| 1. Dans une
lettre ouverte à Messieurs Kofi Annan et Bill Clinton , je
déplorais, le 23 décembre 1999 , le fait que l'enquête onusienne
sur le génocide rwandais de 1994 débouchait sur "des excuses
trop rapides et pour trop peu" . Le cancer de ceux qui sont sur
le sentier de la guerre civile , des massacres et des horreurs depuis
des décennies arrive au stade de métastases. Aussi , il ne servait
à rien de sortir des mouchoirs pour essuyer des larmes de crocodiles
sur l' épisode de 1994 , si ces mêmes mouchoirs servaient , en
réalité , à voiler les yeux devant des catastrophes plus grandes :
celles de 1996 , 1997 , 1998 , 1999...
En 1998 ,
Clinton qui recevait à Kampala les Ches d'Etat d'Afrique Centrale (
dont Kabila) a fait un aller-retour sur Kigali , pour s'incliner sur
le mémorial des victimes de 1994. Et fin 1999 , la commision
spéciale d'enquête de l'ONU estimait que les excuses exprimés par
le passé étaient insuffisants et qu'il eût fallu demander pardon
aux Rwandais avec plus de clarté et de franchise .
Il n'en
fallait pas plus pour renforcer les hommes au pouvoir à Kigali qui se
servent du "génocide" comme d'un véritable fonds de
commerce pour leur régime politique intérieur , leur diplomatie et
leurs actions militaires . A tel point que les accords de Lusaka et la
mission de la MONUC sont calqués sur la réparation et la prévention
du "génocide" . Aux congolais d'en payer le prix .
Qu'on se le
tienne pour dit , l'exercice paisible du pouvoir à Kinshasa est
désormais soumis à l'agrément des dirigeants congolais par Kigali.
2. Je
m'interrogeais pourquoi toutes ces commissions d'enquête se
penchaient sur des responsabilités extérieures , indirectes et
lointaines des décideurs africains et rwandais. L'ONU , Washington ,
Bruxelles et Paris n'ont pas été assez prévenants ni diligents en
1994 ? Mais ne devrait-on pas revenir au point de départ de cette
tragédie humanitaire ? Aux causes historiques de l'asservissement
d'une tribu par une autre ? Aux conséquences inévitables d'une telle
féodalité ? Aux atrocités des guerres tribales et aux massacres à
répétition dans le temps ( depuis près d'un demi-siècle) et dans
l'espace ( Rwanda et Burundi) ?
Ne devrait-on
pas faire , et en premier lieu , le procès de "tous" les
politiciens Rwandais des "deux" bords ?
Côté Hutus
, nous sommes assurés d'obtenir des éclaircissements grâces assises
du tribunal pénal international d'Arusha . Mais côté Tutsis , tout
reste à faire .
3.
Malheureusement , nos esprits restent profondément complexés
lorsqu'il faut faire face aux "survivants" du génocide .
Mais Kagame n'est pas un "survivant" . Et si les Juifs de
l'Holocauste avaient pris les armes contre les Nazis , jamais
l'humanité n'aurait hérité de la notion du génocide et de sa
condamnation...
Mais nous
avons investi la minorité Tutsi de l'innocence et de l'immunité ,
jusqu'à accepter la légitimité d'un gouvernement ultra-minoritaire
. La communauté internationale a rangé au placard les principes de
la démocratie moderne de "un homme une voix" et du
gouvernement par la majorité ( 80%) avec la reconnaissance et la
protection des droits de la minorité (15%).
Seul Nelson
Mandela , libéré des contraintes de ce bas monde , vient de parler
haut et fort et de nous réveiller à propos de l'équation burundaise
, en tous points semblable à la situation au Rwanda : mêmes tribus
antagonistes , mêmes disproportions démographiques , mêmes
hégémonies raciales , mêmes massacres à répétition. Il a dit aux
Burundais , qu'il est chargé de réconcilier, qu'il n' y aurait pas
de paix sans le respect de la démocratie et de la règle sacro-sainte
de "un homme , une voix" .
Nelson
Mandela était le mieux qualifié pour tenir un tel langage . Il a
tout de suite senti que les Tutsis se comportaient dans des pervers
réflexes sécuritaires alors qu'ils s'installaient , en réalité,
dans une "apartheid" qui n'ose dire son nom.
