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L'après Lusaka: les Américains veulent mettre pied au Congo.

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Ludo Martens

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Ludo Martens, 15 septembre 1999

L¹organisme appelé « The United States Institute of Peace » a publié le 31 août 1999 un « Rapport Spécial sur la République Démocratique du Congo » rédigé par deux de ses responsables, John Prendergast et David Smock.  Cet Institut travaille pour le Congrès américain. Les membres de son Conseil d¹Administration sont nommés par le Président des Etats-Unis. Ses analyses ont autorité dans les cercles du pouvoir.

 Pour faire ce rapport, les auteurs ont eu des entretiens avec 200 responsables à Kinshasa, dans les territoires occupés à l¹Est du Congo, au Rwanda, en Ouganda et au Burundi, aux Etats-Unis et en Europe, à l¹ONU et à l¹OAU. Les grandes lignes de ce Rapport sont claires et sans nuances, elles reflètent le consensus que les auteurs ont rencontré chez les responsables américains interrogés. Ce rapport nous livre donc une esquisse de la stratégie américaine après les Accords de Lusaka.

 Au Congo et particulièrement à Kinshasa, beaucoup de politiciens attachent une grande valeur aux mots « démocratie, liberté, droits de l¹homme, état de droit et bonne gouvernance » que les Américains répètent à longueur de journées. Eh bien, ce rapport américain nous révèle ce que ces mots doucereux veulent voiler au Congo. Ce rapport nous révèle que les Américains sont les véritables inspirateurs de toute la politique rwandaise au Congo.

Ce rapport ne dit rien sur l¹agression rwandaise et ougandaise, sur l¹occupation, sur la terreur et les massacres organisés dans les territoires occupés. Les deux auteurs de ce document, qui jurent par « la démocratie et les droits de l¹homme », ont identifié deux grands problèmes au Congo. Le premier : il faut faire accepter tous les Tutsi congolais (et surtout les Rwandais qui se font passer comme tels et leurs agents) par les populations congolaises. Le second problème : les milices d¹origine rwandaise et ougandaise qui se trouvent sur le territoire congolais, doivent être désarmées ou éliminées à mort par les autorités de Kinshasa. Voilà ce que veulent concrètement au Congo ceux qui nous rabattent les oreilles avec les mots «démocratie, liberté et droits de l¹homme ».

La théorie américaine de la « souveraineté limitée » du Congo.

Voyons d¹abord comment les deux auteurs américains posent le problème du Congo au moment des Accords de Lusaka.

 Au Congo se pose la nécessité d¹une «campagne de contre-insurrection contre les acteurs non étatiques (les milices) » , mais il se pose également la question du « maintien de la souveraineté et intégrité territoriale du Congo ». Prendergast et Smock affirment que ces « deux principes de portée internationale sont entrés en conflit ». D¹un côté, « l¹obligation

internationale de combattre le danger pour la paix et la sécurité internationales et la menace de génocide posées par les ex-FAR et Interahamwe ». De l¹autre côté « il y a la nécessité de maintenir la souveraineté et l¹intégrité territoriale du Congo ». Or, affirment les deux Américains, le gouvernement congolais n¹a pas abordé sérieusement les problèmes posés par les milices rwandaises. « En réponse à cet absence de sérieuxŠ, l¹Ouganda et le Rwanda ont piétiné le second principe en faisant une tentative de renverser le gouvernement congolais ». En clair : les Américains comprennent parfaitement que les Rwandais et Ougandais ont voulu renverser Kabila et son gouvernement de salut public, parce qu¹ils n¹ont pas combattu comme il fallait les génocidaires hutu. La guerre que mènent le Rwanda et l¹Ouganda contre leur voisin congolais est donc compréhensible et justifiée.

 Il s¹en suit, selon les deux auteurs américains, que le Congo doit être soumis, aujourd¹hui, à un régime de « souveraineté limitée »! Textuellement ils déclarent : « L¹Accord de cessez-le-feu de Lusaka reconnaît que l¹intégrité territoriale du Congo ne peut pas être complètement restaurée aussi longtemps que son territoire est utilisé par les génocidaires comme une base pour lancer des attaques. »

 Les auteurs du rapport nient donc catégoriquement que le Congo est la victime d¹une agression caractérisée de la part du Rwanda et de l¹Ouganda et que cette agression est le facteur qui détermine toute la situation en Afrique centrale. Prendergast et Smock reprennent ainsi la position exprimée de façon constante par le gouvernement américain depuis le déclenchement de l¹agression.

