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Communiqué
de presse - Pour diffusion immédiate - Paris, 31 mai 2000
République
démocratique du Congo
Les
cachots du "Mzee"
: Plus
de cent dix journalistes emprisonnés
depuis la prise du pouvoir par Laurent-Désiré Kabila
Dans
un rapport, Reporters sans frontières - qui s'est rendue à Kinshasa,
du 12 au 18 mai 2000 - fait le bilan de la situation de la liberté de
la presse en République démocratique du Congo, trois ans après la
prise du pouvoir par Laurent-Désiré Kabila, le 17 mai 1997.
Avec
l'arrivée de celui que la propagande nomme le " Mzee ", le
vieux sage, les journalistes congolais ont dû faire face à une répression
plus grande encore que celle qu¹ils avaient connue dans les dernières
années du règne du maréchal Mobutu. Plus de cent dix journalistes
ont été emprisonnés - un record en Afrique - depuis l'entrée des
troupes de l'Alliance des forces démocratiques pour la libération
(AFDL) à Kinshasa.
La
plus grosse menace qui pèse sur la presse provient des neuf services
de sécurité qui sévissent, emprisonnant des professionnels de l¹information
en toute impunité, d¹une manière totalement arbitraire. Les mauvais
traitements, les sévices, les tortures se comptent par dizaines. Au
moins vingt-cinq journalistes ont été fouettés ou battus à coups
de barres métalliques.
Ce
rapport aborde également les responsabilités des journalistes
congolais. Nombre d'entre eux ne respectent aucune règle déontologique.
Si quelques titres se battent pour fournir une information digne de ce
nom, d¹autres publient des informations qu¹ils savent pertinemment
fausses, mensongères, voire diffamatoires. Certains journalistes se
vendent aux plus offrants.
Dans
ce rapport, Reporters sans frontières recommande notamment aux
autorités d¹interdire l¹incarcération de journalistes dans des
lieux non autorisés et de faire respecter la loi en matière
d'interpellation et d'incarcération. L'organisation appelle également
les journalistes congolais à respecter les règles élémentaires d'éthique
professionnelle.
________________________________
Pour
tout renseignement complémentaire, veuillez contacter Jean-François
Julliard au (33) 1 44 83 84 84
ou consultez le site de Reporters sans frontières : www.rsf.fr
République
démocratique du Congo
Les
cachots du " Mzee "
Plus
de cent dix journalistes emprisonnés
depuis la prise du pouvoir par Laurent-Désiré Kabila
Mai
2000
Avec
le soutien de la Commission européenne
Introduction
Plus
de cent dix journalistes ont été emprisonnés depuis l¹entrée des
troupes de Laurent-Désiré Kabila à Kinshasa, le 17 mai 1997. Avec
la prise de pouvoir de celui que la propagande nomme le " Mzee
", le vieux sage, les journalistes congolais ont dû faire face
à une répression plus grande encore que celle qu¹ils avaient connue
dans les dernières années du règne du maréchal Mobutu Sese Seko.
Des journalistes ont été détenus, dans la plupart des cas, sans
explication, sans jugement, en toute illégalité. Les autorités
judiciaires sont très rarement saisies, les délais de garde à vue
ne sont quasiment jamais respectés et certains lieux de détention ne
sont accessibles ni aux membres des familles ni aux défenseurs des
victimes. Les mauvais traitements, les sévices, les tortures se
comptent par dizaines. Des journalistes ont été fouettés, d¹autres
battus à coups de barres métalliques, d¹autres encore humiliés. Au
17 mai 2000, un journaliste, Freddy Loseke, est détenu au Centre pénitentiaire
et de rééducation de Kinshasa. Il a été condamné, le 23 mai, par
la Cour d'ordre militaire, à trois ans de prison.
Au
cours de ces trois dernières années, des organes de presse ont été
saisis, certains brûlés, d¹autres suspendus. Les locaux de médias
proches de l¹ancien régime ont été saccagés, pillés ; les bâtiments
d¹un journal accusé d¹être pro-Mobutu sont toujours occupés par
des hommes en armes. Des journalistes étrangers ont été expulsés.
Mais la plus grosse menace qui pèse sur la presse provient des neuf
services de sécurité qui sévissent, emprisonnant des professionnels
de l¹information en toute impunité, d¹une manière totalement
arbitraire.
