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Penser démocratie
(Blaise SARY NGOY)
Revenons encore à notre réflexion. Peut-être, allons-nous être entendus assez clairement. Un article publié sur le web "Congo Vision" m'a beaucoup plu. Il est riche, mais il ne pourra être lu par tous. Les causes sont simples. Une centaine des Congolais ont accès à l'Internet. Ensuite, nombreux refusent de se regarder dans le miroir pour se peigner. Ils adorent l'opportunisme. Ils éveillent facilement leurs sentiments et leurs émotions. Nombreux auteurs et observateurs de la vie dans nos cités s'interrogent souvent sur la différence caractéristique qui nous distingue des autres cultures occidentales, orientales, arabes, etc.. Il semble que la thèse de " l'émotion est nègre " a encore plus de place dans les discussions philosophiques et politiques. Nous recourons à la raison lorsqu'elle peut nous servir d'alibi. Nous la rejetons lorsqu'elle nous regarde tout droit dans les yeux et imprime dans nos consciences les grains de notre propre déraison.
Il est vrai, élite, cadre, masse ( c'est ainsi que l'on appelle la foule muette ou agitée au Congo), etc.., tous ont condamné le mobutisme. Celui-ci signifiait : la danse, l'hédonisme, la corruption, le vol, le pillage, le détournement, le clientélisme, le viol des meurs, la " coop " de débrouillez-vous, le totalitarisme, la gabegie, et que dire encore. Tous étaient unanimes et avaient juré : " plus jamais ça " !
Mais à peine quelques mois, voici les émotions, le goût de la danse, la soif des jeux ethniques, l'hédonisme, le totalitarisme habiter avec facilité tous ceux qui ont crié haro sur le mobutisme. Ils ont fermé les portes au regard de la raison qui les fixe tout droit dans les yeux. Ils se sont arrangés dans les rangs de la nouvelle dictature. Ils l'accompagnent sans exception. Les idéologues de tout bord, y compris les professeurs d'université se sont éveillés. Ils ne veulent pas manquer à ce rendez-vous de la nouvelle histoire. Les autres pages sont tournées, jetées dans les sacs poubelle. Nombreux de ces collègues sont aujourd'hui les animateurs des CPP. Ils dansent comme ce fut le cas autrefois.
Que cherchent-ils ? En fait, au Congo, comme partout en Afrique, le pouvoir est une zone de chasse et de pêche. Ceux qui le détiennent utilisent à tort et à travers les mots : révolution, changement, libération, progressisme, démocratie, partage équitable et équilibré, élection, liberté, etc.. Ils imitent et imitent mal. Par la suite, ils s'installent dans les coutumes et traditions, se choisissent le totem, les gris-gris, les oncles, les neveux, les clients, les amantes, les " bureaux ", (entendez , les secondes épouses), les compagnons " de la révolution et de la libération ", les fils et les danseurs( et danseuses) pour agrémenter la sauce. Ils élèvent la tribu au niveau de l'empire national et se donnent les symboles du pouvoir, entourés d’une suite des notables clientélistes. Le nationalisme et le patriotisme finissent par se définir et se conjuguer au travers de cet empire.
Les excuses pour justifier cette forme de pouvoir ne manquent jamais. La liste est longue : besoin de stabilité des institutions, maîtrise des querelles ethniques, assurer la transition vers la démocratie, recours ou retour à l'authenticité, absence des véritables partis politiques, lutte contre l'impérialisme occidental, besoin d'un chef charismatique et adulé, la démocratie est un luxe pour les Africains, etc. , etc.. C’est-à-dire ? C’est-à-dire qu’en Afrique, dit-on, ( au Congo aussi), il faut stabiliser les institutions. Le pluralisme démocratique ( démocratie intégrale) les déstabilise. Les causes sont liées fortement aux querelles tribales ( si pas ethniques). Les partis sont des copies conformes des clans. Le leader du parti devient celui du clan. Le parti devient son objet. Sa propriété. C’est ce qui explique la taille des transitions. Elles sont longues, vraiment longues, à la mesure des luttes qui en découlent pour le contrôle de l’espace du pouvoir. Après tout, en dépit de toute explication, la démocratie n’est-elle pas occidentale ? Ne pouvons-nous pas en inventer d’autres formes ? L’authenticité par exemple ! C’est-à-dire, pas de parti, mais des députés cooptés par le chef du clan. En tout cas, ça colle bien à nos cultures. Museveni l’a fait, il a eu des les félicitations. Son Ouganda est le pays le plus démocratique en Afrique centrale, avons-nous entendu dire ! Imitons et voyons comment les américains vont nous critiquer. Nous les avons eu n’est-ce pas ? Je suis celui qui sait tout. Je reste et je règne avec vous mes notables. Je vais même transférer le siège de mon pouvoir de décision. Kinshasa reste la capitale des observateurs. Allons loin, à l’abri des critiques. Et dictons nos lois. Les CPP les répercuteront. Vous êtes les élus, les députés du peuple non ? Vous êtes les CPP aussi. Et alors ?
