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17 janvier 1961  ou  Lumumba revisité en l’an 2000 par des Congolais

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J. Kitenge

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Les dernières révélations flamandes sur la fin tragique de Patrice Lumumba  suscitent des réactions en chaîne : une enquête parlementaire sur une possible participation de responsables politiques belges , un témoignage dérangeant parce qu’il impute cet assassinat à de la  haine ethnique entre Tetelas et Balubas, etc. Même Kabila, en mal d’initiatives politiques et militaires capitalise la commémoration du 17 janvier pour régler ses comptes avec la rébellion rwando-ougandaise et ses multiples victimes innocentes .

Mais qui donc a été Lumumba ?  N’a-t-on pas surexploité des  événements survenus à l’aube des Indépendances africaines , au temps du tiers-mondisme triomphant et, surtout , de l’entrée de l’Afrique dans la guerre froide , jusqu’à ces mains nouées dans le dos et imprimées sur la nouvelle monnaie congolaise ?

Les risques d’erreurs sur les faits et leurs interprétations  sont malheureusement nombreux et réels en particulier pour nous , Congolais , qui sommes privés d’une véritable  Histoire commune avec ses « Héros » et ses « Martyrs » en mesure de créer et de consolider la cohésion d’une jeune nation . Lumumba ne serait-il pas de ces images pieuses faites d’anges et de diables des anciens cours de catéchisme ? Penchons-nous donc sur les faits , même les plus dérangeants pour  nos mémoires et nos consciences collectives.  Tentons de saisir l’étoffe réelle de Patrice Emery Lumumba .

Première question : Lumumba est le Père de l’Unité du Congo ?  Avant l’entreprise léopoldienne , aucune unité géographique , politique ou culturelle n’existait entre les peuples du bassin du Congo. Lumumba était « unitariste » . Ce faisant , il défendait une réalisation coloniale . Le Père de l’Unité du Congo , c’est Léopold II.

Les détracteurs du courant unitariste avaient tenu des discours fédéralistes et sécessionnistes dépourvus de vigueur idéologique : ils ne s’étaient jamais présentés comme les véritables  « nationalistes » qui poussaient la contestation du colonialisme jusque dans ses racines du Traité de Berlin  de 1885 et la Charte Coloniale de 1908.

Deuxième question : Les assassins de Lumumba voulaient balkaniser le Congo ? La Belgique coloniale avait réellement fait campagne pour l’unité du pays avec le slogan « CONGO UNI PAYS FORT » que l’on retrouvait même sur les lettres distribuées par la Poste. Lumumba n’a jamais commandité ni financé cette campagne . Tous les Belges ne partageaient pas l’option unitariste de Bruxelles . Tous les Congolais non plus.

Washington avait besoin d’un Congo unitaire pour les besoins de la guerre froide.

Côté congolais , l’assassinat  de Lumumba a été , non pas le signal de la balkanisation du pays , mais , contrairement aux idées reçues , la première collaboration active entre les dirigeants  en poste à Léopoldville d’où était parti le « colis » , à  Bakwanga première destination de l’avion et à Elisabethville.

Jusque là , les deux régimes sécessionnistes du Katanga et du Sud-Kasai   rejetaient le gouvernement central en mettant en cause la personnalité « dangereuse » de Lumumba . Et du point de vue de la politique intérieure , Lumumba fut traité comme un obstacle à la réalisation de l’unité nationale . Sa  neutralisation a été complotée comme une condition à refaire cette même unité .

Même les lumumbistes , retranchés à Stanleyville , n’ont pas échappé à cette accumulation de paradoxes .

Ils ont péché contre l’unitarisme en faisant sécession et en réduisant l’idéologie unitariste à la personne de Lumumba . Par la suite , ce sont les mêmes lumumbistes qui avaient le plus longtemps résisté à la réunification du Congo en versant dans des rébellions . Et il a fallu recourir au « diable » de  l’Occident et au sécessionniste Tshombé , pour refaire l’unité et obtenir les assises de Luluabourg et la naissance de la Première République.

Troisième question : Lumumba était hors influence étrangère ? On présente les Tshombé et Mobutu comme autant de pantins de l’Occident . Ils n’étaient pas les seuls dans cet univers de 1960 en pleine guerre froide. 

Moscou et Washington s’affrontaient , par congolais interposés , pour la mise sous contrôle d’un Congo Uni , plaque tournante de leurs influences en Afrique.

Le bloc de l’Est avait misé sur Lumumba et  les Occidentaux  avaient vite fait de le taxer de « communiste ».

Nul ne peut affirmer que Lumumba était totalement hors influence étrangère et qu’il n’avait pas été manipulé.

Il est remarquable que  l’Est avait  rapidement récupéré le mythe Lumumba pour en faire un symbole de la lutte contre l’impérialisme occidental.