Pour
expliquer ces exactions, les autorités parlent d¹abus de pouvoir, de
bavures, d¹excès de zèle. L¹état de guerre et l¹occupation de près
de la moitié du pays par la rébellion et des troupes étrangères
sont autant d¹arguments avancés par les responsables politiques pour
tenter de justifier les violences dont sont victimes les journalistes
et les médias les plus critiques à l¹égard du pouvoir de Laurent-Désiré
Kabila. Le ministre de l¹Information, comme celui en charge des
Droits humains, invoquent leurs difficultés à contrôler les
multiples services de sécurité. S¹il n¹est pas possible, en effet,
d¹ignorer les problèmes bien réels que rencontrent les autorités
du fait de la guerre qui ravage le pays, l¹absence de toute sanction
à l¹égard des auteurs de ces exactions témoigne du peu d¹empressement
du gouvernement à lutter efficacement contre les atteintes à la
liberté de la presse.
La
loi sur la presse de 1996, particulièrement répressive, devrait être
modifiée par l¹Assemblée constituante qui doit siéger dès le 1er
juillet prochain. La dernière mouture du texte, qui a été présenté
aux professionnels des médias au début du mois de mai par les
services du ministre de l¹Information, va dans le sens d¹une plus
grande libéralisation. Le ministre en charge de ce dossier a promis
de supprimer les peines de prison pour les délits de presse. Si les
journalistes se félicitent à juste titre de cette éventualité, ils
n¹en craignent pas moins que les magistrats continuent à utiliser le
Code pénal, beaucoup plus répressif, pour emprisonner certains des
leurs.
S¹il
existe en République démocratique du Congo un vrai pluralisme de l¹information
- des dizaines de titres de sensibilités différentes sont en vente
dans les rues de Kinshasa qui compte plusieurs stations de radio et
une demi-douzaine de chaînes de télévision privées -, l¹Etat n¹en
contrôle pas moins totalement la Radiotélévision nationale du Congo
(RTNC). Au point qu¹on peut, à propos de la radio et de la télévision
publique, parler d¹une véritable chasse gardée du Président.
D'un
autre côté, bon nombre de journalistes ne respectent aucune des règles
qui doivent normalement régir leur activité professionnelle. Si
quelques titres se battent pour fournir une information digne de ce
nom, d¹autres publient des informations qu¹ils savent pertinemment
fausses, mensongères, diffamatoires. Certains journalistes se vendent
aux plus offrants. Si les conditions dans lesquelles travaillent la
quasi-totalité des journalistes rendent plus que difficile l¹exercice
de la profession (des salaires tellement dérisoires qu¹ils
conduisent beaucoup à accepter le "coupage", c¹est-à-dire,
à être payés par ceux-là mêmes dont ils sont censés couvrir les
activités ; pas ou peu de moyens de communications ; une formation
rudimentaire quand elle n¹est pas tout simplement inexistante ; des
autorités plus que réticentes à communiquer), elles ne sauraient
justifier certains manquements à la plus élémentaire des morales.
Reporters
sans frontières a pu se rendre à Kinshasa, du 13 au 18 mai 2000. L¹organisation
n¹avait pas pu obtenir de visas en 1999 et avait dû se contenter de
rencontrer des journalistes kinois à Brazzaville pour la rédaction
de son précédent rapport intitulé " Le lourd bilan de
Laurent-Désiré Kabila : plus de quatre-vingts journalistes incarcérés
". La délégation de l¹organisation a rencontré, cette fois,
des journalistes et des responsables de médias publics et privés,
proches de l¹opposition comme du pouvoir, ainsi que le ministre de l¹Information
et du Tourisme, Didier Mumengi et le ministre des Droits humains,
Leonard She Okitundu.
L¹omniprésence
des services de sécurité
La
République démocratique du Congo ne compte pas moins de neuf
services de sécurité qui, tous, s¹en sont pris, à un moment ou à
un autre, à des journalistes ou à des directeurs de médias. Ils n¹hésitent
pas à les arrêter, les détenir, les maltraiter en dehors de tout
cadre légal. Poursuivis par les autorités pour des écrits jugés
diffamatoires, des journalistes peuvent l¹être également à l¹instigation
de personnes proches du pouvoir ou bénéficiant de solides relations
au sein de ces services de sécurité. La présomption d¹innocence n¹est
jamais respectée. L¹individualisation des infractions est ignorée,
les forces de sécurité n¹hésitant pas à arrêter un collègue ou
un parent d¹un journaliste dont elles n¹arrivent pas à se saisir.
Les
services de sécurité ne se contentent pas d¹emprisonner des
journalistes, ils leur infligent aussi des sévices corporels. Les
conditions de détention dans ces cachots sont déplorables. L¹accès
aux soins est régulièrement refusé aux détenus. Le droit de visite
est une exception : plusieurs journalistes n¹ont ainsi reçu aucune
visite pendant plusieurs semaines, ni de leurs familles, ni de leurs
avocats.
Agence
nationale de renseignements (ANR)
Ce
service, qui dépend du ministère de l¹Intérieur, dispose de
plusieurs cachots à Kinshasa et dans les autres villes du pays. Dirigé
par Leta Mangasa, l¹ANR est, sans aucun doute, le service de sécurité
qui emprisonne le plus de journalistes.
