GauHome.jpg (15896 octets) Droitebandeau.jpg (20729 octets)

Lettre ouverte à Monsieur Kofi Annan

politi3.jpg (679 octets)

Likongo Yona, MD

politi3.jpg (679 octets)

ORGANISATION DES PROFESSIONNELS CONGOLAIS DU CANADA (OPCC)

13000, de Montigny Est, Montréal, Québec, Canada H1A 4L3

opcc@videotron.ca

Montréal, le 24 janvier 2000

 

Lettre ouverte à monsieur Kofi Annan

Secrétaire général des Nations Unis

Objet : guerre d’agression contre la République démocratique du Congo (RDC) en regard avec la session du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur la sécurité des pays des grands lacs.

Excellence,

Nous, professionnels congolais du Canada, originaires de la République démocratique du Congo, réunis au sein de notre organisation dénommée OPCC, nous sentant légitimement interpellés par notre devoir patriotique et celui des gens épris de paix et de sens de justice face à ce qui se passe dans ce pays, prenons la respectueuse liberté de vous adresser cette lettre ouverte dans l’espoir de sensibiliser la communauté internationale au danger réel de voir naître un nouveau foyer de tension permanente et l’installation des dictatures bénies dans la région des grands lacs africains.

Depuis très longtemps, le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda, l’Angola et la République démocratique du Congo ont toujours vécu en bon voisinage. Les peuples de ces pays ne se sont jamais considérés comme ennemis. Par ailleurs, le peuple congolais a accueilli des milliers, voire des millions de ressortissants des pays voisins, leur accordant les mêmes facilités que les autochtones, jusqu’à l’occupation - sans discrimination- des postes clés dans l’appareil de l’État. C’est dire que la générosité et l’hospitalité de ce peuple n’est plus à démontrer.

Malheureusement, force est de constater que des intérêts divergents des puissances étrangères se disputant les richesses naturelles de la région, notamment du sous-sol angolais et congolais, y ont largué le germe de division  et de désolation. La protection des intérêts de ces pays passe avant le bien-être de nos peuples. La démocratie est sournoisement bafouée par la mise en place des dictateurs voués à la défense desdits intérêts. Ce n’est pas par hasard qu’aujourd’hui, tous les chefs d’États des pays de la région des grands lacs africains ont accédé au pouvoir par les armes fournies justement par des gouvernements ou groupes d’intérêts des pays développés qui fabriquent nos chefs d’États.

Excellence, cette volonté manifeste de certains pays occidentaux de nous imposer les dirigeants en fonction des intérêts économiques et géopolitiques de leurs propres pays, sans le minimum de respect pour ceux  des peuples concernés, dépasse un simple égoïsme d’État. Nous ne pouvons pas ne pas y déceler une démarche minutieusement planifiée pour empêcher nos peuples de connaître un développement viable et durable. Il y a trop de coups bas dans la région, surtout au Congo-Kinshasa. La communauté internationale ne devrait pas regarder tout cela avec distraction, encore moins avec indifférence.

Après le meurtre gratuit de l’homme d’État le plus populaire du Congo, le patriote Emery Patrice Lumumba, le peuple congolais a eu droit à trente-deux ans d’une dictature protégée essentiellement par des puissances occidentales réputées très démocratiques.

Vers la fin de l’an mil neuf cent quatre-vingt-seize, un curieux et subit élan de compassion pour ce même peuple aurait décidé certains pays occidentaux de libérer, par pays africains interposés, le peuple congolais d’une dictature devenue moribonde (grâce à l’opposition interne) du président Mobutu, alors en proie au cancer de la prostate.

Ainsi, à quelques mois avant la mort du dictateur, un plan de prise de pouvoir par les armes était mis au point. Il contenait beaucoup d’ingrédients : argent, experts, conseillers, soldats, miliciens, munitions, convoitise, vengeance, média et j’en passe. Il ne manquait qu’un porte-étendard : un congolais de souche. Question de rendre acceptable l’opération par les congolais désabusés par la dictature. Deux créatures ont vu le jour : AFDL ( Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) et le porte-étendard congolais, l’actuel président de la République démocratique du Congo, Monsieur Laurent-Désiré Kabila. Vous connaissez la suite : Occupation des villes frontalières de l ’Est du Congo et le massacre des autochtones et des réfugiés rwandais hutus, devant l’indifférence généralisée de la communauté internationale.