Quatrième question : quel héritage de l’idéologie unitariste de Lumumba ?  Œuvre coloniale , l’unité du Congo a été perpétuée et consolidée pour les besoins de la guerre froide. Mobutu a  joué la carte occidentale. Mais, rapidement on a compris à Kinshasa que un gouvernement central , c’était la centralisation de la caisse , des gros contrats , des commissions , des détournements massifs et de l’enrichissement personnel. L’unité politique reste assujettie à l’équilibre géopolitique : les journaux prétendûment nationalistes font des statistiques régulières des origines provinciales des hommes au pouvoir et des dirigeants des entreprises publiques. L’idéologie dominante reste le partage du gâteau , à savoir l’appropriation de la souveraineté nationale comme source de puissance et de richesses au moyen de l’étiquette tribale. Les tribus continuent à être regroupées suivant les provinces coloniales.

Les fédéralistes pensent et agissent exactement de même . Ils cherchent à éviter les encombrements aux portillons de Kinshasa et être , comme César « premier dans un village…plutôt que second à Rome », mais avec la main sur le tiroir-caisse.

Washington  , avec la fin de la guerre froide , ne semble plus être intéressé par l’unité du Congo . 

Le temps des grandes multinationales intéressées à opérer sur l’ensemble du territoire est révolu au profit d’une multitude de spéculateurs , trafiquants et aventuriers misant sur la cueillette des ressources naturelles.

Les rebelles rwando-ougandais goûtent aux délices d’un pays morcelé . Et un Bemba ose marchander les prétendues richesses de l’Equateur sans des voies pour leur exportation.

Il ne reste plus que Kabila comme unitariste , encore qu’on ne puisse affirmer si c’est par fidélité au lumumbisme ou par simple opportunité du fait qu’il tient la capitale et les cordons de la bourse… Le régime de Kabila n’a pas hésité à reconduire l’identification des congolais au moyen de leurs villages d’origine.

Cinquième question : Lumumba , père de l’Indépendance ?   Lorsque Lumumba , emprisonné à Buluo ( au Katanga) à la suite de l’émeute de Kisangani est mis en liberté provisoire pour  se rendre à Bruxelles , il arrivera à la Table Ronde après que les autres délégués Congolais et Belges auront pris les décisions capitales, dont  celle de notre  « indépendance  totale et inconditionnelle pour le 30 juin » . En réalité Lumumba ne prendra une part  active qu’à la suite des assises consacrées à l’élaboration de la Loi Fondamentale , notre première constitution. 

Septième question : Le MNC/Lumumba un grand parti national ?  Les élections provinciales de mai 1960 ont permis d’élire 420 députés dont 101 du MNC/Lumumba , et parmi ces derniers , 80 provenaient du bloc Province Orientale (58) Maniema et Sankuru , apparentés à Lumumba lui-même.  Quant au scrutin législatif ,il a investi  33 députés lumumbistes  sur 137 sièges , dont  21 députés de la Province Orientale.  Lumumba n’avait jamais eu la majorité politique réelle dans le pays ni au parlement national. Il comptait néanmoins près de 25% des forces politiques , face à 21 partis élus. Il s’est vu contraint de négocier des coalitions post-électorales pour pouvoir mettre en place un gouvernement disparate et fondamentalement fragile.

Huitième question : Lumumba un grand homme d’Etat ? Le gouvernement Lumumba a trébuché six jours seulement après l’Indépendance . Une mutinerie a éclaté dans l’armée , et il n’ a pas pu la maîtriser . Lumumba était ministre de la défense nationale et la contestation des soldats marquait , non pas tant un soulèvement contre les officiers belges , que l’absence d’autorité morale de Lumumba lui-même sur les troupes congolaises . Et  le Pays est brutalement tombé dans le chaos.

L’Indépendance était un pari selon lequel le Pays et ses habitants se porteraient mieux et plus rapidement sous la direction de ses propres fils . Face à ce destin ,  nous avions droit à des hommes d’Etat capables de saisir le pays tout entier dans ses diversités et ses  contradictions intérieures et extérieures et de guider les premiers pas de notre Nation indépendante . Cet homme devait allier idéalisme et intelligence , force et sagesse . Lumumba n’a pas été à la hauteur . Sa gestion politique a duré le temps d’un feu d’artifice , d’une fusée qui est retombée en mettant le feu à toute la maison.

Pour se convaincre de la stature d’homme politique de Lumumba , il  suffit de visionner  ses images et ses discours  filmés en  1960 pour mesurer le personnage.

Neuvième question : Lumumba un grand idéologue ? Mort jeune , Lumumba a laissé des discours enflammés. Mais , quarante années après ,  nous n’avons toujours pas de recueil de ses pensées cohérentes . Et , pour que le Pays puisse , encore ,  en profiter , il faudrait les adapter aux défis du monde d’aujourd’hui et de demain.

Dixième  question : Lumumba et le tribalisme ? La réalité tribale était une donnée prédominante en 1960 et les partis politiques étaient constitués en blocs tribaux et provinciaux . Le MNC/Lumumba  a subi cette règle en évoluant essentiellement là où il n’existait pas d’ethnies prédominantes , en particulier , en Province orientale , au Maniema et au Sankuru. C’est d’ailleurs vers ces territoires qu’il s’était enfui avant son ultime arrestation.

