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Pillages au Katanga Nr 3: Comment la Gecamines reçut un coup mortel fatal .

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Jean Kyalwe

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Résumé: Le secteur minier katangais prolifère dans l'informel ( c'est-à-dire qu'il génère de l'enrichissement personnel pour quelques uns) et ce à la faveur de l'exploitation artisanale de concentrés naturels de cobalt dits "hétérogénites", très vivement encouragée par le Ministre des Mines et le gouverneur de province. Le premier est associé dans les opérations des sociétés minières EXACO , SMKK et aussi STL qui transformera le terril de Lubumbashi en précieux cobalt. Le second n'a pas oublié ses attaches sud-africaines avec l'Equator/HSBC bank de Bruce Jewels. Ensemble, ces deux personnalités politiques se sont liguées pour porter le coup mortel à Gecamines. C'était en été 1999...

Le déclenchement de la guerre actuelle en septembre 1998 avait précipité l'agonie de Gecamines, fourbie sous une montagne d'environ un milliard de dollars US de dettes artificielles, alimentées par des complicités entre les banquiers, les fournisseurs et les gestionnaires congolais. L'entreprise était essoufflée et tournait à vide pour, à peine, régler des salaires... de misère. Le gouvernement-propriétaire ne percevait aucun dividende. L'environnement économique et social avait perdu tout soutien, alors que les villes, les industries et les commerces avaient été bâties "en fonction" et "à raison" du cuivre er du cobalt.

" La crise n'était pas pour tout le monde. Malgré les caisses vides, nos "frères" du Comité de Gestion n'avaient pas moins commandé de luxueuses Mercedes de fonction de denier cri et... "full options", se souvient un agent "dopé".

On dit "dopé" d'un agent en suspension de contrat et "Dispensé de l'Obligation de Prestation".

L'interlocuteur ajoute: " l'essentiel du travail des dirigeants d'entreprise était de marchander les dépouilles de la Gecamines que l'on proposait à des joint-venturiers --- je dirais des aventuriers --- dans le cadre de contrats dits de partenariat. Tout était à vendre, à condition de récolter des "enveloppes". A part les commissions sur les achats et autres surfacturations et les livraisons fictives , les gisements et rejets riches en minerais assuraient des gains rapides aux "promoteurs"--- quoique sans réels investissements --- et, par voie de conséquence, d'importantes "retombées" pour l'équipe dirigeante."

Le cancer avait fini par ronger tous les secteurs , même l'activité agricole. "La Gecamines-Développement avait d'énormes plantations de maïs qui n'étaient plus cultivées, ainsi que d'immenses usines de mouture à l'arrêt. Ces investissements agricoles servaient en priorité à assurer l'alimentation saine des 30.000 employés et au-délà l'autonomie du ventre pour le Katanga. Mais qu'a-t-on fait ? Tout a été arrêté au bénéfice des importations coûteuses de maïs, et parce qu'elles assuraient des surfacturations. Et lorsque se posait le problème de devises, on s'adressait à des intermédiaires, sous condition de rémunérations occultes. Les graines de maïs étaient , ensuite, traitées non pas dans les minoteries géantes de lasociété, mais dans des moulins artisanaux qui livraient une farine brute et non tamisée, mais facturée au prix fort. De la nourriture animale pour des humains... Et ainsi de suite. Un haut cadre qui n'avait pas pu bénéficier de cette manne imagina un "partenariat" où Gecamines remettrait ses usines de mouture à un vendeur de poissons... Ces indélicatesses multiples avaient pris racines du temps de Mobutu, mais la tradition s'est poursuivie avec Kabila, dans l'impunité totale."

Fin 1998, Gecamines totalisait à peine la production annuelle de la vieille usine métallurgique de Lubumbashi , soit 28.000 tonnes de cuivre. "Au regard des habituels 35.000 tonnes par mois et 30.000 agents en fonction, il n' y avait plus de l'emplois rentables que pour 2.000 agents. La situation était devenue intenable..."