 Tout en niant l¹agression rwando-ougandaise, les auteurs estiment que « la guerre va probablement continuer » s¹il n¹y a pas « une solution pour l¹héritage du génocide et à la crise de légitimité de l¹Etat congolais ». En d¹autres termes, les Américains souscrivent déjà aux prétextes avancés par les agresseurs rwandais pour continuer l¹agression et l¹occupation.

Selon le rapport américain, le Congo doit « harmoniser » ses intérêts avec ceux du Rwanda et « adopter un agenda commun », sinon « la région restera en guerre avec des conséquences de plus en plus dures pour les populations civiles » et le Congo « pourra dégénérer vers une situation de non-Etat irréversible » .  Bref : le Congo doit capituler devant les agresseurs rwandais, sinon l¹Etat congolais disparaîtra et le pays éclatera.

 Nous venons de souligner que la négation de l¹agression flagrante et barbare du Congo par le Rwanda et l¹Ouganda est à la base de ce rapport et de toute la politique américaine. Nous mentionnons deux preuves supplémentaires à l¹appui de cette affirmation.

 Les auteurs reconnaissent que le Rwanda et l¹Ouganda pillent les richesses du sous-sol congolais. « Le Rwanda exporte du tantalium et d¹autres minerais et l¹Ouganda exporte de l¹or et des diamants». Mais ils enchaînent : « Il y a un terrible sentiment anti-Tutsi partout au Congo. Š Aujourd¹hui, dans le Kivu, des dirigeants locaux de la société civile, y compris des responsables de l¹Eglise, utilisent cet arme dangereuse et exploitent le ressentiment contre l¹occupation rwandaise.»  En clair : au Congo ne se pose pas le problème de l¹agression, de l¹occupation et du pillage par les troupes rwandaises et ougandaises, mais un problème de haine et de guerre ethniques contre les Tutsi. A nouveau, les responsables américains reprennent simplement les thèses des agresseurs rwandais.

 Seconde preuve de la négation de l¹agression. A Kisangani, en plein c¦ur du Congo, a éclaté le 14 août 1999 la guerre entre les deux agresseurs, le Rwanda et l¹Ouganda. L¹impérialisme américain a immédiatement dépêché Gayle Smith, le conseiller du président Clinton pour la sécurité nationale, secteur Afrique, à Kampala et Kigali. Un diplomate américain à Kigali déclara : « Nous sommes très préoccupés par ce développement de la situation au Congo entre le Rwanda et l¹Ouganda et, surtout, nous ne comprenons pas très bien ce que cela signifie. L¹Ouganda et le Rwanda sont des amis et alliés traditionnels des Etats-Unis dans la région. »   C¹est invraisemblable, n¹est-ce pas, comment ces gens qui pérorent du matin au soir sur « l¹Etat de droit » et « la démocratie» peuvent se démasquer avec une telle désinvolture ! Aucun Congolais n¹a oublié ce que ces « grands démocrates » ont fait le 2 août et le 26 août 1998. Ces deux jours, la guerre d¹agression lancée par le Rwanda et l¹Ouganda frappait Kinshasa même, le Congo risquait de tomber sous une dictature militaire étrangère, mais les Américains n¹ont rien vu et n¹ont rien su. Ils n¹ont pas dépêché un envoyé de Clinton à Kinshasa. Au moment où l¹agression rwando-ougandaise menaçait Kinshasa, les Américains « comprenaient très bien ce que cela signifiait », puisqu¹ils n¹ont pas jugé nécessaire que Gayle Smith fasse un petit déplacement vers la capitale congolaise.

 Guerre d¹agression rwando-ougandaise contre le Congo ? Les Américains ne connaissent pas. Guerre en territoire congolais entre les armées rwandaise et ougandaise, entre deux pays agresseurs alliés aux Etats-Unis? Les Américains sont immédiatement mobilisés pour y mettre fin !

Lusaka : le feu vert pour l¹ingérence américaine au Congo ?

Quelle est maintenant l¹appréciation de l¹impérialisme américain des Accords de Lusaka ? Les deux auteurs américains estiment que les Accords constituent « une réalisation formidable».

