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Les dernières
révélations flamandes sur la fin tragique de Patrice Lumumba
suscitent des réactions en chaîne : une enquête
parlementaire sur une possible participation de responsables
politiques belges , un témoignage dérangeant parce qu’il impute
cet assassinat à de la haine
ethnique entre Tetelas et Balubas, etc. Même Kabila, en mal
d’initiatives politiques et militaires capitalise la commémoration
du 17 janvier pour régler ses comptes avec la rébellion
rwando-ougandaise et ses multiples victimes innocentes .
Mais qui
donc a été Lumumba ? N’a-t-on pas surexploité des
événements survenus à l’aube des Indépendances africaines
, au temps du tiers-mondisme triomphant et, surtout , de l’entrée
de l’Afrique dans la guerre froide , jusqu’à ces mains nouées
dans le dos et imprimées sur la nouvelle monnaie congolaise ?
Les risques
d’erreurs sur les faits et leurs interprétations
sont malheureusement nombreux et réels en particulier pour
nous , Congolais , qui sommes privés d’une véritable
Histoire commune avec ses « Héros » et ses
« Martyrs » en mesure de créer et de consolider la cohésion
d’une jeune nation . Lumumba ne serait-il pas de ces images pieuses
faites d’anges et de diables des anciens cours de catéchisme ?
Penchons-nous donc sur les faits , même les plus dérangeants pour
nos mémoires et nos consciences collectives.
Tentons de saisir l’étoffe réelle de Patrice Emery Lumumba
.
Première
question : Lumumba est le Père de l’Unité du Congo ?
Avant l’entreprise léopoldienne , aucune unité géographique
, politique ou culturelle n’existait entre les peuples du bassin du
Congo. Lumumba était « unitariste » . Ce faisant , il défendait
une réalisation coloniale . Le Père de l’Unité du Congo , c’est
Léopold II.
Les détracteurs
du courant unitariste avaient tenu des discours fédéralistes et sécessionnistes
dépourvus de vigueur idéologique : ils ne s’étaient jamais
présentés comme les véritables
« nationalistes » qui poussaient la contestation du
colonialisme jusque dans ses racines du Traité de Berlin
de 1885 et la Charte Coloniale de 1908.
Deuxième
question : Les assassins de Lumumba voulaient balkaniser le Congo ?
La Belgique coloniale avait réellement fait campagne pour l’unité
du pays avec le slogan « CONGO UNI PAYS FORT » que l’on
retrouvait même sur les lettres distribuées par la Poste. Lumumba
n’a jamais commandité ni financé cette campagne . Tous les Belges
ne partageaient pas l’option unitariste de Bruxelles . Tous les
Congolais non plus.
Washington
avait besoin d’un Congo unitaire pour les besoins de la guerre
froide.
Côté
congolais , l’assassinat de Lumumba a été , non pas le signal de la balkanisation du
pays , mais , contrairement aux idées reçues , la première
collaboration active entre les dirigeants
en poste à Léopoldville d’où était parti le « colis »
, à Bakwanga première
destination de l’avion et à Elisabethville.
Jusque là
, les deux régimes sécessionnistes du Katanga et du Sud-Kasai
rejetaient le gouvernement central en mettant en cause la
personnalité « dangereuse » de Lumumba . Et du point de
vue de la politique intérieure , Lumumba fut traité comme un
obstacle à la réalisation de l’unité nationale . Sa
neutralisation a été complotée comme une condition à
refaire cette même unité .
Même les
lumumbistes , retranchés à Stanleyville , n’ont pas échappé à
cette accumulation de paradoxes .
Ils ont péché
contre l’unitarisme en faisant sécession et en réduisant l’idéologie
unitariste à la personne de Lumumba . Par la suite , ce sont les mêmes
lumumbistes qui avaient le plus longtemps résisté à la réunification
du Congo en versant dans des rébellions . Et il a fallu recourir au
« diable » de l’Occident
et au sécessionniste Tshombé , pour refaire l’unité et obtenir
les assises de Luluabourg et la naissance de la Première République.
Troisième
question : Lumumba était hors influence étrangère ?
On présente les Tshombé et Mobutu comme autant de pantins de l’Occident
. Ils n’étaient pas les seuls dans cet univers de 1960 en pleine
guerre froide.
Moscou et
Washington s’affrontaient , par congolais interposés , pour la mise
sous contrôle d’un Congo Uni , plaque tournante de leurs influences
en Afrique.
Le bloc de
l’Est avait misé sur Lumumba et
les Occidentaux avaient vite fait de le taxer de « communiste ».
Nul ne peut
affirmer que Lumumba était totalement hors influence étrangère et
qu’il n’avait pas été manipulé.
Il est
remarquable que l’Est
avait rapidement récupéré
le mythe Lumumba pour en faire un symbole de la lutte contre l’impérialisme
occidental.
