ORGANISATION
DES PROFESSIONNELS CONGOLAIS DU CANADA (OPCC)
13000,
de Montigny Est, Montréal, Québec, Canada H1A 4L3
opcc@videotron.ca
Montréal,
le 24 janvier 2000
Lettre ouverte à monsieur
Kofi Annan
Secrétaire
général des Nations Unis
Objet : guerre
d’agression contre la République démocratique du Congo (RDC) en
regard avec la session du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur
la sécurité des pays des grands lacs.
Excellence,
Nous,
professionnels congolais du Canada, originaires de la République démocratique
du Congo, réunis au sein de notre organisation dénommée OPCC, nous
sentant légitimement interpellés par notre devoir patriotique et
celui des gens épris de paix et de sens de justice face à ce qui se
passe dans ce pays, prenons la respectueuse liberté de vous adresser
cette lettre ouverte dans l’espoir de sensibiliser la communauté
internationale au danger réel de voir naître un nouveau foyer de
tension permanente et l’installation des dictatures bénies dans la
région des grands lacs africains.
Depuis
très longtemps, le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda, l’Angola et la
République démocratique du Congo ont toujours vécu en bon
voisinage. Les peuples de ces pays ne se sont jamais considérés
comme ennemis. Par ailleurs, le peuple congolais a accueilli des
milliers, voire des millions de ressortissants des pays voisins, leur
accordant les mêmes facilités que les autochtones, jusqu’à
l’occupation - sans discrimination- des postes clés dans
l’appareil de l’État. C’est dire que la générosité et
l’hospitalité de ce peuple n’est plus à démontrer.
Malheureusement,
force est de constater que des intérêts divergents des puissances étrangères
se disputant les richesses naturelles de la région, notamment du
sous-sol angolais et congolais, y ont largué le germe de division
et de désolation. La protection des intérêts de ces pays
passe avant le bien-être de nos peuples. La démocratie est
sournoisement bafouée par la mise en place des dictateurs voués à
la défense desdits intérêts. Ce n’est pas par hasard
qu’aujourd’hui, tous les chefs d’États des pays de la région
des grands lacs africains ont accédé au pouvoir par les armes
fournies justement par des gouvernements ou groupes d’intérêts des
pays développés qui fabriquent nos chefs d’États.
Excellence,
cette volonté manifeste de certains pays occidentaux de nous imposer
les dirigeants en fonction des intérêts économiques et géopolitiques
de leurs propres pays, sans le minimum de respect pour ceux
des peuples concernés, dépasse un simple égoïsme d’État.
Nous ne pouvons pas ne pas y déceler une démarche minutieusement
planifiée pour empêcher nos peuples de connaître un développement
viable et durable. Il y a trop de coups bas dans la région, surtout
au Congo-Kinshasa. La communauté internationale ne devrait pas
regarder tout cela avec distraction, encore moins avec indifférence.
Après
le meurtre gratuit de l’homme d’État le plus populaire du Congo,
le patriote Emery Patrice Lumumba, le peuple congolais a eu droit à
trente-deux ans d’une dictature protégée essentiellement par des
puissances occidentales réputées très démocratiques.
Vers
la fin de l’an mil neuf cent quatre-vingt-seize, un curieux et subit
élan de compassion pour ce même peuple aurait décidé certains pays
occidentaux de libérer, par pays africains interposés, le peuple
congolais d’une dictature devenue moribonde (grâce à
l’opposition interne) du président Mobutu, alors en proie au cancer
de la prostate.
Ainsi,
à quelques mois avant la mort du dictateur, un plan de prise de
pouvoir par les armes était mis au point. Il contenait beaucoup
d’ingrédients : argent, experts, conseillers, soldats,
miliciens, munitions, convoitise, vengeance, média et j’en passe.
Il ne manquait qu’un porte-étendard : un congolais de souche.
Question de rendre acceptable l’opération par les congolais désabusés
par la dictature. Deux créatures ont vu le jour : AFDL (
Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) et le
porte-étendard congolais, l’actuel président de la République démocratique
du Congo, Monsieur Laurent-Désiré Kabila. Vous connaissez la suite :
Occupation des villes frontalières de l ’Est du Congo et le
massacre des autochtones et des réfugiés rwandais hutus, devant
l’indifférence généralisée de la communauté internationale.
Des
voix humanitaires ont demandé, avec raison, à la communauté
internationale de faire quelque chose de concret pour éviter une hécatombe,
un génocide à l’Est du Congo, contrôlé par AFDL. L’ONU a répondu
favorablement à cet appel et vous méritez d’en être félicité.