C'est dans ces circonstances que Kinshasa injecta brutalement du sang frais en propulsant à la tête de la Gecamines le "tycoon" zimbabwéen Billy Rautenbach. " Un camionneur au milieu des ingénieurs" plaisante un technicien congolais de Kolwezi qui ajoute: " mais on se rendit vite compte que les zimbabwéens sont des gens fort travailleurs, courageux et imaginatifs, vaccinés à la dure école des sanctions économiques internationales. Pragmatiques et efficaces. Nous , de Kolwezi avions eu la chance d'hériter d'un morceau récupérable et nous avions vite pactisé avec les gens de l'Afrique australe: autonomie de gestion, responsabilité dans la prise des décisions, agents payés et nourris, donc hypermotivés. Bref, tout est reparti et en flèche. Le pari de Billy Rautenbach était d'atteindre en dix mois le "break even point", le seuil de rentabilité avec une production stabilisée de minimum 7000 tonnes/mois de cuivre et 700 tonnes/mois de cobalt. Et à partir d'octobre 1999 la Gecamines aurait été, à nouveau, en mesure de recruter progressivement les 14.000 agents "dopés" et à reprendre les payements aux créanciers. Les objectifs étaient simples, leur mise en oeuvre laborieuse avec du désordre administratif. Mais cela a fini par démarrer conformément aux plans. Le zimbabwéen n'avait pas hésité à impliquer ses propres affaires pour la réussite du programme de sauvetage: transport, crédits fournisseurs, location d'engins, personnnel d'encadrement, etc. "

Le tableau de fin 1998, avait été plus sombre encore. A la faillite virtuelle de Gecamines correspondait , alors, la chute brutale des cours du cobalt. Autour de 9 dollars US. Les observateurs pensèrent naturellement à des "sanctions " des USA pour faire tomber plus rapidement le régime de Kabila. C'était l'époque où l'homme fort de Kinshasa était traité en "pestiféré", "génocidaire", menacé-même d'arrestation par des plaintes auprès des justices belge et française . Rautenbach passa des accords de fidélité avec des acheteurs, gela les stocks et en moins de quelques semaines, les cours du cobalt étaient en forte hausse. Exploit personnel.

" La suite de l'addition fut plus dure à avaler . La Gecamines se délesta de dizaines de milliers d'agents, envoyés en congé pour six mois au moins. Les sièges d'exploitations redevinrent autonomes. Il y eut beaucoup de frustrations. Mais à Kolwezi , nous touchions du doigt la "résurrection" de notre société. Même les fournisseurs faisaient la file avec des propositions d'affaires. Ce véritable miracle a été obtenu avec un programme modeste de production de cuivre et de cobalt, le recyclage des recettes affectées prioritairement aux intrants et pièces de rechange. Mais le rêve aura été de courte durée, malheureusement."

Et l'ingénieur technicien relate ce qui se passa en juillet 1999. " Gecamines était redevenu un exportateur de cobalt, et attira vite la convoitise de nombreux créanciers qui ont trouvé matières à réaliser des saisies, essentiellement en Afrique du Sud. Une décision fut, alors prise, celle de commercialiser le cobalt à Lubumbashi. Comme cela les cargaisons quittaient le Congo au nom de l'acheteur , et n'étaient plus étiquetées "Gecamines" , et échappaient aux saisies dans les pays de transit."

Ce qu'on n'a jamais dit, c'est que tout le stock de cobalt fut confié à... monsieur le gouverneur de province du Katanga, chargé de le revendre de gré à gré. Le gouverneur ne rendra jamais compte. Aucune recette n'a été remise à Gecamines, ni en dollars , ni en contrevaleur en francs congolais. Les caisses se sont retrouvées aussi vides qu'après un cambriolage.

