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La nationalité des rwandophones : réponses à Mr Gashugi.

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Assani

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Mr Gashugi,

            Encore une fois merci de votre réaction à mon posting (Sur Congokin). Il y a environ une année, nous avions déjà discuté sur cette question. Vous êtes revenu sur certains sujets sur lesquels nous avions déjà discutés en apportant de nouveaux éléments. D’emblée je regrette que votre argumentation se fonde exclusivement sur vos connaissances générales. Vous ne faites référence à aucune source qui peut être consultée par vos contradicteurs.  Ce qui limite forcément la portée de vos arguments et nuit à leur plausibilité.   

            Dans vos commentaires, vous abordez trois principaux thèmes suivants :

1. L’existence possible d’un territoire rwandophone au Congo avant 1908.

2. Conséquemment la question de la nationalité de ces rwandophones installés sur ce territoire avant 1908 ainsi que d’autres rwandophones venus après cette date.

3. La non responsabilité des Tutsi, en particulier, et des rwandophones, en général, dans la crise de la nationalité.

            Dans cette première partie, je vais me limiter au premier thème.  

DE L’EXISTENCE D’UN TERRITOIRE RWANDOPHONE AU CONGO AVANT 1908.

            Il est vrai que pour se prévaloir de la nationalité congolaise selon la procédure d’attribution, il faut prouver notamment son appartenance à une tribu qui avait un territoire au Congo avant 1908. D’ailleurs, la possession d’un territoire a été retenu par les Accords de Lusaka comme un des critères pour se prévaloir de la nationalité congolaise.   

            Dans votre commentaire, vous soutenez que la zone de Rutshuru-Masisi est un territoire rwandophone parce qu’il a toujours été peuplé par les rwandophones connus sous le nom des Banyabwisha, gouvernés actuellement par Mwami Ndeze. Le nouveau élément que vous apportez pour étayer votre argumentation est le suivant : ce territoire fut gouverné par un chef Tutsi qui refusa de continuer de gouverner quand cette partie du royaume fut détaché du Rwanda.

            Vos arguments soulèvent un certain nombre d’interrogations qu’il convient d’analyser à la lumière des sources historiques.

1. Est-ce le territoire Rutshuru-Masisi faisait-il partie du royaume du Rwanda avant le tracé définitif des frontières entre le Congo et le Rwanda ?

2. Lors du tracé de ces frontières a-t-on tenu compte des frontières occidentales du royaume du Rwanda ainsi que des populations indigènes qui peuplaient cette région.

3. Existait-il un peuplement continu entre le royaume du Rwanda et les territoires congolais avant le tracé des frontières ?

4. Les Banyabwisha se sont-ils installés sur ce territoire avant 1908 ? Qui sont-ils ?

5. Est-il vrai que leur chef tutsi s’est exilé au Rwanda après le tracé des frontières ? 

            Ce sont ces différentes questions qui nous permettront d’établir définitivement la preuve de l’existence d’un territoire rwandophone (Rutshuru-Masisi) au Congo avant 1908.

1.Rutshuru-Masisi, territoire rwandais avant l’ère coloniale ? 

Mon argumentation sera fondée sur deux sources : une source orale rwandaise transcrite par le père PAGES et les écrits de certains historien.         

Dans son livre intitulé, un royaume hamite au centre de l’Afrique ; au Rwanda sur les bords du lac Kivu en 1933, le père PAGES note, selon les sources orales rwandaises en parlant de la colonisation de la région située à l’ouest du royaume du Rwanda, que : 

« Les régions qui fournirent le plus gros contingent  d’émigrés sont les Kamuronsa, le Banyungu, le Shari, le Gishari, le Masisi  et le Bwito, pays divers dont les habitants portent le nom générique de Bahunde ». Cette citation attribue sans aucune ambiguïté le Masisi aux Bahunde. Donc, même la tradition rwandaise reconnaît que ce territoire est un territoire Hunde.

Plus loin, parlant des échanges commerciaux entre les ethnies congolaises et le royaume du Rwanda, le même père PAGES note :

« Les BUTEGA (anneaux de fibre végétale portée par les femmes en guise de parure autour des jambes) sont considérés  comme une parure, une richesse, et servent de monnaie d’échange. Les Banyarwanda, riverains du lac et voisins de Masisi, étaient imposés, comme contribuables, en Butega. Chaque clan devait en fournir plusieurs milliers à la reine-mère, qui en disposait pour elle-même, ses suivantes et ses esclaves…  ». Cette phrase montre que le Masisi ne faisait pas partie du royaume du Rwanda.   