 Cette réalisation, on la doit surtout à la Zambie, la Tanzanie, le Mozambique et l¹Afrique du Sud. Le lecteur aura remarqué que ce sont tous des Etats pro-américainsŠ Prendergast et Smock  soulignent d¹ailleurs que «les Etats-Unis ont également joué un rôle important derrière les coulisses pour soutenir la médiation africaine ». Aujourd¹hui, il s¹agit pour les Etats-Unis de tirer tout le profit de ces accords.  « Il est nécessaire que les Etats-Unis soient activement engagés de façon permanente avec toutes les parties» pour réaliser les différents points de ces accords. Ce travail incombe aux ambassades américaines dans tous ces pays et à l¹envoyé spécial Howard Wolpe et il doit être réalisé, si possible, en étroite coopération avec Aldo Ajello, l¹envoyé de la Communauté européenne.  Les Congolais retiendront que l¹ambassadeur américain à Kinshasa, quelles que soient les paroles trompeuses qu¹il prononce pour amadouer les nationalistes congolais, applique des directives qui concordent dans leurs lignes essentielles avec le contenu du « Rapport Spécial ».

 Aux yeux des Américains, qu¹est-ce qu¹ils ont de si « formidable », ces accords de Lusaka ? Ils estiment qu¹ils leur offrent une base juridique pour pratiquer ouvertement une politique d¹ingérence et de recolonisation à l¹endroit du Congo.

 Les accords offrent aux Etats-Unis trois prétextes, trois Œarguments¹, pour s¹ingérer au Congo comme ils l¹ont fait avec la première intervention de l¹ONU en 1960, du temps de Lumumba.

S¹ingérer pour « instaurer un nouvel ordre politique » à Kinshasa

Premier Œargument-prétxte : les accords disent qu¹il faut « instaurer un nouvel ordre politique » au Congo et les Américains veulent s¹assurer que cet ordre nouveau leur soit favorable.

Dans le « Rapport Spécial », les deux auteurs américains parlent de « la crise de légitimité de l¹Etat congolais » ou encore du « vacuum congolais ». Comme l¹Etat congolais n¹existe pratiquement plus, les milices rwandais et ougandais peuvent y opérer librement et préparer de nouveaux génocides contre les Tutsi congolais et rwandais. Pour cette raison, la communauté internationale (lisez : les Etats-Unis et leurs alliés) doivent intervenir au Congo.

 Le rapport dit : «La communauté internationale doit concevoir l¹Accord de Lusaka une excellente occasion pour assumer, même si c¹est tardivement, ses responsabilités. Š Elle a une opportunité pour aider à combattre la menace permanente de génocide et d¹instabilité régionale Š en apportant son soutien complet à l¹Accord de Lusaka. »  Ainsi donc les Etats-Unis pourront, enfin, prendre leurs responsabilités devant le grand problème qui ravage l¹Afrique centrale. Il s¹agit de « la menace permanente de génocide » contre les Tutsi, bien entendu. Parce que les Américains ne connaissent ni l¹agression, ni l¹occupation, ni la terreur, ni les massacres que subit le peuple congolais, ils ne voient donc pas de « menace de génocide » de ce côté-là.

En revanche, le Congo du nationaliste Kabila apparaît comme la source principale «d¹instabilité régionale », parce que ce pays nourrit, semble-t-il, toutes les milices rwandaise, ougandaise et burundaise. On a compris. Lorsque l¹impérialisme américain affirme qu¹il prendra ses responsabilités, cela veut dire qu¹il interviendra activement en Afrique centrale pour combattre le Congo nationaliste.

 Plus loin, le rapport revient sur la question du l¹organisation du pouvoir à Kinshasa, en affirmant : « L¹Accord de Lusaka tente d¹aborder (la) question (de) la distribution équitable du pouvoir au Congo»  A nouveau les Américains s¹accordent le droit d¹intervenir dans les affaires intérieures du Congo pour y imposer une « distribution équitable du pouvoir ». En d¹autres termes, ils veulent décider ce que les mots « nouvel ordre politique » et «réconciliation nationale » impliquent pour le Congo. En fait, ils utilisent ces concepts pour imposer leurs hommes au peuple congolais, pour faire entrer les rebelles, les mobutistes et les tshisekedistes en force dans le gouvernement de Kinshasa.