Ainsi, comme au niveau de l'empire, le chef est inamovible. Il meurt avec ses insignes et ses gris-gris. C'est seulement en ce moment là que les notables peuvent se désigner un autre chef coutumier. Kabila ne fait pas exception. Son régime s'inscrit dans ce courant de pensée. Il n'est pas l'inspirateur. Il agit comme tout le monde. Il est le chef de son empire et s'est choisi ses notables. Les critères sont de toutes les couleurs. Le mélange est séduisant. Il associe : clientélisme, pauvreté, passion amoureuse, corruption, danse, ( vraiment, on a besoin de danser pour distraire le Roi, le divertir lorsqu’il est très fatigué), médiocrité de l'élite, tribalisme, partage équilibré, soif de servir l'empereur, vengeance, activisme et absence de l'esprit de sauvegarder le patrimoine de la vraie démocratie.
Qui faut-il condamner dans ce cas ? Kabila fait son travail. Il joue sa chance. Il invite les autres à l'accompagner. Tant qu'ils peuvent faire partie de la cour du Roi ou de l'Empereur, tant mieux pour lui, se dit-il, lorsqu'il se trouve au milieu des notables les plus proches. Les notables ont-ils tort de répondre au rendez-vous ? En tout cas dans leur imagination, ils ont raison. Quoi de plus beau que de danser pour se faire jeter les sous ? Quoi de plus merveilleux que de se faire appeler " M. L'honorable député " ! Quoi de plus bon que d'imiter ceux qui, avant, avaient transformé le pouvoir en un marché le plus porteur ? Nous sommes aussi des vendeurs. C’est notre tour. Les idéologies ne manquent pas, de même, les acheteurs défilent. Ils sont nombreux.
Quoi de plus heureux que d'imiter aussi les ancêtres qui, de tous les temps, n'ont jamais voté les députés ni jeter les bulletins dans les urnes. Ils levaient les doigts ou esquissaient, et c’est tout. Levons aussi nos regards vers l’appel du chef. Il nous attend. Il n’y a pas un autre. Il est suprême. Au fait, où peut-on trouver deux chefs dans un village en Afrique ?
Voilà les raisons profondes que les Kabilistes puisent dans les creux du passé pour justifier l'absolutisme qu'ils construisent à présent au sommet du pouvoir. Après tout, ils ont raison. Ont-ils ensemble une histoire ? Point d'interrogation. Avant le mobutisme, il y avait le léopoldisme. Après le mobutisme, il y a le kabilisme. Et certainement, après le kabilisme, il y aura deux, trois autres " ismes ".Ne cherchez pas à comprendre autrement les choses. Nombreux qui crient aujourd'hui, attendent leur " tour ". Pour le moment, on entend dire ceci à Kinshasa : " iko tour yetu ", traduisez : c'est notre tour, en swahili. A qui la faute ?
Nous n’avons pas en fait une même histoire commune. Le léopoldisme a réuni des tribus isolées pour leur donner un nom :le Congo. Mais sommes nous des congolais ? La réponse est spontanée. Si. Nous le sommes. Le fleuve ne coule-t-il pas du sud au nord en descendant jusqu’à l’embouchure, là d’où vient le nom kongo ? Si. Nous sommes des congolais. Il n’y a pas de doute. Les autres congolais, brazzavilois, sont de l’autre côté du fleuve. Certes, au Katanga, il s’appelle le Lualaba. Mais, peu importe. C’est la même eau qui coule majestueusement et mouille nos plaines et nos forêts. Les poissons du Lualaba vont jusqu’à Tshiela. N’est-ce pas ?