            Dans son livre intitulé cette immigration séculaire des Rwandais au Congo, l’historien Kajika, d’origine rwandaise note : « Le Bikumu, c’est-à-dire, l’actuel territoire de Nyiragongo, reçut ses premiers immigrants rwandais en même temps que le Bwishya. Ceux-ci, peu nombreux , adoptèrent les coutumes des Hunde autochtones ». Cette observation a été confirmée par d’autres historiens.  Notons au passage que cette cohabitation a favorisé le métissage entre la race nilotique et la race bantoue congolaise. C’est la raison pour laquelle, le facies « rwandoloïde » est bien développé dans les ethnies congolaises de l’est du Kivu.

            En 1939, on érigea une chefferie appelée Gishari (groupement Bashali-Kaembe), à 20 km à l’est de Masisi (localité),  pour recevoir les transplantés rwandais de la MIB. Le terrain de cette chefferie a été acheté au grand chef des Bahunde, Kalinga. Si le territoire de Masisi appartenait aux rwandophones, on ne pouvait jamais faire des transactions avec un chef Hunde mais avec un chef rwandophone. Cet exemple constitue une preuve irréfutable que le territoire Rutshuru-Masisi est un territoire Hunde.        

Discussion et Conclusions.

- Le nom bwishya est d’origine hunde. Par conséquent, le territoire qui porte ce nom ne peut appartenir qu’à ces derniers. Dans le cas contraire, ce territoire porterait le nom rwandophone si les rwandophones étaient les premiers occupants.

- Les rwandophones qui portent le nom des Banyabwisha sont les immigrants qui sont venus s’installer sur ce territoire. Comme le note l’historien Kajika, ils se sont mêlés aux autochtones. 

- Le Masisi est bel et bien un territoire Hunde. Il n’a jamais appartenu au royaume du Rwanda. 

- Par conséquent, aucun chef tutsi n’a jamais régné sur ce territoire. Nous y reviendrons.

2. Le tracé des frontières entre le Rwanda et le Congo.

            Il faut noter d’emblée que la frontière entre le Rwanda et le Congo a constitué un litige, à l’origine de ce qu’on appelle « le territoire contesté », entre la Belgique et l’Allemagne. C’est la raison pour laquelle, nous disposons de documents historiques beaucoup plus nombreux et plus précis. Grâce à cette riche documentation, il est donc possible de répondre à notre seconde interrogation. 

            Le litige a été définitivement résolu par la convention du 11 août 1910. Elle fut ratifiée par la loi belge du 4 juin 1911. Voici les critères du tracé des frontières et ce qui s’était passé réellement sur le terrain. 

Dans son projet de loi approuvant la convention du 11 août 1910, le Ministre belge, Mr Davignon, écrit dans l’exposé des motifs ceci : 

- S’agissant des critères, «  La frontière définitive qu’il s’agissait de choisir devait évidemment tenir compte des unités politiques indigènes de quelque importance, des divisions ethnographiques aussi bien que des accidents géographiques proprement dits ». Le ministre précise qu’au Nord du lac Kivu « la frontière s’amorcerait à la rive nord du lac Kivu à l’Est de Goma. De là elle gagnerait le sommet du Karisimbi, point culminant des Virunga, en restant constamment à l’Est de la route en question (route du lac Kivu à Rutshuru), mais en la serrant d’assez près, de façon à diminuer le moins possible le territoire du sultan du Rwanda qui comprend quelques agglomérations situées à proximité. Certaines de ces agglomérations se trouvent à l’Ouest de la route ».     

- Concernant ces agglomérations qui se retrouveront du côté congolais après ce tracé de la frontière, il a été convenu que « Les indigènes habitants au Nord du lac Kivu dans un rayon de 10 km à l’Ouest de la frontière décrite ci-dessus auront, pendant un délai de 6 mois, à partir du jour où les travaux de délimitation sur place seront terminés, la faculté de se transporter avec leurs biens et leurs troupeaux sur le territoire allemand. »   

Discussion et conclusions.

1. Le tracé des frontières entre le Rwanda et le Congo a respecté le plus fidèlement possible les limites occidentales du royaume du Rwanda. Donc, aucun territoire rwandais n’a été transféré au Congo à l’exception de quelques km² au pied du mont Karisimbi. Par conséquent, la thèse de Berlin II avancée par les autorités rwandaises au début de la première agression n’a aucun fondement. 