S¹ingérer pour assurer la nationalité congolaise « aux Tutsi »

Les accords de Lusaka offrent un deuxième argument-prétexte aux Américains pour s¹ingérer dans les affaires intérieures congolaises : il faut assurer aux Tutsi vivant au Congo tous les droits de la nationalité congolaise.  « La question de la nationalité des populations tutsi congolaises reste explosive. Il faut à ce sujet élaborer une stratégie globale dans le domaine social, légal et économique, y compris des conférences dans les communautés sur la coexistence, la liberté de mouvement des personnes, le développement économiqueŠ Les préoccupations plus générales dans le domaine de la sécurité des populations tutsi doivent être adressées. »

 Si la question de la nationalité des Tutsi congolais est à nouveau posée, c¹est uniquement à cause de la guerre d¹agression lancée par la grande bourgeoisie tutsi du Rwanda. Au cours de sa première année de son pouvoir, Kabila a reconnu la nationalité congolaise aux Tutsi habitant le Congo en 1960, il leur a fait confiance et leur a confié des responsabilités importantes. La « question de la nationalité » a resurgi parce qu¹au début de l¹agression, le peuple a vu se présenter des tutsi « congolais » avec des passeports rwandais ou comme agents des agresseurs rwandais. La préoccupation majeure des deux auteurs américains est maintenant de «garantir » la nationalité congolaise à ces ennemis du peuple congolais.

« Garantir » la nationalité aux ennemis du Congo ?

Cela ressort aussi des perspectives politiques qu¹ils développent pour les Kivu. « Dans les deux Kivu Š des populations locales parlent de l¹importance de la cohabitation et de la coexistence pacifiques et même de la réconciliation. » Š « D¹autres efforts sont entrepris par les communautés du Kivu pour séparer les populations locales et les groupes armés et pour inviter les groupes armés à déposer les armes. Dans ce contexte, des représentants de la communauté internationale devront contacter des dirigeants des Maï Maï. Š Au Nord-Kivu, une institution appelée Barza ­ Conseil des sages ­  à laquelle les huit groupes ethniques de la région participent, a été remise en activité. Les participants ont décidé qu¹aucune communauté n¹a le droit de mettre en question la nationalité d¹une autre communauté. »

 Ici nous voyons à quel point la campagne anti-nationaliste et contre-révolutionnaire des Etats-Unis coïncide avec les efforts des agresseurs rwandais. Ces derniers s¹efforcent de soumettre les populations des Kivu non seulement par des moyens militaires mais aussi par des méthodes politiques. Pour les Américains, il n¹est pas question au Kivu d¹agression et d¹occupation rwandaise, ni de contrôle sur les populations ou de pillages des richesses par les agresseurs. La grande question est la « cohabitation et la coexistence » entre les différentes tribus. Or, cela est justement la tactique politique utilisée par les agresseurs pour s¹imposer et imposer leurs hommes. Ce que visent en réalité les occupants rwandais et les Américains, c¹est la « coexistence » et la « réconciliation » avec des Tutsi qui agissent comme agents de l¹expansionisme rwandais !

 Les « Barza » dont les auteurs font l¹éloge, sont les « assemblées provinciales » que les occupants ont imposées au Sud-Kivu et au Nord-Kivu. Elles regroupent une trentaine de « notables » autoproclamés qui ont été réunis avec les plus grandes difficultés : les Rwandais ont dû débourser entre 3.000 et 10.000 dollars pour obtenir l¹accord de certainsŠ Un des trente élus de Bukavu, monsieur Aloys Muzalia, a écrit une lettre au gouverneur, datée du 9 août 1999 dans laquelle il dit : « J¹ai été désagréablement surpris d¹apprendre que vous m¹avez nommé membre d¹une pseudo-assemblée. Je n¹ai jamais cru dans une paix durable imposée par les armes ».

 A propos de la « coexistence entre ethnies », il faut encore dire ceci. Comme l¹agression rwandaise est le facteur déterminant, les Tutsi congolais se divisent inévitablement en deux camps : ceux qui sont patriotes congolais et qui se distancient de l¹agression rwandaise et ceux qui délibérément servent les agresseurs.

 Bien sûr, le danger existe que des Congolais posent également le problème en termes ethnique et opposent les Tutsi en tant que « ethnie étrangère » aux ethnies autochtones. Mais c¹est une erreur commise par des populations qui ont raison de s¹opposer à une agression qui est essentiellement l¹¦uvre de militaires tutsi rwandais. Au cours de l¹actuelle guerre de résistance nationale, il y a des traîtres dans presque toutes les ethnies du Congo.