On peut s’interroger si  Lumumba était détribalisé alors qu’il avait repêché du néant son compatriote Lundula pour le propulser chef d’Etat Major de l’armée . Ses deux derniers compagnons d’infortune étaient issus de son milieu ethnique.

Une chose est indiscutable : même si Lumumba n’était pas tribaliste , ses adversaires politiques , eux , l’étaient profondément et ils ne pouvaient regarder et traiter Lumumba qu’au travers du filtre tribal.

Onzième question : Lumumba a-t-il été assassiné par des congolais ?  On a beaucoup écrit sur les commanditaires et les exécutants étrangers de la mort tragique de Lumumba. Mais notre Héros National  avait des détracteurs et des ennemis mortels au pays-même . Nous attendions des révélations de l’homme fort du Katanga indépendant , Godefroid Munongo . Mais il s’était effondré à la Conférence Nationale avant d’avoir pris la parole .  Nous avons tous la conviction de la responsabilité prééminente de Mobutu qui avait procédé à  la destitution de Lumumba , avant de le mettre aux arrêts et de l’expédier comme cadeau empoisonné  à l’empire sécessionniste du Sud Kasai du Mulopwe Kalonji , puis au Katanga de Tshombé. Mobutu n’a jamais  inquiété les  nationaux impliqués dans cette affaire ( excepté Tshombé ) , comme s’il avait conclu avec eux un pacte de sang .  Même si la CIA  avait commandité , même si des Belges avaient  exécuté la fin de Lumumba , on ne pourrait leur imputer le fait qu’un Jonas Mukamba , qui avait escorté et torturé Lumumba  dans l’avion , a été placé à la tête de la société diamantifère  Miba  , de telle  sorte qu’il a bénéficié d’une confortable rente viagère jusqu’à la prise de pouvoir par Kabila en 1997 ... Il en est de même de Munongo Godefroid , le tout puissant ministre de l’intérieur de Tshombé et d ’ Albert Kalonji , empereur de Bakwanga qui avait quitté le MNC pour se créer une clientèle politique tribale . Ce faisant , il ne pouvait voir en Lumumba qu’un Tetela  . La jonction explosive de la compétition politique et de la haine tribale mêlées ont abouti à ce que Léopoldville ait pensé à se débarrasser de Lumumba entre les mains du sécessionniste de Bakwanga . A Elisabethville où le « colis » est finalement arrivé , on ne jurait que sur la mort de Lumumba .  Kalonji y avait son ambassadeur Raphaël Bintou et était en mesure de participer à la suite des opérations.

Le Kasai d’alors était en pleine guerre tribale , sanglante et sauvage entre les Balubas et les Luluas . La vie des gens n’avait pas de poids . Les machettes étaient toujours prêtes et aiguisées pour trancher des têtes , au milieu d ’ épreuves superstitieuses et de cannibalismes rituels . Et dans cette atmosphère tribale , nul doute que les Kasaiens de Bakwanga voyaient davantage Lumumba comme un « Tetela » que comme le « nationaliste » que nous pensons.

Sans rechercher qui a porté le coup mortel fatal ( les gens d’Elisabethville affirmant que Lumumba leur était arrivé mourant) , cet assassinat apparaît comme une mise à mort rituelle , à l’africaine pour conjurer les démons de la division entre les trois capitales ( Léo , E’ville et Bakwanga) sous la férule occidentale .

Douzième question : quel legs de Lumumba pour notre histoire ? Incontestablement , le seul vrai mérite de Lumumba est d’avoir été notre « premier » Premier Ministre. Mais sa primature aura été un double échec pour lui-même et pour le Pays qui n’a pas pu décoller en douceur.

Une conclusion ? Les raccourcis sont trop faciles à faire et à prendre . La brièveté du phénomène Lumumba ne lui donne pas nécessairement une envergure historique . Son assassinat est à condamner au même titre que la mort violente de millions de congolais .

La conclusion est douloureuse ? Imaginons un seul instant que Kabila ait été assassiné par les Tutsis au lendemain du 17 mai 1997 . Est-ce que cela lui aurait accordé des qualités historiques de « libérateur » ? Nous vivons , actuellement , sous le régime d’un lumumbiste qui n’a pas tenu ses promesses alternatives au règne de Mobutu , même s’il s’investit dans l’excuse d’une guerre d’invasion.

L’Afrique a eu d’autres héros que Lumumba . Les Sekou Touré , et les Nkrumah , ces modèles et supporters de Lumumba . Tous des révolutionnaires tiers-mondistes et non alignés. Ils ont gouverné réellement et longtemps et fort mal . Leurs idéologies ont fondu . Leurs peuples ne les vénèrent plus .

Jugeons donc nos hommes politiques à l’épreuve réelle du pouvoir. Fût-il Lumumba .

J. Kitenge , congolais

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