Une mission initialement militaire mais convertie en mission
humanitaire a donné beaucoup d’espoir mais hélas, que d’espoirs
déçus! En effet, le départ massif et spectaculaire mais non moins
énigmatique des réfugiés rwandais hutus du camp de Mugunga, à Goma,
vers leur pays, les 15,
16 et 17 novembre 1996 a servi de prétexte à certains pays
occidentaux pour faire annuler la mission onusienne en alléguant
qu’elle n’avait plus sa raison d’être. Vous connaissez la suite :
sous prétexte de poursuivre et de punir les genocidaires de 1994, les
troupes de l’AFDL ont commis aussi leur génocide qui eut tout
autant l’allure d’une épuration ethnique. Qui plus est, avec la
complicité de certains pays occidentaux, l’AFDL a réussi à
torpiller l’enqête des Nations Unies à ce sujet.
Le
17 mai 1997, l’AFDL a accédé au pouvoir par les armes. Le peuple
congolais sensé être libéré a subi plus d’effets d’occupation
que de libération : interdiction des partis politiques,
arrestations arbitraires, expropriations, exécutions sommaires, etc.
Beaucoup de congolais vont jusqu’à dire que la deuxième dictature
(celle de l’AFDL) a fait en un an ce que la première (celle de
Mobutu) a fait en trente-deux ans. On admet qu’il y a eu là une
certaine exagération dans cette affirmation, mais une chose est certaine. C’est
un constat d’échec.
Depuis
le 2 août 1998, à la suite de la dynamique imprimée par le Président
Kabila à l’orientation de sa politique sur une nouvelle base fondée
sur le nationalisme, les commanditaires de l’AFDL sont venus à
nouveau, en réaction à cette politique, imposer au peuple congolais
une autre AFDL version II.
Le scénario est identique : Le plan de "libération"
contient les mêmes ingrédients : commanditaires majoritairement
étrangers, argent, conseillers, experts, soldats, miliciens,
munitions, convoitise, vengeance, média et un homme de paille,
congolais de souche.
Nous
croyons, Excellence, que la recette de l’acquisition du pouvoir par
les armes ne doit pas se substituer au droit ni au processus de démocratisation
mis sur les rails par la Conférence nationale souveraine de notre
pays. Cette recette sanguinaire et sauvage ne fait pas partie de la
culture congolaise, peuple traditionnellement pacifique. On se doit
d’observer la pratique de la force du droit et non du droit de la
force.
A
l’instar de tous les peuples de par le monde, celui du
Congo-Kinshasa a un attachement indéfectible à sa souveraineté
nationale et à l’intégrité territoriale de la République démocratique
du Congo. Le peuple congolais veut rester maître chez lui et en paix
avec ses voisins. Il est devenu allergique à toute forme de dictature
et il n’acceptera jamais aucune forme d’occupation. Ce peuple veut
exercer la démocratie dans la souveraineté. Toute solution qui ne
tiendrait pas compte de ces principes fondamentaux, chers au peuple
congolais, sera voué à l’échec tôt ou tard. La communauté
internationale devrait en tenir sérieusement compte.
Nous
sommes convaincus que la paix dans la région des grands lacs
africains passe par la paix en République démocratique du Congo.
C’est pourquoi nous demandons instamment à la communauté
internationale d’imposer inconditionnellement un arrêt immédiat
des hostilités et d’envoyer une force de paix pour une durée limitée,
afin de mettre un terme aux massacres qui se poursuivent, surtout dans
les régions sous l’occupation rwando-ougandaise par rebelles
congolais interposés. Ensuite, nous proposons, dans un premier temps,
la tenue d’une Table ronde de réconciliation nationale entre
congolais seulement, puis une conférence internationale sur la paix
dans la région des grands lacs africains, sous l’égide des Nations
Unises. À cette conférence, nous gardons espoir que l’OUA et l’ONU
pèseront de tout leur poids pour trouver, au-delà
des positions partisanes et trop intéressées de certains
pays, au lieu de discours des voeux pieux, une solution durable,
garantissant les frontières actuelles de chaque État de la région,
pour éviter la semence de la haine et le cercle vicieux de la
vengeance.
En
effet, la communauté internationale ne doit pas oublier que dans
cette région du monde, il y a eu deux génocides à l’espace de
deux ans et qu’au moment où nous écrivons ces lignes un troisième
est en train d’être allégrement perpétré dans les zones sous
l’influence du Rwanda et de l’Ouganda.