Ainsi,
le 6 janvier 1999, Patrice Kabemba, journaliste à Kasaï Horizon
Radiotélévision (KHRT), est interpellé et enfermé dans un cachot
de l'ANR à Mbuji-Mayi. Il est déshabillé et reçoit cent coups de
fouet. Il est libéré le lendemain, sans aucune explication. Autre
exemple, le 3 février, des agents de l¹ANR pénètrent dans les
locaux du quotidien Le Potentiel où ils arrêtent cinq journalistes,
qui sont conduits dans un cachot non loin de la primature. " A
notre arrivée, le commandant a dit : " Ah ! Ce sont eux. Ils
vont voir ", raconte Moïse Musangana. L'officier les oblige à
chanter un hymne à la gloire du Président. Le titre de la chanson :
" Mourons pour la patrie ".
Le
7 novembre 1999, Djodjo Kazadi, directeur de l¹hebdomadaire La Palme
d¹Or, est interpellé à son domicile de Kinshasa par des hommes armés.
Il est conduit dans les locaux de la direction intérieure de l'ANR.
Aucune explication n¹est donnée à cette arrestation. La Palme d¹Or
a publié, dans son édition du 4 au 11 novembre, un article
dans lequel l'auteur affirmait que les habitants du Kivu (une région
contrôlée par la rébellion du Rassemblement congolais pour la démocratie,
à l¹est du pays) voulaient traduire Laurent-Désiré Kabila en
justice. Le journaliste est libéré le 15 janvier 2000.
L¹ANR
ne fait pas seulement qu¹emprisonner et maltraiter des journalistes,
elle agit comme un véritable organe de censure. Ainsi, le 30 avril
1999, des agents de l¹ANR se présentent à l¹imprimerie du
quotidien Le Potentiel pour lire différents titres (plus d¹une
dizaine sont imprimés sur ces mêmes presses) avant leur mise en
circulation. Le lendemain, le quotidien dénonce cette tentative de
contrôle de l'information. Les agents de l¹ANR ne reviendront qu'une
seule fois pour vérifier le contenu de certains journaux.
Comité
de sécurité d¹Etat (CSE)
Le
Comité de sécurité d'Etat est le nouveau nom du Conseil national de
sécurité. Son directeur, Nono Lutula, est le conseiller spécial du
chef de l¹Etat en matière de sécurité. L'un des cachots du CSE
jouxte la résidence de Laurent-Désiré Kabila.
Parmi
les journalistes arrêtés par des agents du CSE, un rédacteur du
quotidien privé Le Potentiel, Collin Beya, est interpellé, le 28
juin 1999, pour avoir eu "l¹intention de publier" une
information concernant un différend entre le directeur de cabinet du
chef de l¹Etat et le ministre des Finances. Une information qui est déjà
parue dans plusieurs journaux de Kinshasa. Collin Beya est libéré le
lendemain.
Police
d¹intervention rapide (PIR)
Elle
relève de l'inspecteur général de la police nationale, le général
Celestin-Josue Kifwa. La PIR peut utiliser les cachots de chaque
commissariat de police à travers le pays.
Le
5 novembre 1998, par exemple, trois journalistes du quotidien Le Soft
sont arrêtés à Kinshasa par des membres de la PIR. Dans son dernier
numéro, Le Soft avait publié un article, intitulé " Apocalypse
à la porte de la République démocratique du Congo ", qui
affirmait que les Etats-Unis avaient proposé à Laurent-Désiré
Kabila de " dialoguer avec les rebelles " ou de "
quitter la scène politique congolaise ". Les policiers, qui se
sont présentés avec un exemplaire du quotidien à la main, ont
affirmé que les journalistes écrivaient " n'importe quoi et
excellaient dans la désinformation ". Le matériel du Soft est
emporté et les locaux fermés. Les trois journalistes sont libérés
deux jours plus tard.
Services
spéciaux de la police (SSP)
Le
général Celestin Kifwa, qui n¹est autre que le beau-frère du Président,
dirige également ce service. Son principal cachot est situé à
Kin-Mazières.
Parmi
les journalistes qui ont eu maille à partir avec les SSP, Booto
Nounou, journaliste du Potentiel, a dénoncé, dans un article paru le
9 août 1999, une affaire jugée devant la Cour d¹ordre militaire et
qui visait, selon elle, à faire tomber certains responsables des
services de sécurité. Le lendemain, des agents des SSP se présentent
à la rédaction du journal avec un mandat d¹amener. La journaliste,
absente à ce moment-là, se cache pendant une dizaine de jours. Elle
est finalement arrêtée et conduite au cachot de Kin-Mazières. Dans
la journée, un responsable des services spéciaux la menace : "
Si vous continuez à écrire, vous serez éliminée. Vous jouez avec
la sécurité de l¹Etat ". Finalement, Booto Nounou est libérée
dans la soirée.
