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Position de la République Démocratique du Congo à propos de l'abolition de la peine de mort

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Léonard She Okitundu

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  N° CAB/MDH/DA/        /YK/99

 

A Son Excellence Monsieur

le Secrétaire Général

de l’Organisation des Nations Unies

                                                                        à New-York

Concerne :  Position de la République Démocratique du Congo à propos de l'abolition de la peine de mort

 

            Monsieur le Secrétaire Général,

Le Gouvernement de Salut Public de la République Démocratique du Congo, par le biais du Ministère des Droits Humains, présente ses compliments à Son Excellence Monsieur le Secrétaire Général de l’Organisation des Nations Unies à New-York.

Le Gouvernement de Salut Public,  voudrait, en rapport avec l’objet ci-haut émargé, exprimer officiellement à l’ONU son intention de se conformer à la philosophie de l’Organisation internationale sur le principe de l’abolition de la peine de mort, en référence à la dignité et à la valeur de la personne humaine proclamée dans le préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme et, plus particulièrement, à la teneur des articles 3 et 5 de celle-ci aux termes desquels «tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne » ; «nul ne sera soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ». En effet, membre des Nations Unies, la République Démocratique du Congo a adhéré à l’esprit et à la lettre de ladite Déclaration depuis son accession à la souveraineté internationale et, depuis le 17 février 1989 à la Convention des Nations Unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants du 10 décembre 1984.

Ce faisant, le Gouvernement de Salut Public de la République Démocratique du Congo formule à l’intention de l’ONU les préalables nécessaires à la concrétisation d’une telle option sur le plan national au regard des contraintes particulières liées à la situation de la République Démocratique du Congo, considérée comme un pays en voie de développement d’une part, et de sa volonté de réviser sa politique criminelle d’autre part.

Auparavant, il importe de dresser à votre intention ce qu’il convient de considérer comme un «état de lieux » sur la peine de mort en République Démocratique du Congo.

En effet, la peine capitale en République Démocratique du Congo remonte dans la législation positive, à l’époque coloniale. Elle a été instituée par le décret du 30 janvier 1940 portant code pénal de la colonie.

L’article 5 de ce décret cite la peine de mort dans l’échelle des sanctions pénales. Mais les dispositions du code pénal relatives à la peine de mort sont aussi nombreuses que variées. C’est ainsi que cette peine est prévue comme sanction notamment en cas d’assassinat (art 45 du code pénal) ; meurtre (art. 44) ; empoisonnement (art. 49) ; épreuve superstitieuse ayant causé la mort (art. 57) ; arrestation ou détentions arbitraires accompagnées de tortures et suivies de mort (art. 67 al2), vol à mains armées (art. 171) ; meurtre commis pour faciliter le vol ou en assurer l’impunité (art. 85) ; formation des bandes armées dans le but d’attenter aux personnes ou aux propriétés (art. 156 à 158) ; viol ou attentat ayant causé la mort (art.171) ; trahison (art 181à 184 du code pénal) ; espionnage (art. 185) ; attentat tendant à porter les massacres ou les pillages (art. 200) ; la sédition organisée par une bande armée (art. 204), l’usage d’une arme dans un mouvement insurrectionnel (art. 207), la direction ou l’organisation des mouvements insurrectionnels (art. 208).

En somme, dix-sept cas au total sont repris par le code pénal congolais comme devant être sanctionnés par la mort. Et l’ordonnance-loi n° 72/060 du 25 septembre 1972 portant institution d’un Code de justice militaire de son côté, prévoit encore de nombreux cas punissables de la peine de mort. Il en est ainsi de la mutilation volontaire en temps de guerre, lors de l’état de siège ou d’urgence (art. 426), de la lâcheté (art . 428), de la capitulation (art. 429), de la trahison (art. 431), et de la destruction ayant entraîné mort d’hommes (art. 438).

Ce bref aperçu sur les cas punissables de la peine de mort en République Démocratique du Congo, a notamment pour but d’informer les membres des Nations Unies  que cette sanction suprême n’est pas une création du régime politique actuellement au pouvoir. Au contraire, elle se trouve parmi tant d’autres institutions juridiques qui puisent dans le régime colonial où le législateur l’avait même portée au frontispice des châtiments applicables aux criminels de droit commun. Il n’est pas par ailleurs contestable qu’elle ait donné lieu à des abus à cause d’applications multiples et surtout arbitraires qui en ont été faites notamment pour des motifs politiques ou d’opinion sous l’ancien régime.

Il en est résulté un discrédit qui figure aujourd’hui parmi les données du lourd et triste héritage légué par la dictature odieuse de l’ancien régime au pouvoir actuel. Face à cette situation,  le Gouvernement de Salut public s'emploie progressivement à éliminer cette controversée peine de son arsenal répressif en tenant compte de l’évolution des mentalités tant sur le plan national qu’international.