Quatrième
question : quel héritage de l’idéologie unitariste de
Lumumba ? Œuvre
coloniale , l’unité du Congo a été perpétuée et consolidée
pour les besoins de la guerre froide. Mobutu a
joué la carte occidentale. Mais, rapidement on a compris à
Kinshasa que un gouvernement central , c’était la centralisation de
la caisse , des gros contrats , des commissions , des détournements
massifs et de l’enrichissement personnel. L’unité politique reste
assujettie à l’équilibre géopolitique : les journaux prétendûment
nationalistes font des statistiques régulières des origines
provinciales des hommes au pouvoir et des dirigeants des entreprises
publiques. L’idéologie dominante reste le partage du gâteau , à
savoir l’appropriation de la souveraineté nationale comme source de
puissance et de richesses au moyen de l’étiquette tribale. Les
tribus continuent à être regroupées suivant les provinces
coloniales.
Les fédéralistes
pensent et agissent exactement de même . Ils cherchent à éviter les
encombrements aux portillons de Kinshasa et être , comme César
« premier dans un village…plutôt que second à Rome »,
mais avec la main sur le tiroir-caisse.
Washington
, avec la fin de la guerre froide , ne semble plus être intéressé
par l’unité du Congo .
Le temps
des grandes multinationales intéressées à opérer sur l’ensemble
du territoire est révolu au profit d’une multitude de spéculateurs
, trafiquants et aventuriers misant sur la cueillette des ressources
naturelles.
Les
rebelles rwando-ougandais goûtent aux délices d’un pays morcelé .
Et un Bemba ose marchander les prétendues richesses de l’Equateur
sans des voies pour leur exportation.
Il ne reste
plus que Kabila comme unitariste , encore qu’on ne puisse affirmer
si c’est par fidélité au lumumbisme ou par simple opportunité du
fait qu’il tient la capitale et les cordons de la bourse… Le régime
de Kabila n’a pas hésité à reconduire l’identification des
congolais au moyen de leurs villages d’origine.
Cinquième
question : Lumumba , père de l’Indépendance ? Lorsque
Lumumba , emprisonné à Buluo ( au Katanga) à la suite de l’émeute
de Kisangani est mis en liberté provisoire pour
se rendre à Bruxelles , il arrivera à la Table Ronde après
que les autres délégués Congolais et Belges auront pris les décisions
capitales, dont celle de
notre « indépendance
totale et inconditionnelle pour le 30 juin » . En réalité
Lumumba ne prendra une part active
qu’à la suite des assises consacrées à l’élaboration de la Loi
Fondamentale , notre première constitution.
Septième
question : Le MNC/Lumumba un grand parti national ? Les
élections provinciales de mai 1960 ont permis d’élire 420 députés
dont 101 du MNC/Lumumba , et parmi ces derniers , 80 provenaient
du bloc Province Orientale (58) Maniema et Sankuru , apparentés à
Lumumba lui-même. Quant
au scrutin législatif ,il a investi
33 députés lumumbistes sur
137 sièges , dont 21 députés
de la Province Orientale. Lumumba
n’avait jamais eu la majorité politique réelle dans le pays ni au
parlement national. Il comptait néanmoins près de 25% des forces
politiques , face à 21 partis élus. Il s’est vu contraint de négocier
des coalitions post-électorales pour
pouvoir mettre en place un gouvernement disparate et fondamentalement
fragile.
Huitième
question : Lumumba un grand homme d’Etat ? Le
gouvernement Lumumba a trébuché six jours seulement après l’Indépendance
. Une mutinerie a éclaté dans l’armée , et il n’ a pas pu la maîtriser
. Lumumba était ministre de la défense nationale et la contestation
des soldats marquait , non pas tant un soulèvement contre les
officiers belges , que l’absence d’autorité morale de Lumumba
lui-même sur les troupes congolaises . Et
le Pays est brutalement tombé dans le chaos.
L’Indépendance
était un pari selon lequel le Pays et ses habitants se porteraient
mieux et plus rapidement sous la direction de ses propres fils . Face
à ce destin , nous
avions droit à des hommes d’Etat capables de saisir le pays tout
entier dans ses diversités et ses
contradictions intérieures et extérieures et de guider les
premiers pas de notre Nation indépendante . Cet homme devait allier
idéalisme et intelligence , force et sagesse . Lumumba n’a pas été
à la hauteur . Sa gestion politique a duré le temps d’un feu
d’artifice , d’une fusée qui est retombée en mettant le feu à
toute la maison.
Pour se
convaincre de la stature d’homme politique de Lumumba , il
suffit de visionner ses
images et ses discours filmés
en 1960 pour mesurer le
personnage.
Neuvième
question : Lumumba un grand idéologue ? Mort jeune ,
Lumumba a laissé des discours enflammés. Mais , quarante années après
, nous n’avons toujours
pas de recueil de ses pensées cohérentes . Et , pour que le Pays
puisse , encore , en
profiter , il faudrait les adapter aux défis du monde
d’aujourd’hui et de demain.
Dixième
question : Lumumba et le tribalisme ? La
réalité tribale était une donnée prédominante en 1960 et
les partis politiques étaient
constitués en blocs tribaux et provinciaux . Le MNC/Lumumba
a subi cette règle en évoluant essentiellement là où il
n’existait pas d’ethnies prédominantes , en particulier , en
Province orientale , au Maniema et au Sankuru. C’est d’ailleurs
vers ces territoires qu’il s’était enfui avant son ultime
arrestation.