Comme partout ailleurs, il s¹agit de faire la distinction entre les Tutsi congolais patriotes et les Tutsi congolais traîtres qui travaillent pour l¹agresseur. C¹est en reconnaissant pleinement les droits des Tutsi congolais, qu¹on pourra efficacement isoler et neutraliser les agents de l¹ennemi.

Détacher progressivement le Kivu du Congo ?

Si les Américains veulent faire reconnaître au Kivu « la nationalité congolaise » à des Rwandais et à des collaborateurs des Rwandais, cela cadre dans leur plan pour détacher progressivement cette province de Kinshasa. On sait que les agresseurs rwandais veulent réaliser pour les Kivu une «large autonomie » par rapport au gouvernement central. Les auteurs américains les suivent sur cette voie de la sécession. Le « Rapport Spécial» affirme : « Le dialogue national sera une grande opportunité pour aborder les questions de la reconstruction de l¹Etat. Š Le RCD va développer un certain nombre de questions lors du dialogue, y compris celles du fédéralisme, de l¹autonomie régionale et des droits de citoyens pour les populations banyamulenge. »

 Il est bien connu que les Américains et les Allemands ont développé cette tactique pour faire éclater l¹Union soviétique et la Yougoslavie. Au Congo, le fédéralisme servira essentiellement à mettre les Kivu sous contrôle rwandais et la Province orientale aux mains des Ougandais. Les auteurs américains écrivent : « Sur le plan régional, pendant la période de l¹application de l¹Accord de Lusaka, des efforts concertés doivent être faits pour progresser dans la planification économique régionale ; il faudra réunir les gouvernements de la région pour réfléchir ensemble à des initiatives pour attirer des investissements étrangers, pour développer les infrastructures et promouvoir le commerce dans la région. Š Par exemple, l¹Ouganda est depuis longtemps en faveur de la construction d¹une autoroute Beni-Kisangani pour lier les océans atlantique et indien. »  Ici apparaît en toute clarté le sens du « fédéralisme » : le Kivu et la Province Orientale «autonomes » seront simplement intégrés dans la « planification économique » du Rwanda et de l¹Ouganda. Les Américains utiliseront leur « aide au développement du Congo » pour obliger ces provinces congolaises à s¹intégrer dans la sphère d¹influence du Rwanda et de l¹Ouganda.

 « Dans les mois qui suivent la signature de l¹Accord de Lusaka, il sera essentiel, spécialement pour la réhabilitation de l¹économie du Kivu, d¹accorder des ressources pour le développement et l¹investissement qui peuvent vite être libérées. » Le rapport cite un grand nombre de services américains qui peuvent libérer des fonds, allant du Bureau pour les Initiatives de Transition à certains fonds du Pentagon. Mais cette « aide au développement » n¹a strictement rien à voir avec le développement économique du Congo : cet argent sert essentiellement à imposer une politique américaine et rwandaise au Kivu. Cet argent sert à faire marcher la population du Kivu contre les Interahamwe (et donc pour l¹armée rwandaiseŠ). Les auteurs notent : « La population doit voir rapidement des bénéfices économiques de la campagne réussie contre les ex-FAR et Interahamwe. » Cet argent sert aussi à corrompre les populations et les amener à accepter la présence des Rwandais et des agents rwandais. « Les initiatives humanitaire et de développement doivent créer des occasions pour les communautés voisines de coopérer et de se mélanger pour des raisons économiques et sociales. »   Les Américains offriront quelques sous aux Congolais du Kivu pour qu¹ils sortent de la misère inhumaineŠ à condition qu¹ils s¹entendent avec les Rwandais et leurs agentsŠ Bien sûr, une fois le contrôle du Rwanda sur les Kivu solidement assuré, la générosité américaine s¹arrêtera tout net.