Aussitôt, Kolwezi connut ses premiers problèmes de trésorerie. Retard de payement des salaires , restrictions de la cantine. Puis ce fut la grève des travailleurs. Une grève d'autant violente que les ouvriers avaient participé à la relance de la production et avaient bénéficié de retombées immédiates. Ils ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. Ils n'acceptaient plus les privations. Le gouverneur accourut, mais sans dire un mot de la cause de cette crise financière. Les "blancs" de Billy Rautenbach déclarèrent assez respectueusement que " notre partie avait accompli ses obligations, mais il reste à l'autre partie de faire de même".

Cette allusion à la responsabilité de l'autorité allait-elle éclater en révélation? C'est alors que le Ministre des Mines vint à son tour pour haranguer les travailleurs en évoquant son passé de leader syndicaliste, la nécessité de rester groupés derrière le "Mzee Kabila" en lutte contre les rebelles dont les positions n'étaient pas très éloignées de Kolwezi... Lui non plus ne parla du "prélèvement" du stock de cobalt.

Les travailleurs se sont alors installés dans l'arrêt de travail: des carrières furent inondées, des engins ont été noyés. La catastrophe et le déclin. La nomination d'un nouveau Président de la société a abouti au constat des dégâts fort coûteux en hommes et en matériel. Et en janvier 2000, Gecamines ne produisit plus que 1000 tonnes de cuivre...

" Ce racket fut de la haute trahison" explique un industriel. " Comme du temps de Mobutu, personne n'a demandé des comptes au Gouverneur. Mais cet homme ne disposait pas que des recettes de fameux lot de cobalt de Gecamines; il est assis en permanence sur un épais matelas d' environ 1 à 2 millions de dollars US par mois provenant du tiers des recettes réalisées au Katanga pour le compte du Trésor Public. Si ce monsieur avait été un seul instant honnête, il lui aurait été facile de prélever sur cette cagnotte pour assurer la paie des travailleurs de Kolwezi et soutenir la production."

Le gouverneur qui est également administrateur de Gecamines, n'a pas alimenté la caisse de la société avec les fonds, semble-t-il, inutilisés de la province. Et l'industriel de conclure " il savait bien ce qu'il faisait et le désastre qui en résulterait..."

Un étudiant, sans doute friand d'hypothèses tortueuses explique que " des journalistes avaient accusé le Gouverneur de pactiser avec les rebelles; ils ont été condamnés lourdement pas la Cour d'Ordre Militaire. Mais cette affaire de cobalt semble s'insérer dans l'exécution du complot de Pretoria qui, après les saisies, ordonnait la démantèlement de l'empire Rautenbach" . Mais les observateurs avancent une autre hypothèse: celle de pousser la Gecamines à l'arrêt total afin de pouvoir être rachetée à vil prix. Ils rappellent que le gouverneur du Katanga reste en affaires avec Bruce Jewels de l'Equator/HSBC bank où il travaillait en Afrique du Sud.

La Gecamines, à peine relevée, a donc été cruellement poignardée par des autorités congolaises . Le "break even point" n' a jamais été atteint comme prévu en octobre 1999. Les agents "dopés" n'ont pas pu être fixés sur leur sort, comme prévu, après les six mois de suspension. Les créanciers ont repris leurs poursuites et les stocks saisis de Gecamines ont été mis en vente publique, en Afrique du Sud. Rautenbach, l'homme par qui le "scandale" est arrivé, a été viré en abandonnant dans les livres de la Gecamines des factures impayées de ses propres fournitures.

Mais pour un banquier " la véritable question est de savoir si ce pays ou ce régime sont réellement capables de volonté politique et d'un minimum de discipline de quelques mois seulement pour respecter le moindre programme de redressement, même auto-financé. Ce pays et ce régime sont-ils capables de démocratie et de respect des droits humains lorsqu'on s'aperçoit comment des dizaines de milliers d'agents Gecamines ont été manipulés et malmenés sans le moindre droit à l'information sur les causes réelles de leur agonie? Aussi longtemps que le règne du pillage et de l'impunité se perpétue..."

(à suivre)

Jean Kyalwe,

journaliste d'investigations.

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