La communauté internationale nous définit ainsi par rapport aux autres peuples. Nous sommes conscients que cette désignation est de nature juridique et politique. Mais sociologiquement et culturellement, sommes-nous réellement des congolais ? Oui, mais ! C’est-à-dire ? C’est-à-dire que nous essayons de l’être. Peut-être, ça viendra demain. Pour le moment, à chacun sa direction. Allons-y comme ça d’abord ! Mais, il n’y a pas longtemps, nous étions des Zaïrois !
Qui sait, peut-être que demain, on nous appellera les Congolais-Zaïrois. Car, quelques parts, le pays s’appelle encore : Congo-Zaïre. Et pas plus tard qu’en 1960, le Katanga et le Kasai du sud n’étaient plus avec nous dans le même espace. Le Congo est en marche. Il n’est pas tout à fait défini. Hélas ! Nous n’avons pas une même histoire, une même culture, une même langue, un même intérêt, une même vision de la chose publique. " Congo ni nyama ya tembo ", dit-on en swahili. Entendez : Le Congo est un éléphant. A chacun son morceau de viande. Il n’appartient à personne. Nous sommes des chasseurs qui se croisent et créent la petite histoire courte autour du feu, le temps de dépecer le " tembo ". Celui qui a tué l’éléphant a droit à un gros morceau de viande. Et le chef du village a aussi droit à un tribut. Voilà l’exemple de Kabila. Son tribut ? Comiex et Orleg sont à Mbuji Mayi. Le Pdg, arme sur l’épaule ou au pied du fauteuil, il couve le diamant du chef du village. La Miba ne suffit pas. Il fallait l’œil du chef là où l’on rase le chien.
Voilà la réponse silencieuse qui somnole tranquillement au fond des cœurs. Qui peut lever le doigt pour nier ? Nous ne sommes tout de même pas tous des " Kongo ". Les nekongo existent. Ils ont une association à Kinshasa même. Ces derniers réclament le rétablissement de leur royaume. Un Roi s’est auto-proclamé il y a quelques mois à Kinshasa. Il ne reconnaît pas aux autres " congolais " le droit de porter le nom kongo. C’est une marque déposée. A l’Est du territoire, tout l’Ouest s’appelle " Kongo ". Les originaires sont désignés " les bakuyakuya ", les étrangers. Dans les regards, il est vrai, les visages s’espionnent. On se pointe du doit. On sait qui est originaire et qui est étranger. A l’Ouest aussi, l’Est s’appelle " Luba ". A Kinshasa, les non-kongo sont des " bahuta ", les étrangers. Les Flandres et les Wallonies existent aussi chez-nous. Nous en avons de centaines.
Généralement, le pays est traversé par une ligne horizontale que croisent des lignes et des lignes, des cercles, des carrés et des triangles, des vides. On appelle cela les " Nous ", par rapport aux " Autres " , en terme du pouvoir. Au sein de ces deux surfaces, il y a les " bangala ", les swahili, les twa, les lubakat, les lubakasai, les mangbetu, les aluur, les rega, les shi, les hutus, etc. En tout et pour tout, il y a plus de 250 " kongo " qui rivalisent de rigueur, qui s’ignorent et qui cherchent à asseoir les " notre tour ". Entendez, les tours de régner sur ce vaste empire dont le pouvoir change d’une main à une autre, par la ruse, la violence, la fausse démocratie, le partage équitable, la conférence nationale souveraine, le conclave de Luluabourg, la table ronde de Bruxelles, le conclave du palais des marbre I et II, la troisième voie, la cooptation, et pourquoi pas les accords de Lemera qui se muent aujourd’hui en accords de Lusaka ! Les acteurs sont presque les mêmes. A Lemera, ils étaient seuls. Mais à Lusaka, ils étaient en présence de la communauté internationale pour les départager. Aujourd’hui, on les appelle avec insistance au Dialogue intercongolais, dialogue avec " D ". Mais quels Congolais ?