Le premier génocide a été commis au Rwanda en 1994 par les
rwandais hutus contre leurs compatriotes tutsis et le deuxième, par
les tutsis contre les hutus, en sol congolais sous contôle de l’AFDL
(1996-1997). Celui qui est en cours, quant à lui, remonte au 2 août
1998, en conséquence de l’expulsion par le Président Kabila des
troupes ougando-rwandaises du territoire congolais. Depuis, celles-ci
procèdent, à grande échelle, à un carnage des populations
congolaises vivant dans les régions soumises à leur contrôle. De
Makobola, au Sud-Kivu, en 1998, sous l’influence rwandaise, jusqu’à
tout récemment, le 6 janvier 2000, à Bunia, dans la province
Orientale, sous la houlette de l’Ouganda, en passant par Kasika,
Kasala, Uvira, Kalehe, au Sud-Kivu,
en 1998 et 1999, le nombre de morts se compte par milliers.
La
questions que nous nous posons maintenant est de savoir combien de
morts des Noirs il faut pour arrêter la boucherie et si ce n’est
pas assez pour que la communauté internationale intervienne.
Pourtant, il n’a fallu que quelques dizaines de victimes au Kosovo
pour que les Etats-Unis justifient l’intercession. Bien évidemment,
nous ne souhaitons pas la mort des Kosovars. Tout assassinat est
condamnable et un mort de plus est un mort de trop. Au contraire, nous
sommes ravis qu’on ait arrêté à temps ces tueries. Mais ce que
nous déplorons, c’est qu’il y ait deux poids et deux mesures. On
intervient au Kosovo et au Timor oriental pendant qu’on reste de
marbre face au carnage en Sierra Leone et en RDC, pour ne citer que
ces deux pays négro-africains. Est-ce à dire qu’il faut encore
d’autres massacres d’innocents pour agir? Bien sûr que non.
En
conséquence, nous interpellons la communauté internationale pour
qu’elle assume ses responsabilités dans la résorption de la crise
congolaise en appliquant les principes qui gouvernent la Charte des Nations Unis. Dans
cette perspective, nous attendons d’elle qu’elle respecte l’intégrité
territoriale de l’Etat congolais, son indépendance et sa
souveraineté dont le peuple est le seul dépositaire.
Sur
cette base, nous exigeons le retrait inconditionnel et immédiat des
troupes d’invasion et la réparation des dommages qu’elles ont
causés au patrimoine national congolais. Nous dénonçons la
destruction du parc national des Virunga, classé par l’UNESCO comme
un patrimoine international. Nous interpellons la communauté
internationale pour qu’elle ne ferme pas les yeux devant les actes
barbares posés par l’Ouganda et le Rwanda qui détruisent systématiquement
la faune, la flore et la forêt congolaises et, par-delà, l’écosystème
de notre planète. Nous en appelons à la conscience des puissances étrangères
pour qu’elles cessent d’aider les belligérants qui pillent
sauvagement les ressources de la RDC.
Parallèlement,
nous appelons de tous nos voeux que les Nations Unies oeuvrent, en
toute diligence, à la constitution et au déploiement des forces
d’interposition le long des frontières congolaises, tout en mettant
sur pied des projets à caractère humanitaire au bénéfice de la
population.
Enfin,
nous préconisons, pour les raisons suivantes, la tenue d’une Table
ronde de réconciliation nationale avant la Conférence
internationale.
1.
Permettre aux congolais de résoudre des problèmes congolais
par la négociation et par consensus
2.
Explorer ensemble les meilleures voies à suivre pour la
reconstruction nationale et la démocratisation
3.
Permettre la mise sur pied des institutions de transition
devant conduire le peuple aux élections libres,
transparentes
et démocratiques
4.
Préparer la position congolaise à la future conférence
internationale sur la paix dans la région
des grands lacs africains
5.
Clarifier les enjeux dans la région.
Devront
participer à cette Table ronde les représentants de différents
secteurs de la société congolaise dont le Clergé, les grands partis
politiques, les étudiants, la société civile, les congolais de l’étranger,
pour ne citer que ceux-là. Dans un deuxième temps, se tiendra une
conférence internationale parce que la région est composée de
plusieurs Etats qui ont tout intérêt à chercher ensemble des
solutions durables des problèmes concernant la paix et la sécurité
dans cette partie du monde.
Voilà,
Excellence, votre lettre ouverte de la part de ceux qui croient encore
aux Nations-Unies.
Comptant
sur la volonté de paix qui a toujours animé l’ONU,
nous sommes persuadés que notre appel sera bien entendu et
sera suivi d’un geste concret dans l’immédiat pour éviter le
pire maintenant et dans l’avenir.
Merci pour
l’attention que vous voudriez porter
à cette lettre.
// signé
par //
Likongo Yona, MD
Président
de l’OPCC |