Dans le même ordre d’idées, il convient de porter à la connaissance de l’opinion publique tant interne qu’internationale, que la peine de mort dans le contexte national présent n’est applicable qu’en attendant sa suppression et son remplacement par une peine de substitution. D’ici là, elle ne frappe que les auteurs des crimes odieux ou particulièrement graves. Elle ne s’inscrit nullement dans une stratégie visant à éliminer les individus à cause de leur opinion ou de leur appartenance ethnique.

Mais, parce que la société qui exerce la répression ne saurait adopter le même comportement que les criminels qu’elle poursuit, la République Démocratique du Congo entend s’inscrire dans la droite ligne des pays qui, sans tuer le criminel, développent d’autres mécanismes pour neutraliser celui-ci et l’empêcher ainsi de récidiver.

C’est dans cette perspective que le Gouvernement exhorte les Nations Unies à l’aider à mettre sur pied une politique de coopération multilatérale susceptible de déboucher à court et à moyen termes sur :

-         la préparation et  la rééducation des masses ;

-         la réhabilitation, l’aménagement et la construction des infrastructures pénitentiaires ;

-         l’assainissement des mœurs judiciaires ;

-         le renouveau des institutions publiques en général et de la magistrature en particulier ;

-         le renforcement des effectifs de la police.

        De la préparation psychologique et de la rééducation des masses

Etant donné que pendant des décennies la peine de mort bénéficiait d’une légitimité incontestable aussi bien dans la doctrine que dans l’opinion collective, sa suppression automatique ne peut manquer de soulever des heurts. Et parce que l’opinion publique en République Démocratique du Congo croit encore en la peine de mort en tant que moyen d’expiation et d’intimidation, surtout en ce qui concerne les infractions d’atteinte à la vie, elle n’est pas prête à admettre qu’un assassin puisse ne pas être tué. Déjà, elle trouve d’ailleurs la procédure légale en vigueur longue et inutile en cas de meurtre avec préméditation.

L’opinion publique doit  donc être préparée, informée et éduquée dans le sens d’un certain humanisme. La conversion d’un tel sentiment exige du temps et des moyens susceptibles de favoriser la diffusion d’une nouvelle culture de vie qui tienne compte du courant d’idées contemporaines en matière d’atteinte à la vie.

Le Gouvernement de Salut Public est disposé, moyennant les garanties financières et matérielles de l’ONU, à organiser des campagnes de sensibilisation à travers les programmes scolaires et académiques, des médias et autres moyens d’expression artistiques en mettant à contribution les différents spécialistes de disciplines scientifiques qui peuvent concourir à la préservation de la vie et au changement d’opinions, en l’occurrence, les philosophes, les historiens, les juristes, les psychologues, les moralistes, les anthropologues, les démographes, les médecins, etc.

         De la réhabilitation, aménagement et construction des infrastructures pénitentiaires

Notre administration pénitentiaire n’inspire pas une confiance telle que l’on puisse dire que le délinquant, auteur d’une infraction naguère punie de mort, exécutera complètement la peine de remplacement.

Il y a  lieu de redouter les effets du désarroi probable de la part des citoyens, qui deux ans ou cinq ans après  la condamnation du meurtrier, verraient celui-ci se pavaner dans la rue. Leur impression serait que la justice n’est plus rendue, avec  comme conséquence le sentiment d’insécurité, le retour à la justice privée ou à la vindicte populaire.

Il faut donc que la marche vers l’abolition de la peine de mort s’accompagne d’une amélioration de la politique et de l’administration pénitentiaires afin de concilier l’exigence de sécurité et le besoin d’humanisation.

Concrètement, il sera surtout question de réhabiliter et de réaménager les infrastructures existantes d’une part, et d’autre part d’ériger d’autres établissements pénitentiaires à travers le pays.

A cet effet, le Gouvernement a besoin des moyens logistiques et financiers conséquents pour rendre effective la conversion des prisons en véritables centres de rééducation, de production et de création d’emplois pour l’intérêt de toute la nation.

On ne saurait dans cette perspective s’empêcher de distinguer les établissements pénitentiaires pour les délinquants ordinaires de ceux envisagés pour des cas socio-pathologiques tels que les fous, les mineurs d’âge et les femmes enceintes, qui nécessitent pour les uns des mesures de sûreté curatives, pour les autres des conditions d’éducation particulières et pour les dernières des conditions de garde appropriées.

L’exemple de la mutation subie par la prison centrale de Makala à Kinshasa, actuellement devenue Centre de Rééducation Pénitentiaire mérite d’être encouragé en profondeur. Les efforts accomplis dans ce sens ont, du reste, été salués par le Rapporteur spécial de L’ONU, Mr. GARRETON, lors de sa dernière visite en République Démocratique du Congo. Ce qui implique la nécessité de doter les présents et prochains établissements pénitentiaires des outils de production à multiples usages.