Voilà de quelle manière on peut accéder au pouvoir au Congo, de puis 1960. Si vous faites partie de ceux qui sont présents autour de table lors la confection de la ruse ou lors de la tenue de la table ronde, alors, vous entrez dans l’histoire générale, quelque soit sa couleur. Dès lors, il y a de quoi se précipiter à la porte de l’entré. Dedans, on se moque de la démocratie. Mais avant d’y entrer, on parle tous de la démocratie, de la libération, de l’éveil patriotique, et que dire encore. On parle aussi du peuple, de sa participation directe, de la restitution de ses droits, de gérer la cité. Et le slogan devient comme un poison qui colle à l’estomac. Qui peut se soustraire ? Qui ? Personne. Le marché étant juteux, il ne sert à rien de penser autrement. Allons y, dansons comme tout le monde ! Un proverbe bantou ne dit-il pas : si tu va chez les cochons, avant de danser , regarde d’abord comment ils dansent. Et bien voilà la raison de l’excellence de nos pas de danse.
Mobutu avait l’habitude de dire : " soki balobi à gauche, bokeyi à gauche, soki balobi à droite, biso nyonso à droite. Kabila applique bien cette bonne leçon. Lors qu’il nous dit : à gauche, nous allons à gauche ; et lorsqu’il nous dit : à droite, nous allons à droite. Celui qui va ailleurs, il reçoit la chicotte dans le bas ventre.
Chaque tribu a bien la curieuse idée de marquer son règne. Les chicottes ne manquent pas. Ceux qui n’accepteront pas d’aller à gauche ou à droite la fois prochaine, ils la recevront en pleine figure, cette fois-ci ! Voilà comment nous écrivons notre histoire.
L’histoire générale du Congo existe. C’est une somme des histoires que les auteurs collent ensemble. Par exemple, Kasavubu a fait l’histoire des bakongo. Kalonji a fait l’histoire du sud kasai, Tshiombe a fait l’histoire de conakat. Lumumba a fait l’histoire des tetela. Bolikango a fait l’hisoire des bangala. Mobutu a fait l’histoire des ng’bandi, etc.. Kabila fait aussi l’histoire des nord katangais. Les historiens diront, non, c’est faux ! Et pourtant, se reconnaissent-ils eux d’abord dans l’histoire de chacun de ces leaders ? Que disent-ils discrètement dans les cercles ?
" Cette histoire là des bangala ! des baluba ! de ba swahili ! de bakongo " ! Au fond, nous faisons l’histoire, mais la partie que nous façonnons ensemble est souvent marquée par la négation, le rejet de participation collective. Nous la façonnons avec l’entête et le logo communs, mais, nous nous la rejetons sur le dos des autres aussitôt qu’elle est lâche, sale, suicidaire, médiocre et impropre à la consommation. Et nous attendons refaire une autre, la nôtre.
Et le point de départ reprend. Il nous faut un slogan. Par exemple, il suffit de dire : plus jamais ça ! Libérez-vous. Luttez contre l’occident, il vous exploite. Vous êtes le peuple. Voici votre victoire. On vous a dominé, je suis le Moïse, je vais chasser la fin, le chômage, je vais vous donner des tracteurs, j’ai lutté pour vous durant trente ans, j’étais dans le maquis, etc.. Eh bien, demain ou tout de suite, les autres s’approchent pour voir comment vous dansez. Ils entrent sur la scène, demandent le nom de la chanson et hop, les voilà en transe, suant jusqu’aux hanches. C’est la révolution, c’est parti. C’est la libération. C’est une autre histoire, une nouvelle. Avec à la tête, un chef de tribu. Mais de quelle couleur est-elle cette nouvelle histoire? Aussi noire, sale, boueuse, impropre et inodore. Elle reste tout de même une histoire. Appelez là comme ca. C’est votre droit. La vraie histoire attend pourtant ! Les acteurs regardent peut-être au-delà de la ligne. Ils sont encore dans les entrailles. Mais écrivez. Car, les histoires sont aussi nécessaires. Nous avons besoin de savoir qui a fait quoi en attendant notre écriture commune.
Pr. Blaise Sary
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