Détection
militaire des activités anti-patrie (DEMIAP)
Ce
service de sécurité est placé sous la tutelle du ministère de la Défense.
Il est dirigé par le colonel Kabulo. La DEMIAP possède un seul
cachot à Kitambo.
Le
26 janvier 1999, François Mada Mbulungu, journaliste à
l'hebdomadaire La Manchette, est interpellé et enfermé dans le
cachot de la DEMIAP, où il sera battu par des soldats. On lui
reproche la publication, une semaine plus tôt, d'un article sur la dépréciation
du franc congolais par rapport au dollar américain. Il est libéré
deux jours plus tard.
Groupement
spécial de sécurité présidentielle (GSSP)
Le
colonel Jean-Claude Kifwa, fils du général Celestin-Josue Kifwa,
dirige le GSSP en relation étroite avec le chef de l¹Etat. Plusieurs
cachots, dont l'un est situé dans l¹enceinte même du palais de la
Nation (présidence de la République), sont à la disposition du GSSP.
Le
18 avril 2000, alors qu¹il réalise un reportage chez le président
de l¹Union des consommateurs du Congo, Imbanda Lokenga, présentateur
à la radio nationale, est arrêté par cinq agents du GSSP. Le
journaliste présente sa carte de presse qui lui est arrachée des
mains. Deux agents le battent avec leurs ceinturons. Imbanda Lokenga
se retrouve à terre : " Je n¹ai pas réagi et le commandant a
cru que je me moquais de lui. Il a sorti une barre métallique et m¹a
tapé sur les épaules et sur la tête. " Et d'ajouter : "
Ensuite, ils m¹ont traîné par terre jusque dans une maison qu¹ils
occupaient. Là, comme je saignais, ils m¹ont aspergé d¹alcool à
90°. Puis ils m¹ont libéré, sans explication. "
Inspection
de la police des parquets (IPP)
Ce
service a emprisonné plusieurs journalistes dans son cachot baptisé
" le casier judiciaire ", au sein même de l'un des départements
du ministère de la Justice à Kinshasa.
Parmi
eux : Stéphane Kitutu O¹Léontwa, président de l¹Union de la
presse du Congo et ancien président délégué général de la RTNC.
Le 8 mai 1999, il est interpellé et conduit au " casier
judiciaire ". En fait, Stéphane Kitutu O¹Leontwa est arrêté
à la place du directeur du journal satirique Pot-Pourri que les
services de sécurité recherchent pour des articles jugés
"injurieux" par les autorités. La seule adresse qui figure
dans les colonnes du Pot-Pourri est celle de l¹Union de la presse du
Congo. Par peur des représailles, des titres ne communiquent pas leur
adresse, préférant se cacher derrière l¹UPC. Stéphane Kitutu O¹Léontwa,
qui n¹a jamais écrit une seule ligne dans Pot-Pourri, avait
personnellement et publiquement condamné cette pratique. Il n¹en
restera pas moins détenu durant quatre jours.
Agence
de la sécurité des aéroports (ASA)
Ce
service dispose d'un lieu de détention à l¹aéroport de Kinshasa -
N¹djili. L¹ASA surveille les entrées et sorties des journalistes.
Plusieurs d¹entre eux ont ainsi été interpellés alors qu¹ils
emportaient avec eux des journaux congolais à l¹étranger. Ainsi, le
26 janvier 1999, André Ipakala, directeur de publication du quotidien
La Référence Plus, est arrêté à l¹aéroport de Kinshasa par des
agents de l¹ASA. Le journaliste souhaitait se rendre au Kenya, et
emmenait avec lui des copies de son journal. Il est interrogé et gardé
en détention pendant toute une nuit.
Au
retour de sa mission à Kinshasa, la délégation de Reporters sans
frontières a connu des problèmes similaires. La police de l¹aéroport
a voulu saisir des exemplaires de titres proches de l¹opposition que
certains membres de l¹organisation voulaient ramener au secrétariat
international, à Paris. Après avoir rappelé aux policiers de l¹aéroport
que le ministre de l¹Information et du Tourisme avait certifié que
ce genre de chose n¹arrivait pas, les agents ont rendu tous les
exemplaires des journaux.
Inspection
provinciale de Kinshasa (IPK)
Ce
service, qui dépend de la direction de la police nationale, a infligé
des mauvais traitements à plusieurs journalistes.