4. Si donc
nous surmontions notre "bonne éducation" et notre retenue
à ne pas vexer et faire souffrir davantage les véritables survivants
du génocide ? Ce sont bel et bien les Tutsis actuellement au pouvoir
à Kigali qui avaient déclenché une guerre civile , ravivant des
haines racistes et séculaires : ils ont fait abattre l'avion d'Habyarimana
dont la mort a allumé la mèche de la bombe génocidaire .
Ignoraient-ils les projets macabres de la nomenclatura Hutu , alors
que les représentants de l'ONU avaient pu en connaître ?
Qu'avaient-ils fait dans leurs propres projets politiques et
militaires pour prévenir et limiter à temps le nombre des victimes ?
Ne s'étaient-ils pas opposés aux appels des ONG en faveur des
interventions extérieures ? N'avaient-ils pas avalisé le retrait des
troupes étrangères dans une stratégie de conquête du pouvoir . Et
tant pis pour les massacres en exécution ? Qu'avait donc été, en
réalité, la chasse aux Hutus sous le couvert politique de Kabila ?
Quel fut le dessein réel de cette traque au "facies Hutu"
qui a été poursuivie sur des milliers de kilomètres, dans les
profondeurs de forêts congolaises et au-délà des nécessités
sécuritaires aux frontièresdu Rwanda-même ? La qualification
raciste donnée à tout opposant politique Hutu d'être un "génocidaire"
et la détermination consacrée dans les accords de Lusaka d'éliminer
tous les opposants armés , sans la moindre ouverture politique ? Tout
cela ne s'apparenterait-il pas au phénomène de génocide ?
N'ayons pas
peur d'arroser l'arroseur.
5. Je
n'étais pas seul , fort heureusement , à m'interroger . Voici que
j'apprends par NCN2000 sous la plume du journaliste danois Bjorn
Willum du journal "AKTUELT" du 23 février que selon le
journal canadien " the National Post" le Tribunal Pénal
International pour le Rwanda (TPIR ) enquête depuis plusieurs mois ,
mais dans le plus grand secret , sur les crimes de guerre commis par
la haute hiérarchie du gouvernement de Kigali .
Jusqu'à
présent , les enquêtes et les poursuites visaient les seuls leaders
extrémistes Hutus . Mais des organisations humanitaires avaient, il y
a longtemps déjà, dénoncé que lors de sa conquête du pouvoir , le
Front Patriotique Rwandais ( FPR) avait lui même commis des massacres
de dizaines de milliers de Hutus , ne serait-ce que par revanche du
génocide des Tutsis. Comme l'actuel gouvernement en place à Kigali
est essentiellement composé de membres du FPR , il pourrait bien
hebérger des responsables de crimes de guerre et crimes contre
l'humanité pouvant être traduits devant le TPIR.
Déjà le
gouvernement rwandais aurait menacé le TPIR s'il voulait enquêter
sur les abus du FPR et qu'il n'assurerait plus la sécurité de ses
enquêteurs qui seraient une trentaine sur le terrain , au Rwanda.
Mais en réalité une équipe secrète avait déjà été glissée
parmi les représentants du TPIR , et leurs investigations sur le FPR
, commencées il y a six mois, auraient progressé et l'enquête
serait arrivé au niveau de l'identification des témoins à charge.
On craint
bien évidemment pour la sécurité des 30 enquêteurs . Comme dans
l'histoire de Ponce Pilate , à la recherche du Messie , qui avait
fait égorger tous les nouveux nés , ce sont tous les agents du TPIR
au Rwanda qui sont désormais suspectés et passibles d'attentants
maquillés en "accidents".
On ne sait
pas encore à quel niveau de la hiérarchie du FPR ,le Tribunal Pénal
International frappera en premier . On aura bientôt des Tutsis à la
barre. Un véritable chambardement de nos idées. Un cataclysme
politique et diplomatique pour Kigali . L' identité des premiers
"génocidaires de Hutus" dépendra de la nature des preuves
récoltées et , s'il n' y a des preuves de crimes de guerre qu'au
niveau local , le TPIR ne pourrait s'en prendre qu'aux responsables
locaux.