 Selon les auteurs du rapport, les Etats-Unis, doivent remettre des moyens financiers à ceux qui soutiennent leurs objectifs mais ils doivent aussi sanctionner ceux qui leur résistent. Selon les auteurs du rapport, les Etats-Unis, la Communauté européenne et la Banque Mondiale doivent immédiatement dégager des moyens financiers nécessaires pour soutenir l¹Accord de Lusaka. « L¹aide doit constituer un stimulant pour appliquer les décisions de Lusaka. » Mais il faut aussi « exercer des pressions Š et (appliquer) des sanctions spécifiques et graduelles contre chaque partie qui viole les termes de Lusaka. Chaque pays qui viole l¹accord en offrant des armes ou un refuge aux acteurs non-étatiques doit être sanctionné. »  Ainsi, les Américains s¹engagent complètement sur la politique défendue par les deux Etats agresseurs au Congo : le gouvernement congolais sera obligé à mener la guerre aux rebelles rwandais et ougandais qui se trouvent sur son territoire et cela sous peine de sanctions.

 Disons que sur ce point aussi, les Accords de Lusaka sont profondément injustes : les rebelles du Rwanda et de l¹Ouganda qui se battent contre le régime en place et qui ont une base populaire indéniable, doivent être traités comme des criminels et des hors-la-loi par le gouvernement congolais. Mais les rebelles du Congo, qui sont de simples marionnettes dans des mains rwandais et ougandais et qui n¹ont pas la moindre base populaire au pays, sont traités sur un pied d¹égalité avec le gouvernement légitime !

S¹ingérer pour éliminer les milices combattant les régimes de Kampale et Kigali

Le troisième argument-prétexte pour l¹intervention américaine au Congo : l¹élimination des groupes rebelles qui se battent contre les régimes de Kigali et de Kampala.

 Revenons d¹abord un instant sur les « développements positifs » dans le domaine politique que les Américains décrivent au Kivu et que nous avons déjà mentionnés: séparer les groupes armés de la population, contacter les Maï Maï pour les reconvertir, créer des conseils de « réconciliation entre les ethnies », utiliser l¹aide au développement et l¹aide humanitaire pour faire « accepter les Tutsi »Š Tout cela correspond exactement aux méthodes des opérations contre-insurrectionnelles que l¹armée rwandaise a mise en pratique dans le Nord-Ouest du Rwanda contre les Interahamwe et leur «sympathisants ».

 Prendergast et Smock écrivent : « Les éléments des ex-FAR et Interahamwe, l¹ADF et d¹autres groupes doivent être séparés de la population civile et désarmés. Pour conduire avec succès des campagnes contre-insurrectionnelles, les stratèges doivent utiliser des moyens militaires, judiciaires, politiques, sociales et économiques. Au Nord-Ouest du Rwanda, le- gouvernement rwandais a transformé avec un succès ce qui avait commencé par une offensive militaire brutale contre les ex-FAR et Interahamwe et leurs sympathisants en une opération contre-insurrectionnelle plus correcte et équilibrée. »

 Cette « opération plus correcte » est sans aucun doute le résultat de l¹intervention directe de spécialistes américaines du domaine de la guerre contre-révolutionnaire. On se rappelle qu¹au Nord-Ouest du Rwanda, plus de 600.000 hutus ont été déplacés dans des villages sous haute surveillance. Les deux auteurs américains appellent cette opération un franc succès et en énumèrent les éléments principaux : la création de groupes d¹auto-défense locaux, l¹éducation populaire contre les Interahamwe, la réintégration d¹un grand nombre ex-FAR dans l¹armée, l¹aide humanitaire, l¹organisation d¹élections locales, la séparation agressive entre les éléments armés et non armés parmi les hutu. En fait, nous voyons réapparaître ici au Rwanda tous les éléments de la stratégie anti-Vietcong mis en ¦uvre par l¹armée américaine pendant la guerre du Vietnam. Et les auteurs de « l¹Institut pour la Paix » ( !) de conclure : « La Commission Militaire Mixte doit adopter une stratégie intégrée pareille. »  L¹impérialisme américain demande donc simplement aux militaires congolais, zimbabwéens et angolais de « pacifier » l¹Est du Congo en copiant la stratégie contre-révolutionnaire que l¹armée rwandaise a utilisé contre les hutu dans le Nord-Ouest du Rwanda !

