| Urgent -
Liberté de la presse
14 août 2000
République démocratique du
Congo
Dans une lettre adressée au
ministre de l'Intérieur, Gaétan Kakudji, Reporters sans frontières
(RSF) a protesté contre la décision de faire comparaître l'éditeur
de l'hebdomadaire privé Le Carrousel, Emile-Aimé Kakese
Vinalu, devant la Cour d'ordre militaire (COM) de Kinshasa.
L'organisation a demandé que cette décision soit annulée.
"S'il était jugé par cette juridiction d'exception, ce
journaliste risquerait la peine de mort, sans qu'aucun recours ne
puisse être envisagé", s'est indigné Robert Ménard, le
secrétaire général de l'organisation. RSF a rappelé que plus de
cent dix journalistes ont été emprisonnés depuis l'entrée des
troupes des forces démocratiques pour la libération (AFDL) à
Kinshasa, le 17 mai 1997.
Selon les informations
recueillies par RSF, l'officier du ministère public, le
lieutenant-colonel Charles Alamba Mungako, a pris la décision, le 26
juillet dernier, de déférer Emile-Aimé Kakese Vinalu, éditeur de
l'hebdomadaire privé Le Carrousel, devant la Cour d'ordre
militaire (COM) de Kinshasa. Emile-Aimé Kakese Vinalu avait été
arrêté le 24 juin 2000 par les services spéciaux de la police, qui
l'avaient conduits dans les locaux de l'Agence nationale de
renseignements (ANR). On lui reproche la publication, dans l'édition
du 20 juin du Carrousel, de deux articles. Le premier,
intitulé "L'opposition congolaise : trois ans de résistance,
l'union s'impose" dénonçait l'impossibilité pour l'opposition
congolaise de s'exprimer. Le second, titré "Conflit au sommet de
l'Etat : empoignades entre Laurent-Désiré Kabila et Victor M'Poyo"
s'interrogeait sur les raisons possibles ayant conduits à la rupture
entre le chef de l'Etat et son ministre du Pétrole. La décision de
déférer Emile-Aimé Kakese devant la Cour d'ordre militaire de
Kinshasa (juridiction d'exception, qui siège en premier et dernier
ressort) a été notifiée au journaliste, le 13 août dernier, dans
sa cellule du Centre pénitentiaire de Kinshasa.
Le lieutenant-colonel Alamba,
à l'origine de la décision, accuse le journaliste d'avoir
"participé sciemment à une entreprise de démoralisation de
l'armée ou de la nation ayant pour objet de nuire à la défense
nationale". Il est également reproché à Emile-Aimé Kakese
Vinalu d'avoir "sciemment répandu des faux bruits de nature à
alarmer les populations, à les inquiéter ou à les exciter contre
les pouvoirs établis" et d'avoir commis des actes "de
nature à ébranler la fidélité que les citoyens doivent à l'Etat
et à ses institutions". Ces accusations relèvent de la
"trahison". Emile-Aimé Kakese Vinalu risque la peine de
mort, sans possibilité de faire appel de la sentence.
Reporters sans frontières a
rappelé qu'un autre journaliste, Freddy Loseke, directeur du
quotidien privé La Libre Afrique, a été condamné, le 8 mai
dernier, à trois ans de prison par la même Cour d'Ordre militaire,
pour "outrage à l'armée". Détenu depuis le 31 décembre
1999, le journaliste était initialement poursuivi pour
"propagation de faux bruits" mais le procureur avait
requalifié le chef d'accusation au cours du procès. La Cour d'ordre
militaire étant un tribunal d'exception, aucun recours n'avait pu
être possible.
Dans un rapport publié en
mai 2000, RSF relatait que : "Plus de cent dix journalistes ont
été emprisonnés depuis l'entrée des troupes de Laurent-Désiré
Kabila à Kinshasa, le 17 mai 1997. Avec la prise du pouvoir de celui
que la propagande nomme le "Mzee", le vieux sage, les
journalistes congolais ont dû faire face à une répression plus
grande encore que celle qu'ils avaient connue dans les dernières
années du règne du maréchal Mobutu Sese Seko. Des journalistes ont
été détenus, dans la plupart des cas, sans aucune explication, sans
jugement, en toute illégalité. Les autorités judiciaires sont très
rarement saisies, les délais de garde à vue ne sont quasiment jamais
respectés et certains lieux de détention ne sont accessibles ni aux
membres des familles ni aux défenseurs des victimes. Les mauvais
traitements, les sévices, les tortures se comptent par dizaine. Des
journalistes ont été fouettés, battus et d'autres encore
humiliés."
Jean-François Julliard
Bureau Afrique / Africa desk
Reporters sans frontières
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