On peut
s’interroger si Lumumba
était détribalisé alors qu’il avait repêché du néant son
compatriote Lundula pour le propulser chef d’Etat Major de l’armée
. Ses deux derniers compagnons d’infortune étaient issus de son
milieu ethnique.
Une chose
est indiscutable : même si Lumumba n’était pas tribaliste ,
ses adversaires politiques , eux , l’étaient profondément et ils
ne pouvaient regarder et traiter Lumumba qu’au travers du filtre
tribal.
Onzième
question : Lumumba a-t-il été assassiné par des congolais ?
On a beaucoup écrit sur les commanditaires et les exécutants
étrangers de la mort tragique de Lumumba. Mais notre Héros National
avait des détracteurs et des ennemis mortels au pays-même . Nous
attendions des révélations de l’homme fort du Katanga indépendant
, Godefroid Munongo . Mais il s’était effondré à la Conférence
Nationale avant d’avoir pris la parole . Nous avons tous la
conviction de la responsabilité prééminente de Mobutu qui avait
procédé à la
destitution de Lumumba , avant de le mettre aux arrêts et de l’expédier
comme cadeau empoisonné à
l’empire sécessionniste du Sud Kasai du Mulopwe Kalonji , puis au
Katanga de Tshombé. Mobutu n’a jamais
inquiété
les
nationaux impliqués dans cette affaire ( excepté Tshombé ) ,
comme s’il avait conclu avec eux un pacte de sang .
Même si la CIA avait commandité , même si des Belges avaient
exécuté la fin de Lumumba , on ne pourrait leur imputer le
fait qu’un Jonas Mukamba , qui avait escorté et torturé Lumumba
dans l’avion , a été
placé
à la tête de la société diamantifère
Miba , de telle
sorte qu’il a bénéficié d’une confortable rente viagère
jusqu’à la prise de pouvoir par Kabila en 1997 ... Il en est de même
de Munongo Godefroid , le tout puissant ministre de l’intérieur de
Tshombé et d ’ Albert Kalonji , empereur de Bakwanga qui
avait quitté le MNC pour se créer une clientèle politique tribale .
Ce faisant , il ne pouvait voir en Lumumba qu’un Tetela
. La jonction explosive de la compétition politique et de la
haine tribale mêlées ont abouti à ce que Léopoldville ait pensé
à se débarrasser de Lumumba entre les mains du sécessionniste de
Bakwanga . A Elisabethville où le « colis » est
finalement arrivé , on ne jurait que sur la mort de Lumumba .
Kalonji y avait son ambassadeur Raphaël Bintou et était en
mesure de participer à la suite des opérations.
Le Kasai d’alors était en
pleine guerre tribale , sanglante et sauvage entre les Balubas et les
Luluas . La vie des gens n’avait pas de poids . Les machettes
étaient toujours prêtes et aiguisées pour trancher des têtes , au
milieu d ’ épreuves superstitieuses et de cannibalismes rituels .
Et dans cette atmosphère tribale , nul doute que les Kasaiens de
Bakwanga voyaient davantage Lumumba comme un « Tetela » que comme le
« nationaliste » que nous pensons.
Sans rechercher qui a porté
le coup mortel fatal ( les gens d’Elisabethville affirmant que
Lumumba leur était arrivé mourant) , cet assassinat apparaît comme
une mise à mort rituelle , à l’africaine pour conjurer les démons
de la division entre les trois capitales ( Léo , E’ville et
Bakwanga) sous la férule occidentale .
Douzième question : quel
legs de Lumumba pour notre histoire ?
Incontestablement , le seul vrai mérite de Lumumba est d’avoir
été notre « premier » Premier Ministre. Mais sa primature aura
été un double échec pour lui-même et pour le Pays qui n’a pas pu
décoller en douceur.
Une conclusion ?
Les raccourcis sont trop faciles à faire et à prendre . La
brièveté du phénomène Lumumba ne lui donne pas nécessairement une
envergure historique . Son assassinat est à condamner au même titre
que la mort violente de millions de congolais .
La conclusion est douloureuse
? Imaginons un seul instant que Kabila ait été assassiné par les
Tutsis au lendemain du 17 mai 1997 . Est-ce que cela lui aurait
accordé des qualités historiques de « libérateur » ? Nous vivons
, actuellement , sous le régime d’un lumumbiste qui n’a pas tenu
ses promesses alternatives au règne de Mobutu , même s’il
s’investit dans l’excuse d’une guerre d’invasion.
L’Afrique a eu d’autres
héros que Lumumba . Les Sekou Touré , et les Nkrumah , ces modèles
et supporters de Lumumba . Tous des révolutionnaires tiers-mondistes
et non alignés. Ils ont gouverné réellement et longtemps et fort
mal . Leurs idéologies ont fondu . Leurs peuples ne les vénèrent
plus .
Jugeons donc nos hommes
politiques à l’épreuve réelle du pouvoir. Fût-il Lumumba .
J.
Kitenge , congolais
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