 Nous sommes ici au c¦ur même de la stratégie américaine pour contrôler militairement l¹Afrique centrale en s¹appuyant sur le Rwanda et l¹Ouganda.  « L¹accord de Lusaka affirme que tous les Etats ont une obligation collective de rompre avec les génocidaires et de les combattre. Le Rwanda croit que cet accord offrira la légitimité internationale nécessaire à ses efforts pour affronter les génocidaires où qu¹ils soient.»  Nous avons vu que le Rwanda estime que les accords de Lusaka lui donnent le droit d¹éliminer les Interahamwe où qu¹ils soient et donc d¹opérer sur le territoire congolaise pendant des années, s¹il le faut. Les Américains appuient cette interprétation. Mais ils ajoutent que les armés congolaise, zimbabwéenne et angolaise doivent désormais soutenir ces efforts rwandais et donc entrer dans une sorte de « pacte de sécurité collective » dirigé contre les milices rwandaises et ougandaises !

 Les Américains rêvent que la Commission Militaire Mixte deviendra le noyau d¹un tel « pacte de sécurité. Mais, pour y arriver, ils doivent évidemment empêcher que les contradictions entre leurs deux alliés, le Rwanda et l¹Ouganda, s¹approfondissent. Le Rapport Special dit :  «Il faut institutionnaliser les canaux de communication (entre ces pays) et les Etats-Unis peuvent y contribuer par une assistance technique. La Commission Militaire Mixte pourra devenir un forum pour une coopération militaire régionale » . Comme cette Commission travaillera en étroite collaboration avec les officiers de l¹ONU, nous voyons ici s¹esquisser un plan américain pour Œavoir des entrées¹ dans toutes les armées de la région.  Or, on sait que la « recolonisation militaire » est un objectif majeur de la politique africaine des Etats-Unis. Il s¹agit de leur fameux « Africa Crisis Response Initiative », des troupes d¹élite que les Américains veulent former au sein des armées africaines et qui fonctionneront comme des mercenaires qui interviendront là où les Américains le jugent opportun. Rappelons qu¹au départ, les Américains avaient l¹espoir de pouvoir séduire le Zimbabwe avec cette initiative néocolonialeŠ

 C¹est bien une intégration militaire autour de l¹axe Kigali-Kampala que les Etats-Unis veulent imposer à la région. Ils l¹affirment d¹ailleurs en toute clarté. « Formaliser le cadre sécuritaire régional Š réunifierait la région autour d¹une plate-forme commune contre les acteurs non-étatiques qui minent l¹intégrité territoriale du Congo. Sur  cette question, avant l¹accord de Lusaka, les Etats-Unis ont joué un rôle particulièrement important dans les coulisses. » « La Communauté internationale (lisez : les E.U.) doit intensifier ses efforts pour construire des ponts entre les belligérants. La Commission Militaire Mixte est la clé du succès pour le cessez-le-feu et la consolidation de la paix. Elle doit identifier, rassembler, registrer et désarmer les milices non-étatiques. Ceci implique une rupture des alliances tactiques actuelles de ces milices avec les gouvernements congolais et zimbabwéen. »

 En s¹appuyant sur les  accords de Lusaka, les Américains  veulent offrir aux armées rwandaise et ougandaise une victoire militaire complète qu¹elles n'ont pas pu obtenir sur le champs de bataille. La véritable guerre opposa et oppose les agresseurs au pays agressé, le Congo, et à ses alliés. Mais les Américains ne « reconnaissent » pas cette guerre, la seule guerre qu¹ils connaissent est celle contre les milices non-étatiques. Les Américains veulent utiliser Lusaka pour obliger le Congo, le Zimbabwe et l¹Angola de capituler devant le Rwanda et de se joindre à lui pour combattre les Interahamwe !

 Le « pacte sécuritaire régional » qui doit lier le Rwanda, l¹Ouganda, le Congo, le Zimbabwe et l¹Angola contre les milices, permettrait aux Américains d¹infiltrer toutes les armées de la région et d¹y recruter des agents secrets. Le « Rapport Spécial » affirme que le « soutien international » sera important pour assurer « les besoins logistiques de la Commission Militaire Mixte, pour apporter un soutien en matière de transport et communications à la CMM, pour mettre sur pieds un réseau  de renseignements et d¹informations. » « Le réseau d¹information Š fonctionnera au niveau technique entre les officiers militaires, bien à l'écart des politiciens qui pourraient utiliser l¹information de telle façon qu¹une ou plusieurs parties se retirent du mécanisme ».  Mais comme il est peu probable que Kabila mordra dans cet hameçon, les Américains doivent trouver un autre prétexte pour « superviser » et infiltrer l¹armée congolaise. Le voici :« intégrer les forces (armées) gouvernementales avec celles du RCD et du MLC sera aussi une tâche difficile qui exigera Š une supervision internationale ».