Mais ,selon
les sources du National Post , rapportées par Aktuelt , des
organisations de droit de l'homme ainsi que les experts avaient déjà
demandé que le chef du FPR , le général Paul Kagame , devrait soit
traduit en justice.
6. On
apprît, peu après, que quatre rwandais auraient témoigné sur
l'implication de Kagame dans l'abattage de l'avion du dernier
président rwandais , le hutu Habyarimana, en 1994 . Ce point de
l'histoire est crucial . Car , nonobstant les progroms qui s'en
suivirent , c'est cette mort brutale qui mit le feu à la bombe
génocidaire . Et l'attentat aurait été commis avec l'aide du
gouvernement américain .
Kigali a
aussitôt démenti .
Mais le
Rwanda avait également nié, pendant de longs mois , la présence de
ses troupes en RDC.
Pour ce qui
est des Américains , force est de remarquer qu'ils avaient les moyens
d'enquêter sur ce crime de lèse majesté , mais ils ne l' avaient
jamais fait . Ils évitent même d' évoquer la question. Même
silence américain en ce qui concerne la chasse aux Hutus sous le
couvert de la guerre de libération de Kabila . Certes ce dernier a
entravé l'enquête commanditée par l'ONU , mais cela semble avoir
arrangé les bonnes consciences américainesb: des Hutus massacrés ,
c'est des Interhamwe , malgré hommes , femmes , enfants et vieillards
. Ce n'était que justice faite : qui prend l'arme , ne doit-il pas
périr par les armes? Le suspect de génocide ou génocidaire en
puissance , ne mérite-t-il pas d'être éliminé ?
7. Même
présentement , Washington ne se soucie que de la survie des Tutsis .
Et si les USA soutiennent les accords de Lusaka , c'est parce que ,
objectivement , Lusaka autorise la poursuite de l'occupation militaire
rwandaise , jusqu'à l'élimination des milices hutus hostiles .
Autant dire que ce n'est pas demain la veille que les Congolais auront
leur mot à dire sur leur propre sol. Et la situation deviendra
insoluble avec les colonies de peuplement à l'israélienne et les
déplacements des populations du Kivu.
C'est ici que
les enquêtes secrètes du TPIR pourraient bouleverser les idées et
les cartes politiques et diplomatiques .
Reconnus
eux-mêmes génocidaires de Hutus ou complices du génocide de leurs
congénères Tutsis , Kagame et ses compagnons ne pourraient plus
capitaliser la compassion de tout l'univers . On pourra, alors, ouvrir
grand les yeux et reconnaître que Kigali viole les lois
internationales de respect des frontières et de non ingérance dans
les politiques intérieures des pays tiers ( car il ny a poit d'appui
légal à des mouvements rebelles) , admettre que le Rwanda qui a pu
bénéficier de la création du TPIR , Kigali ne peut recourir à la
force pour résoudre ses problèmes sécuritaires en dehors des
instances régionales de l'OUA ou , internationales, de l'ONU . La
pupille de la conscience universelle ne pourrait violer davantage les
règles élémentaires du droit international .
Enfin , ce
qui a été dit pour les Congolais et que Mandela vient de souligner
pour les Burundais , il faudrait l'appliquer aux Rwandais : pas de
solution militaire à leurs problèmes; il faut des solutions
politiques et des pourparlers entre Tutsis et Hutus .
Le retrait
des troupes rwandaises serait acquis immédiatement , avec la
présence de troupes d'interposition de la MONUC , si la donnée de
génocide programmé des Hutus était remplacée par
"négociations politiques inter-rwandaises" . Il est
remarquable et fort regrettable qu'aucun encouragement n'ait été
fait en ce sens , depuis 1994 .
8. Les
congolais qui subissent les conséquences d'un génocide auquel ils
n'ont pas participé , et qui sont préparés à assister à un
nouveau génocide sur leur propre sol , devraient rendre publiques
toutes les informations des massacres de Hutus déjà opérés dans le
Pays et fournir les preuves que Kagame et des membres de son
Gouvernement les avaient commandités .
Car , au
moment où se terminent les assises des Consultations Nationales à
Kinshasa , le slogan du jour devrait-être " A votre tour ,
Messieurs les Rwandais".
9. Battons
donc le fer tant qu'il est chaud.
Victor
Ngoy. rdc |