2. La frontière a traversé une zone inoccupée à l’exception de quelques agglomérations. Cette constatation rejoint celle faite par le commandant Mercier, avant le tracé de cette frontière, au niveau de Kissenyi (Rwanda). Il note : « Le pays entre Bolingo (au Congo) et Ngoma (au Rwanda) est inculte et inhabité. La ligne de démarcation de culture est nettement indiquée. Au contraire à partir de ce point vers Kissenyi, la mission de Nyundo, etc…, pas une parcelle de terrain n’est inculte et la population est très dense ».   Ce témoignage nous prouve qu’il n’existait aucun peuplement continu sur les territoires rwandophones et congolais même avant l’existence des frontières coloniales. Il s’ensuit que les limites occidentales du royaume du Rwanda étaient bien marquées dans le paysage. Ce qui a facilité le tracé de la frontière.  

3. Les populations rwandophones qui se sont retrouvées du côté du territoire du Congo après le tracé des frontières ont été invitées d’aller s’installer de l’autre côté de la frontière, c’est-à-dire au Rwanda. Ce qui fut fait.

4. Si le territoire Rutshuru-Masisi faisait partie intégrante du royaume du Rwanda, la frontière devrait obligatoirement passer à l’Ouest de ces territoires. Ce territoire se retrouverait au Rwanda et non au Congo. 

3. De l’existence d’un chef tutsi régnant sur le territoire de Rutshuru-Masisi avant 1920. 

            Nous venons de voir que ce territoire n’a jamais appartenu au royaume du Rwanda voisin. Par conséquent, il n’y a jamais régné un chef tutsi. D’autre part, supposons que ce chef tutsi aurait régné sur ce territoire avant le tracé des frontières. Selon vous, ce chef serait parti après le tracé des frontières, c’est-à-dire en 1911. Vous affirmez ensuite que l’administration coloniale décida de confier les rennes à Mr Ndeze, le premier Mwami rwandophone connu au Congo. Nous savons que ce dernier a été intronisé comme Mwami en 1920. Donc, entre 1911 et 1920, il n’y aurait aucun chef à la tête de cette chefferie. Un vide à la tête d’une chefferie pendant 9 ans consécutifs à l’époque coloniale est tout simplement inimaginable. Après le départ du chef tutsi, l’administration coloniale devrait obligatoirement designer un remplaçant tout au plus après une année alors qu’il n’y avait aucun successeur. Il s’ensuit que la thèse de l’existence d’un chef tutsi avant l’intronisation du Mwami Ndeze est erronée. Il n’y a eu jamais un chef tutsi sur ce territoire avant 1939.

            Le premier règne d’un tutsi sur ce territoire a eu lieu en 1939 sur la chefferie de Gishari (groupement Bashali-Kaembe) dont nous en avons déjà parlé. Il s’appelait Mr Bideri. Celui-ci fut remplacé par Mr Buchanayandi en 1944. Celui-ci fut renvoyé au Rwanda en 1957 à cause de son irredentisme. C’est le seul chef tutsi expulsé par l’administration coloniale. La chefferie fut supprimée et le terrain fut restitué aux propriétaires Hunde car l’administration coloniale n’avait jamais payé.    

4. Les Banyabwisha rwandophones : qui sont-ils ?

            L’histoire des Banyabwisha rwandophones peut être subdivisée en trois périodes.

- Avant 1911 : comme l’a noté l’historien Kajika, le Bwisha, un territoire hunde, a connu une immigration rwandophone. Ces immigrants étaient peu nombreux et se sont mêlés aux autochtones hunde.  

- En 1911, il y a eu la fondation de la mission catholique de Rugari autour de laquelle se développa une communauté rwandophone qui accompagnait les missionnaires.

- de 1914-1919, cette communauté se gonfla par l’arrivé massive des réfugiés qui fuyaient la guerre et la faim. Cette masse des réfugiés était constituée essentiellement des hutus. 

- En raison de la taille de la communauté et sous la pression des missionnaires catholiques, l’administration coloniale érigea cette communauté rwandophone en chefferie autonome sous l’administration d’un chef rwandophone qui fut intronisé en 1920, en la personne de Mr Daniel Ndeze qui était le protégé des missionnaires. La chefferie reçut le nom de Bwisha. Il fut le premier Mwami rwandophone intronisé au Congo. L’intronisation d’un hutu au lieu d’un tutsi s’explique par le fait que la communauté d’immigrés était constituée majoritairement des hutu.    

            En conclusion, les Banyabwisha rwandophones sont constitués 

- des immigrants, peu nombreux, arrivés avant 1908. Rappelons que ces immigrants se sont mêlés aux autochtones hunde ;

- des réfugiés, très nombreux, arrivés pendant la période 1914-1919.

Conclusion de la première partie.

            Il n’y a jamais existé un territoire rwandophone sur le sol congolais. Nous examinerons prochainement les conséquences sur la nationalité.   

A suivre

Assani

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