Des voix humanitaires ont demandé, avec raison, à la communauté internationale de faire quelque chose de concret pour éviter une hécatombe, un génocide à l’Est du Congo, contrôlé par AFDL. L’ONU a répondu favorablement à cet appel et vous méritez d’en être félicité. Une mission initialement militaire mais convertie en mission humanitaire a donné beaucoup d’espoir mais hélas, que d’espoirs déçus! En effet, le départ massif et spectaculaire mais non moins énigmatique des réfugiés rwandais hutus du camp de Mugunga, à Goma, vers leur pays,  les 15, 16 et 17 novembre 1996 a servi de prétexte à certains pays occidentaux pour faire annuler la mission onusienne en alléguant qu’elle n’avait plus sa raison d’être. Vous connaissez la suite : sous prétexte de poursuivre et de punir les genocidaires de 1994, les troupes de l’AFDL ont commis aussi leur génocide qui eut tout autant l’allure d’une épuration ethnique. Qui plus est, avec la complicité de certains pays occidentaux, l’AFDL a réussi à torpiller l’enqête des Nations Unies à ce sujet.

Le 17 mai 1997, l’AFDL a accédé au pouvoir par les armes. Le peuple congolais sensé être libéré a subi plus d’effets d’occupation que de libération : interdiction des partis politiques, arrestations arbitraires, expropriations, exécutions sommaires, etc. Beaucoup de congolais vont jusqu’à dire que la deuxième dictature (celle de l’AFDL) a fait en un an ce que la première (celle de Mobutu) a fait en trente-deux ans. On admet qu’il y a eu là une certaine exagération  dans cette affirmation, mais une chose est certaine. C’est un constat d’échec.

Depuis le 2 août 1998, à la suite de la dynamique imprimée par le Président Kabila à l’orientation de sa politique sur une nouvelle base fondée sur le nationalisme, les commanditaires de l’AFDL sont venus à nouveau, en réaction à cette politique, imposer au peuple congolais une autre AFDL version II. Le scénario est identique : Le plan de "libération" contient les mêmes ingrédients : commanditaires majoritairement étrangers, argent, conseillers, experts, soldats, miliciens, munitions, convoitise, vengeance, média et un homme de paille, congolais de souche.

Nous croyons, Excellence, que la recette de l’acquisition du pouvoir par les armes ne doit pas se substituer au droit ni au processus de démocratisation mis sur les rails par la Conférence nationale souveraine de notre pays. Cette recette sanguinaire et sauvage ne fait pas partie de la culture congolaise, peuple traditionnellement pacifique. On se doit d’observer la pratique de la force du droit et non du droit de la force.

A l’instar de tous les peuples de par le monde, celui du Congo-Kinshasa a un attachement indéfectible à sa souveraineté nationale et à l’intégrité territoriale de la République démocratique du Congo. Le peuple congolais veut rester maître chez lui et en paix avec ses voisins. Il est devenu allergique à toute forme de dictature et il n’acceptera jamais aucune forme d’occupation. Ce peuple veut exercer la démocratie dans la souveraineté. Toute solution qui ne tiendrait pas compte de ces principes fondamentaux, chers au peuple congolais, sera voué à l’échec tôt ou tard. La communauté internationale devrait en tenir sérieusement compte.

Nous sommes convaincus que la paix dans la région des grands lacs africains passe par la paix en République démocratique du Congo. C’est pourquoi nous demandons instamment à la communauté internationale d’imposer inconditionnellement un arrêt immédiat des hostilités et d’envoyer une force de paix pour une durée limitée, afin de mettre un terme aux massacres qui se poursuivent, surtout dans les régions sous l’occupation rwando-ougandaise par rebelles congolais interposés. Ensuite, nous proposons, dans un premier temps, la tenue d’une Table ronde de réconciliation nationale entre congolais seulement, puis une conférence internationale sur la paix dans la région des grands lacs africains, sous l’égide des Nations Unises. À cette conférence, nous gardons espoir que l’OUA et l’ONU pèseront de tout leur poids pour trouver, au-delà  des positions partisanes et trop intéressées de certains pays, au lieu de discours des voeux pieux, une solution durable, garantissant les frontières actuelles de chaque État de la région, pour éviter la semence de la haine et le cercle vicieux de la vengeance.