Par
exemple, le 25 novembre 1997, des agents de l¹IPK arrêtent une
dizaine de journalistes qui reviennent de la conférence de presse
tenue par Zahidi N¹Goma, un opposant politique très connu dans le
pays. Chaque journaliste reçoit entre 30 et 50 coups de ceinturon
(une cordelette en nylon que les militaires nouent autour de leur
taille). " Quatre d'entre eux nous tenaient et un cinquième
appuyait avec ses bottes sur la nuque. Comme ça, on ne pouvait pas
bouger pendant qu¹ils nous fouettaient ", raconte Bonane Ya
Nganzi, directeur de la rédaction de l¹hebdomadaire Vision. Après
les avoir battus, les agents de l¹IPK affirmeront qu¹ils ne savaient
pas qu¹ils étaient journalistes. " On avait montré nos cartes
de presse et certains d¹entre nous avaient du matériel de reportage
", rétorquent Jonas Kota et Baudouin Wamuana du Potentiel.
Le
19 décembre 1998, Yvette Idi Lupantshia, journaliste de la RTNC, est
arrêtée par des policiers, en même temps qu¹un monteur, et
conduite dans un cachot de l¹IPK. On lui reproche d¹avoir transmis
à l¹ambassade des Etats-Unis les bandes vidéo d¹une conférence de
presse du président Laurent-Désiré Kabila qui s¹est déroulée
quelques jours plus tôt. Yvette Idi Lupantshia est enfermée dans une
cellule infestée de rats et de moustiques, où elle doit dormir à même
le sol. Sa famille n¹a pas le droit de lui rendre visite et la
nourriture apportée par sa mère est mangée par les gardiens de sa
cellule. Deux jours plus tard, son geôlier demande à une
cinquantaine de détenus de se déshabiller devant elle en la forçant
à regarder. Le lendemain, la journaliste est libérée. Pendant sa détention,
de nombreux médias privés se sont mobilisés pour demander sa libération.
La RTNC n¹a pas parlé de son cas. Yvette Idi Lupantshia sera
suspendue un mois avec privation de salaire.
Un
tribunal d¹exception pour les journalistes
Créée
au début de l¹année 1998 pour juger les exactions commises par les
militaires au moment de l¹entrée des troupes de l'Alliance des
forces démocratiques de libération (AFDL) dans Kinshasa, la Cour d¹ordre
militaire (COM) a condamné plusieurs journalistes à de lourdes
peines de prison. C¹est un tribunal d¹exception, dont les décisions
ne sont susceptibles d'aucun recours. Les audiences se déroulent
parfois à huis clos, sans la présence d¹avocats.
Le
24 octobre 1998, Joseph Mbakulu Pambu, journaliste de la chaîne de télévision
privée de Matadi (sud-ouest du pays) et président de la section
locale de l¹Union de la presse du Congo, est arrêté. On lui
reproche de ne pas avoir cessé de travailler alors que les
"rebelles" avaient pris le contrôle de la ville. Le 30 décembre
1999, après avoir passé quatorze mois derrière les barreaux, le
journaliste est acquitté par la COM.
Le
mardi 12 janvier 1999, Thierry Kyalumba, directeur de publication du
bihebdomadaire Vision, est arrêté à Kinshasa. Déféré devant la
COM, il est accusé de " divulgation de secret d¹Etat ".
Dans un article signé d¹un pseudonyme, Thierry Kyalumba affirmait
que l'Ouganda avait " acheté d'importantes quantités de
missiles destinés à des groupes de rebelles présents dans les
provinces du Kasaï " (est de Kinshasa). Détenu successivement
dans les cachots du CSE, puis au camp militaire Kokolo, le journaliste
affirme avoir été " torturé à deux reprises " : "J¹ai
été aspergé d¹eau froide, puis roué de coups à l¹aide d'un
ceinturon de militaire avec une grosse boucle métallique. " Le
30 mars 1999, Thierry Kyalumba est condamné à quatre ans de prison
par la COM. Transféré à l¹hôpital pour un " abcès
appendiculaire ", il s¹évade, le 28 mai, et se réfugie à l¹étranger.
L¹affaire
Freddy Loseke
Freddy
Loseke est le directeur de publication du trihebdomadaire La Libre
Afrique. Il a été arrêté à neuf reprises. Ainsi, le 26 décembre
1998, il reçoit cent cinquante coups de fouet par des agents du GSSP.
On lui reproche la publication d'articles accusant le directeur de
cabinet de Laurent-Désiré Kabila de détourner des fonds publics. Le
26 mai 1999, il est arrêté, une nouvelle fois, par des éléments de
la PIR. Il est accusé d¹avoir publié un article intitulé " Mécontentement
généralisé à la police nationale ". Il sera détenu jusqu¹au
16 août. Le mois suivant, le 13 septembre exactement, Freddy Loseke
est emprisonné au Centre pénitentiaire et de rééducation de
Kinshasa (CPRK). On lui reproche d'avoir accusé de corruption le
ministre des Affaires foncières d¹alors. Dans cette affaire, le
directeur de La Libre Afrique sera acquitté, le 8 octobre.