        De l’assainissement des mœurs judiciaires

Le régime politique déchu ayant été caractérisé par l’immoralité, la corruption des mœurs et la destruction totale du tissu économique sans oublier l’inversion des valeurs morales, la     justice n’a pas été affranchie du vent de la dépravation.

Il importe à présent, dans la perspective de garantir une justice humaine et équitable, gage de la confiance et de la sécurité des justiciables, d’œuvrer efficacement pour la répression contre les crimes afin d’assainir les mœurs judiciaires.

        Le renouveau des institutions publiques en général et de la magistrature en  particulier

Les institutions chargées de concourir à la répression des crimes doivent être intégralement réhabilitées après une longue période de paralysie.

S’agissant de la magistrature en particulier,  organe chargé de dire le droit, les membres de ce corps doivent bénéficier d’un traitement préférentiel du point de vue matériel et de l’évolution de leur carrière afin de les mettre à l’abri des pressions diverses qui altèrent le déroulement régulier de la justice.

            Le concours de l’ONU à titre d’appoint serait ainsi appréciable.

    Du renforcement des effectifs de la police.

Vu la tendance constante à la récidive des délinquants professionnels qui commettent des faits punissables de la peine de mort, et étant donné les risques d’évasion que comporte leur détention prolongée, la suppression de cette peine ne peut s’opérer sans prendre en compte des mesures nécessaires visant à renforcer les effectifs de la police.

Le Gouvernement de Salut Public devra procéder au recyclage et à la formation professionnelle des agents de la police nationale. Il devra aussi les doter des moyens logistiques adéquats leur permettant de faire face à une explosion éventuelle des délinquants qui ne seraient plus dissuadés par la suppression du châtiment suprême.

            Monsieur le Secrétaire Général,

Au regard de tout ce qui précède, le Gouvernement de Salut Public réitère son engagement à respecter toutes les conventions pertinentes de l’ONU ainsi que les protocoles et résolutions relatifs à l’interdiction de la peine de mort, des peines ou traitements inhumains, cruels et dégradants.

Toutefois, en attendant la réunion de tous ces préalables nécessaires à la reconversion des mentalités en la matière et à la restructuration de l’administration pénitentiaire, le Gouvernement de Salut Public s’engage sur la voie de l’abolition progressive de la peine de mort en commençant par sa restriction de facto. En attendant la révision du code pénal, cette voie permettrait déjà au niveau pratique de n’appliquer la peine de mort que dans des cas suffisamment réduits et objectivement graves afin que cette peine soit une mesure exceptionnelle.

Cette abolition de facto permet de bénéficier d’un temps nécessaire à l’humanisation des sentiments populaires face au crime et de disposer d’un délai échelonné correspondant à des innovations particulières. Entre-temps, le Gouvernement de Salut Public ne retiendrait la peine capitale que pour les assassinats et les meurtres avec préméditation, et l’excluerait impérativement, pour les personnes âgées de moins de 18 ans au moment des faits, les femmes enceintes, les mères d’un jeune enfant, les personnes frappées d’aliénation mentale et les vieillards, conformément aux recommandations de l’O.N.U.

En tout état de cause, dans la mesure où cette peine serait encore d’ application, il s’imposerait de se conformer strictement aux règles de procédures en posant  notamment l’exigence d’un procès équitable, du principe du double degré de juridiction, du droit d’un recours en grâce, du respect des droits de la défense ainsi que du secret de l’instruction préparatoire.

Le Gouvernement de Salut Public promet de vous faire parvenir dans le plus bref délai un rapport technique et circonstancié des efforts et initiatives entrepris au niveau national en vue de déboucher sur l’abolition effective de la peine de mort dans un proche avenir, au cas où les Nations Unies seraient disposées à l’accompagner dans la mise en application de ce projet.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Secrétaire Général, l’expression de ma très haute considération.

 

Léonard SHE OKITUNDU

Ministre des droits humains

 

Copie pour information :

-         A Son Excellence Monsieur le Président de la République Démocratique du Congo 

Avec l’expression de ma très haute déférence.

-         A Son Excellence Monsieur le Ministre d’Etat chargé des Affaires Etrangères et de la Coopération Internationale ;

-         A Son Excellence Monsieur le Ministre d’Etat chargé des Affaires Intérieures ;

-         A Monsieur le Ministre de la Justice et Garde des Sceaux ;

-         A l’Union Européenne ;

-         A l’Amnesty International ;

-         A la Fédération des Ligues Internationales des Droits de l’Homme ;

-          Au Human Rights Watch.

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