Roi s’est autoproclamé il y a quelques mois à Kinshasa. Il ne reconnaît pas aux autres « congolais » le droit de porter le nom Kongo. C’est une marque déposée. A l’Est du territoire, tout l’Ouest s’appelle « Kongo ». Les originaires sont désignés « les bakuyakuya », les étrangers. Dans les regards, il est vrai, les visages s’espionnent. On se pointe du doit. On sait qui est originaire et qui est étranger. A l’Ouest aussi, l’Est s’appelle « Luba ». A Kinshasa, les non-kongo sont des « bahuta », les étrangers. Les Flandres et les Wallonies existent aussi chez-nous. Nous en avons de centaines. 

Généralement, le pays est traversé par une ligne horizontale que croisent des lignes et des lignes, des cercles, des carrés et des triangles, des vides. On appelle cela les « Nous », par rapport aux « Autres », en terme du pouvoir. Au sein de ces deux surfaces, il y a les « bangala », les swahili, les twa, les lubakat, les lubakasai, les mangbetu, les aluur, les rega, les shi, les Hutus, etc. En tout et pour tout, il y a plus de 250 « Kongo » qui rivalisent de rigueur, qui s’ignorent et qui cherchent à asseoir les « notre tour ». Entendez, les tours de régner sur ce vaste empire dont le pouvoir change d’une main à une autre, par la ruse, la violence, la fausse démocratie, le partage équitable, la conférence nationale souveraine, le conclave de Luluabourg, la table ronde de Bruxelles, le conclave du palais des marbres I et II, la troisième voie, la cooptation, et pourquoi pas les accords de Lemera qui se muent aujourd’hui en accords de Lusaka ! Les acteurs sont presque les mêmes. A Lemera, ils étaient seuls. Mais à Lusaka, ils étaient en présence de la communauté internationale pour les départager. Aujourd’hui, on les appelle avec insistance au Dialogue intercongolais, dialogue avec « D ». Mais quels Congolais ?

Voilà de quelle manière on peut accéder au pouvoir au Congo, de puis 1960. Si vous faites partie de ceux qui sont présents autour de table lors de la montée de la ruse, lors de la tenue de la table ronde, alors, vous entrez dans l’histoire générale, quelle que soit sa couleur. Dès lors, il y a de quoi se précipiter à la porte de l’entré. Dedans, on se moque de la démocratie. Mais avant d’y entrer, on parle tous de la démocratie, de la libération, de l’éveil patriotique, et que dire encore. On parle aussi du peuple, de sa participation directe, de la restitution de ses droits de gérer la cité. Et le slogan devient comme un poison qui colle à l’estomac. Qui peut se soustraire ? Qui ? Personne. Le marché étant juteux, il ne sert à rien de penser autrement. Allons-y, dansons comme tout le monde ! Un proverbe bantou ne dit-il pas : si tu va chez les cochons, avant de danser, regarde d’abord comment ils dansent. Et bien voilà la raison de l’excellence de nos pas de danse. 

Mobutu avait l’habitude de dire : « soki balobi à gauche, bokeyi à gauche, soki balobi à droite, biso nyonso à droite. Kabila applique bien cette bonne leçon. Lors qu’il nous dit : à gauche, nous allons à gauche ; et lorsqu’il nous dit : à droite, nous allons à droite. Celui qui va ailleurs, il reçoit la chicotte dans le bas ventre.

Chaque tribu a bien la curieuse idée de marquer son règne. Les chicottes ne manquent pas. Ceux qui n’accepteront pas d’aller à gauche à droite la fois prochaine, ils la recevront en pleine figure, cette fois-ci ! Voilà comment nous écrivons notre histoire.

L’histoire générale du Congo existe. C’est une somme des histoires que les auteurs collent ensemble. Par exemple, Kasavubu a fait l’histoire des bakongo. Kalonji a fait l’histoire du sud kasai, Tshiombe a fait l’histoire de conakat. Lumumba a fait l’histoire des tetela. Bolikango a fait l’hisoire des bangala. Mobutu a fait l’histoire des ng’bandi, etc.. Kabila fait aussi l’histoire des nord katangais. Les historiens diront, non, c’est faux ! Et pourtant, se reconnaissent-ils eux d’abord dans l’histoire de chacun de ces leaders ? Que disent-ils discrètement dans les cercles ? 
« Cette histoire là des bangala ! des baluba ! de ba swahili ! de bakongo » ! Au fond, nous faisons l’histoire, mais la partie que nous façonnons ensemble est souvent marquée par la négation, le rejet de participation collective. Nous la façonnons avec l’entête et le logo communs, mais, nous nous la rejetons sur le dos des autres aussitôt qu’elle est lâche, sale, suicidaire, médiocre et impropre à la consommation. 

Et nous attendons refaire la nôtre. Le point de départ reprend. Il nous faut un slogan. Par exemple, il suffit de dire : plus jamais ça ! Libérez-vous. Luttez contre l’occident, il vous exploite. Vous êtes le peuple. Voici votre victoire. On vous a dominé, je suis le Moïse, je vais chasser la faim, le chômage, je vais vous donner des tracteurs, j’ai lutté pour vous durant trente ans, j’étais dans le maquis, etc.. Eh ! Bien, demain ou tout de suite, les autres s’approchent pour voir comment vous dansez. Ils entrent sur la scène, demandent le nom de la chanson et hop ! Les voilà en transe, suant jusqu’aux hanches. C’est la révolution, c’est parti. C’est la libération. C’est une autre histoire, une nouvelle. Avec à la tête, un chef de tribu. Mais de quelle couleur est-elle cette nouvelle histoire ? Aussi noire, sale, boueuse, impropre et inodore. Elle reste tout de même une histoire. Appelez là comme ca. C’est votre droit. La vraie histoire attend pourtant ! Les acteurs regardent peut-être au-delà de la ligne. Ils sont encore dans les entrailles. Mais écrivez. Car, les histoires sont aussi nécessaires. Nous avons besoin de savoir qui a fait quoi en attendant notre écriture commune.


Pr. Blaise Sary

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