Freddy
Loseke est connu pour le peu de sérieux de son travail. Il n'hésite
pas à écrire des articles qui sont totalement erronés, et même
calomnieux. Il se fait souvent payer pour cela. Il est, de l'avis même
de nombreuses personnalités congolaises, une sorte de mercenaire de
l'information. Reste qu'il doit bénéficier, comme tout citoyen, de
l'ensemble des droits que prévoit la loi. Et ne peut, en aucune manière,
être soumis à des mauvais traitements.
Le
31 décembre 1999, Freddy Loseke est arrêté, à son domicile, par un
groupe de soldats, puis conduit au camp militaire Kokolo, à Kinshasa.
On lui reproche notamment la publication, dans les numéros 145 et 146
de La Libre Afrique, de deux articles intitulés " Un général
katangais veut assassiner Kabila " et " Effet Bedié en
marche : une mutinerie se prépare pour provoquer la fuite de Kabila
". Le journaliste y annonce l'imminence d'un coup d'Etat fomenté
par des militaires katangais contre le président Laurent-Désiré
Kabila. Le 11 janvier 2000, Freddy Loseke s'échappe du camp, avec l¹aide
d¹un militaire. Le lendemain, une vingtaine de membres de sa famille
sont arrêtés, obligeant le journaliste à se rendre à la police. Ce
qu¹il fait le 13 janvier. Ce même jour, le général Yav demande qu¹on
ligote Freddy Loseke et qu¹on lui assène cent cinquante coups de
fouets. Il est jeté nu dans un cachot. Le 14, on le conduit devant la
COM où on lui annonce qu¹il est poursuivi pour " faux bruits
avec flagrance ". Le procureur requiert la peine de mort lors
d'une séance qui se tient à huis clos. Le juge ne suit pas les réquisitions
du procureur et demande un complément d'instruction. Du 14 janvier au
25 février, Freddy Loseke ne reçoit aucune visite. La nourriture
apportée par sa famille est saisie par les militaires du camp. Le 25
février, il est transféré au CPRK. Le 5 mars, un décret d¹amnistie
est signé par le président de la République. Plusieurs sources ont
confirmé que le nom de Freddy Loseke figurait sur la liste des bénéficiaires.
Si personne ne semble savoir ce qui s¹est passé exactement par la
suite, une chose est sûre : le directeur de La Libre Afrique n¹a
finalement pas bénéficié de cette mesure. Le 3 mai, lors de la
dernière audience du procès, le procureur requalifie le chef d¹accusation,
en totale contradiction avec la loi congolaise qui prévoit que seul
le juge peut le faire. Freddy Loseke est maintenant poursuivi pour
" outrage à l¹armée " et risque dix ans de prison. Le
verdict est mis en délibéré sous huitaine. Le 23 mai, près de
trois semaines plus tard, le journaliste est condamné à trois ans de
prison.
Des
médias privés harcelés par le pouvoir
Des
locaux de médias critiques envers le gouvernement ont été pillés
ou incendiés au cours de ces trois dernières années. Ainsi, dès le
17 mai 1997, alors même que Laurent-Désiré Kabila vient de se
proclamer président de la République, les locaux du groupe de presse
privé Le Soft sont pillés par les soldats de l'AFDL. Quelques
semaines plus tard, les locaux et l¹imprimerie du quotidien privé
Elima sont occupés par les militaires. Peu à peu, les soldats
vendent tout le matériel d¹imprimerie. Ils démontent même les
portes et les fenêtres du bâtiment. Au 17 mai 2000, des hommes en
armes occupaient toujours, sans explication, cet immeuble.
Ces
derniers mois, la station privée Radio Télévision Kin Malebo (RTKM)
a fait l¹objet d¹un véritable harcèlement de la part des autorités.
Le 11 mars 2000, le directeur général de l'Office des biens mal
acquis (OBMA), accompagné d'agents de la police nationale, se présente
devant les bureaux administratifs de la RTKM et, muni d'un arrêté
daté du 7 mars 2000, signifie au personnel la réquisition de la chaîne
au profit de l'Etat. Les émetteurs sont également saisis.
L'inventaire du matériel est établi et un audit financier doit être
effectué. A l¹occasion de la mission de Reporters sans frontières,
le ministre de l¹Information et du Tourisme ainsi que le ministre des
Droits humains se sont engagés à faire en sorte que la mesure prise
par l¹OBMA soit annulée rapidement.