En effet, la communauté internationale ne doit pas oublier que dans cette région du monde, il y a eu deux génocides à l’espace de deux ans et qu’au moment où nous écrivons ces lignes un troisième est en train d’être allégrement perpétré dans les zones sous l’influence du Rwanda et de l’Ouganda.  Le premier génocide a été commis au Rwanda en 1994 par les rwandais hutus contre leurs compatriotes tutsis et le deuxième, par les tutsis contre les hutus, en sol congolais sous contôle de l’AFDL (1996-1997). Celui qui est en cours, quant à lui, remonte au 2 août 1998, en conséquence de l’expulsion par le Président Kabila des troupes ougando-rwandaises du territoire congolais. Depuis, celles-ci procèdent, à grande échelle, à un carnage des populations congolaises vivant dans les régions soumises à leur contrôle. De Makobola, au Sud-Kivu, en 1998, sous l’influence rwandaise, jusqu’à tout récemment, le 6 janvier 2000, à Bunia, dans la province Orientale, sous la houlette de l’Ouganda, en passant par Kasika, Kasala, Uvira, Kalehe, au  Sud-Kivu, en 1998 et 1999, le nombre de morts se compte par milliers.

La questions que nous nous posons maintenant est de savoir combien de morts des Noirs il faut pour arrêter la boucherie et si ce n’est pas assez pour que la communauté internationale intervienne. Pourtant, il n’a fallu que quelques dizaines de victimes au Kosovo pour que les Etats-Unis justifient l’intercession. Bien évidemment, nous ne souhaitons pas la mort des Kosovars. Tout assassinat est condamnable et un mort de plus est un mort de trop. Au contraire, nous sommes ravis qu’on ait arrêté à temps ces tueries. Mais ce que nous déplorons, c’est qu’il y ait deux poids et deux mesures. On intervient au Kosovo et au Timor oriental pendant qu’on reste de marbre face au carnage en Sierra Leone et en RDC, pour ne citer que ces deux pays négro-africains. Est-ce à dire qu’il faut encore d’autres massacres d’innocents pour agir? Bien sûr que non.

En conséquence, nous interpellons la communauté internationale pour qu’elle assume ses responsabilités dans la résorption de la crise congolaise en appliquant  les principes qui gouvernent la Charte des Nations Unis. Dans cette perspective, nous attendons d’elle qu’elle respecte l’intégrité territoriale de l’Etat congolais, son indépendance et sa souveraineté dont le peuple est le seul dépositaire.

Sur cette base, nous exigeons le retrait inconditionnel et immédiat des troupes d’invasion et la réparation des dommages qu’elles ont causés au patrimoine national congolais. Nous dénonçons la destruction du parc national des Virunga, classé par l’UNESCO comme un patrimoine international. Nous interpellons la communauté internationale pour qu’elle ne ferme pas les yeux devant les actes barbares posés par l’Ouganda et le Rwanda qui détruisent systématiquement la faune, la flore et la forêt congolaises et, par-delà, l’écosystème de notre planète. Nous en appelons à la conscience des puissances étrangères pour qu’elles cessent d’aider les belligérants qui pillent sauvagement les ressources de la RDC.

Parallèlement, nous appelons de tous nos voeux que les Nations Unies oeuvrent, en toute diligence, à la constitution et au déploiement des forces d’interposition le long des frontières congolaises, tout en mettant sur pied des projets à caractère humanitaire au bénéfice de la population.

Enfin, nous préconisons, pour les raisons suivantes, la tenue d’une Table ronde de réconciliation nationale avant la Conférence internationale.   

1.        Permettre aux congolais de résoudre des problèmes congolais par la négociation et par consensus

2.        Explorer ensemble les meilleures voies à suivre pour la reconstruction nationale et la démocratisation

3.        Permettre la mise sur pied des institutions de transition devant conduire le peuple aux élections libres,

transparentes et démocratiques

4.        Préparer la position congolaise à la future conférence internationale sur la paix dans la région  des grands lacs africains

5.        Clarifier les enjeux dans la région.

Devront participer à cette Table ronde les représentants de différents secteurs de la société congolaise dont le Clergé, les grands partis politiques, les étudiants, la société civile, les congolais de l’étranger, pour ne citer que ceux-là. Dans un deuxième temps, se tiendra une conférence internationale parce que la région est composée de plusieurs Etats qui ont tout intérêt à chercher ensemble des solutions durables des problèmes concernant la paix et la sécurité dans cette partie du monde.

Voilà, Excellence, votre lettre ouverte de la part de ceux qui croient encore aux Nations-Unies.

Comptant sur la volonté de paix qui a toujours animé l’ONU,  nous sommes persuadés que notre appel sera bien entendu et sera suivi d’un geste concret dans l’immédiat pour éviter le pire maintenant et dans l’avenir.

Merci pour l’attention que vous voudriez  porter à cette  lettre.

// signé par //

Likongo Yona, MD

Président de l’OPCC

Copyright Afriqu'Info asbl.