En
mai 2000, le directeur de la RTKM a été convoqué par l¹ANR qui lui
a demandé de signaler l¹identité de tous les invités de l¹émission
" Temps forts " avant leur passage à l¹antenne. Refusant
de se plier aux desiderata du pouvoir, les dirigeants de la chaîne
ont décidé de ne plus diffuser cette émission. Des opposants
politiques, qui ont participé à cette émission de la RTKM sont
toujours détenus. Des personnes non identifiées ont également
demandé aux responsables de la station de ne plus diffuser des images
de l¹ancien Parlement.
Enfin,
le 17 mai 2000, le jour même où le président Kabila fêtait son
troisième anniversaire à la tête du pays, une équipe de la RTKM a
été arrêtée et maltraitée par la police. On lui reprochait d¹avoir
filmé le cortège d¹un général de l¹armée congolaise. Les
journalistes, qui disposaient de toutes les autorisations pour filmer
le défilé commémorant la victoire de l'AFDL, ont été libérés le
lendemain.
L¹audiovisuel
public, véritable chasse gardée du pouvoir
La
télévision et la radio nationale sont au service exclusif du chef de
l¹Etat et de son gouvernement. Le jingle qui précède tous les
journaux de la RTNC et qui montre le président Kabila sortant d¹une
étoile, n¹est pas sans rappeler celui où le maréchal Mobutu
apparaissait dans un nuage. Plusieurs journalistes de la RTNC
affirment, d¹ailleurs, qu¹il n¹y a pas plus de liberté aujourd¹hui,
dans les médias d¹Etat, qu¹il n¹y en avait pendant les dernières
années du régime de Mobutu Sese Seko. Ainsi, des heures entières
ont été consacrées à la lecture des messages de félicitations à
l¹occasion de la troisième " Fête de la libération ", le
17 mai 2000.
De
nombreux journalistes de la RTNC (radio et télévision d¹Etat) se
plaignent de faire du " journalisme protocolaire ", se
contentant de rendre compte presque exclusivement des activités
officielles du président de la République et du gouvernement. Le
ministère de l¹Information, dont les bureaux sont situés au dernier
étage du bâtiment de la RTNC, exerce un contrôle total sur l¹information
diffusée par les médias d¹Etat. Un journaliste de la télévision
affirme que les conducteurs des différents journaux d¹informations
passent régulièrement entre les mains du ministre ou de ses plus
proches collaborateurs. Il ajoute que ce dernier descend parfois
personnellement dans la salle de montage pour visionner un sujet avant
sa diffusion. Interrogé à ce sujet par la délégation de Reporters
sans frontières, Didier Mumengi a démenti cette allégation.
Des
journalistes des médias d¹Etat ont été victimes de sanctions
abusives. Chantal Kinyimbo, par exemple, a été suspendue d¹antenne
pendant six mois, à partir d¹avril 1999. On lui reprochait d¹avoir
invité, dans une émission télévisée, un professeur d¹histoire
qui avait demandé l'instauration d'un gouvernement d¹union
nationale. " Pourtant, c¹est le cabinet du ministre qui avait
choisi les invités et avait même rédigé les questions ",
affirme-t-elle. Après la diffusion du programme, la direction de la
RTNC a prétendu que l¹émission était en direct et qu¹elle n¹avait
pas pu contrôler la journaliste. Or, l¹émission a été diffusée
en différé et a fait l'objet d'un montage. Quant à la revue de
presse, qui permettait aux téléspectateurs de prendre connaissance
des titres de la presse privée, elle a été purement et simplement
supprimée.
Conclusion
Ce
rapport fait suite à une mission de Reporters sans frontières à
Kinshasa et concerne uniquement la partie du territoire sous le contrôle
du gouvernement de Laurent-Désiré Kabila. Il ne prend donc pas en
compte les atteintes à la liberté de la presse - que Reporters sans
frontières dénonce avec la même fermeté (cf. Rapport annuel 2000 :
la liberté de la presse dans le monde) - qui ont lieu dans les zones
contrôlées par la rébellion du Rassemblement congolais pour la démocratie
(RCD) et les troupes de plusieurs pays étrangers.
La
République démocratique du Congo est le pays d¹Afrique qui a
emprisonné le plus de journalistes au cours de ces trois dernières
années. Au moins vingt-cinq d¹entre eux ont été maltraités ou
torturés pendant cette période. Depuis qu¹il s¹est emparé du
pouvoir, Laurent-Désiré Kabila a utilisé toute une panoplie de
mesures pour réprimer la presse. Comme on l'a vu dans ce rapport, les
services de sécurité sont autant de prédateurs de la liberté de la
presse, menaçant parfois l'intégrité physique des journalistes. Au
point que l'un d'entre eux n¹hésitait pas à confier : " Si je
suis arrêté, je supplie d¹être conduit à Makala ? ancien nom de
la prison centrale de Kinshasa??".
En
avril 1999, une résolution de la Commission des droits de l'homme des
Nations unies s'inquiétait des " arrestations arbitraires et des
détentions sans procès (Š) des journalistes en République démocratique
du Congo ". Par deux fois, en février et en septembre de la même
année, le rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des
droits de l¹homme en République démocratique du Congo, Roberto
Garreton, a rappelé que " le niveau de persécution des
journalistes (Š) reste élevé ". En réponse à ces déclarations,
au mois de septembre, le ministre de l'Information et du Tourisme,
Didier Mumengi, et le ministre des Droits humains, Leonard She
Okitundu, ont affirmé dans un communiqué commun que " la République
démocratique du Congo a toujours respecté ses engagements
internationaux relatifs à la liberté d'expression et au droit à
l'information ". Ce rapport prouve qu'il n'en est rien.
Dès
le début de l¹insurrection contre le régime du maréchal Mobutu, à
l¹est du pays, en 1996, l¹AFDL de Laurent-Désiré Kabila s¹en est
pris également aux correspondants de la presse étrangère. Depuis,
une quinzaine de journalistes étrangers ont été expulsés,
interpellés, voire incarcérés en République démocratique du
Congo, accusés d'espionnage et d¹usage de faux papiers. Dernière en
date, le 14 novembre 1999, Ghislaine Dupont, journaliste à RFI, est
interpellée à Mbuji-Mayi. Son
matériel de travail est confisqué. En dépit de toutes les
autorisations nécessaires, la journaliste est consignée dans son hôtel,
jusqu'à son expulsion, deux jours plus tard.
Recommandations
Reporters
sans frontières recommande aux autorités de Kinshasa :
-
de libérer Freddy Loseke. L'organisation rappelle que dans un
document du 18 janvier 2000, le rapporteur spécial des Nations unies
sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et
d'expression a affirmé que "l'emprisonnement en tant que
condamnation de l'expression pacifique d'une opinion constitue une
violation grave des droits de l'homme",
-
d¹interdire l¹incarcération de journalistes dans des lieux de détention
non autorisés et de faire respecter la loi en matière
d'interpellation et d'incarcération (mandats d'arrêt, mandats de
perquisition, délais de garde à vue, permis de visites des familles
et des avocats, etc.),
-
de procéder à une modification du Code pénal de manière que les délits
de presse ne soient plus sanctionnés par une peine de prison, sauf en
cas d¹appels à la violence ou à la haine ethnique,
-
de faire en sorte que les médias d¹Etat soient ouverts à toutes les
sensibilités politiques et d'assurer aux journalistes de ces médias
des conditions de travail et des salaires qui leur donnent les moyens
de refuser toute pratique préjudiciable à leur indépendance et à
la crédibilité des informations diffusées,
-
d¹appliquer strictement la Convention contre la torture et autres
peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, ratifiée par
la République démocratique du Congo et de se conformer à ses
engagements internationaux en matière de liberté de la presse, la République
démocratique du Congo ayant ratifié le Pacte international relatif
aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l¹homme
et des peuples.
Reporters
sans frontières recommande aux journalistes congolais de respecter
les règles élémentaires de déontologie professionnelle, telles que
définies dans la Charte des devoirs et des droits des journalistes,
signée en 1971 à Munich et qui demande notamment aux journalistes de
" s'interdire le plagiat, la calomnie, la diffamation et les
accusations sans fondements ainsi que de recevoir un quelconque
avantage en raison de la publication ou de la suppression d'une
information ".
Reporters
sans frontières recommande aux éditeurs de la presse écrite et
audiovisuelle privée d¹assurer à leurs journalistes des salaires décents,
seuls susceptibles de mettre fin à la pratique du " coupage
" et de se conformer à la législation en matière de contrat de
travail.
Reporters
sans frontières recommande à l'Union européenne :
-
d'exiger des autorités de Kinshasa le respect de leurs engagements en
matière de liberté de la presse, comme prévu notamment dans
l'article 5 de la Convention de Lomé,
-
d'apporter un soutien financier aux associations locales de défense
de la liberté de la presse et de soutenir les médias, privés comme
publics, qui s'engageraient à respecter scrupuleusement les règles
d'éthique professionnelle, en finançant des programmes de formation
et en améliorant l¹accès aux sources d¹informations (grâce
notamment à l¹Internet et à des abonnements à des agences de
presse internationales).
Jean-François Julliard
Bureau Afrique / Africa desk
Reporters sans frontières
5, rue Geoffroy-Marie
75009 Paris - France
Tel : 33 1 44 83 84 84
Fax : 33 1 45 23 11 51
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