Les Américains viendront « développer les futurs dirigeants » du CongoŠ

Les Etats-Unis ont donc entamé une grande offensive pour étendre leur contrôle politique et militaire sur le Congo sous le drapeau des « accords de Lusaka ». Le « Rapport Spécial » expose très clairement la stratégie et les tactiques que les Américains veulent utiliser pour dominer le Congo post-mobutiste.

 Au Congo, les partis de l¹opposition dite « démocratique » et les organisations de la société civile devront se prononcer sur cette stratégie et décider s¹ils se prêteront à jouer un rôle dans la mise en application de cette politique anti-congolaise des Etats-Unis.

 Les Etats-Unis ont déjà annoncé une campagne de charme en direction de ces partis et organisations. Ils ont annoncé que des émissaires de leurs «instituts pour la démocratie » débarqueront bientôt à Kinshasa, Lubumbashi, Kisangani, Goma et Bukavu dans le but de recruter des Congolais qui sont prêts à servir les intérêts américains.

 En fait, c¹est le modèle de la contre-révolution nicaraguayenne. Au Nicaragua, les Américains ont financé, entraîné et dirigé les « contras », ces milices non-étatiques qui combattaient le pouvoir nationaliste des Sandinistes par les armes et la terreur. Ce rôle est joué au Congo par l¹alliance entre le Rwanda, l¹Ouganda et les Rebelles. Au Nicaragua, les nombreux « Instituts de la Démocratie » ont organisé d¹innombrables séminaires sur les questions de la démocratie et des élections, séminaires qu¹ils ont utilisé pour créer une opinion publique anti-sandiniste. Par la guerre contre-révolutionnaire, les Américains ont créé la misère et le désespoir dans le peuple; par des flots de dollars, les Américains ont payé la propagande électorale des partis réactionnaires. Militairement et politiquement affaiblis, les forces nationalistes du Nicaragua ont finalement été renversées « par la voie électorale ».

 Au Congo aussi, les Américains suivent cette voie. Voici ce qu¹en dit le Rapport Spécial : « Les Etats-Unis et d¹autres gouvernements devraient régulièrement et collectivement avoir des rapports avec le RCD, le MLN, des responsables des partis politiques et de la société civile dans les zones contrôlés par les rebelles pour discuter toute une série de questions concernant la démocratie et les droits fondamentaux. Cela fait partie du processus de transition, lié à l¹application de l¹accord de Lusaka. Il faut planifier maintenant que les instituts américains pour la démocratie entrent pendant la période de transition en contact avec les représentants des partis et de la société civile aussi bien l¹Ouest qu¹à l¹Est du Congo. Š Un objectif majeur dans tout le Congo est le développement de dirigeants futurs. »

 Les « démocrates » américains qui vont bientôt descendre sur Kinshasa, Gbadolite, Goma et Bukavu ont donc aussi pour tâche de « développer les dirigeants futurs » du Congo ! On se rappelle qu¹en 1960, Karl von Horn, le général suédois travaillant pour les services américains, dirigea les troupes de l¹ONU envoyées au Congo. Dans ses mémoires, publié en 1966, il se vante d¹avoir combattu Lumumba et d¹avoir « découvert » le seul homme capable de diriger le Congo : Mobutu. Il écrit : « Contrairement à Lumumba, Mobutu me semblait un patriote authentique qui ne perdait pas son temps à jouer avec des théories communistesŠ »

 Il appartient à la nouvelle génération congolaise de ne pas permettre que les Américains puissent causer pour la seconde fois une tragédie pareille dans leur pays. Il faudra la vigilance de tous pour ne pas permettre que les Américains puissent « développer » au sein des partis dits « démocratiques », de la société civile et des troupes rebelles de nouveaux Bombokos, Ndeles, Cardosos, Tshisekedis ou Bo-bolikos, pour ne nommer que quelques commissaires du gouvernement installé après le premier coup d¹Etat de Mobutu, le 14 septembre 1960, ou « développer » de nouveaux Mulambas, Bombokos, Tshisekedis, Kidichos, Bolikangos et autres Nendakas, pour ne mentionner que quelques ministres du gouvernement du second coup d¹Etat de Mobutu, le 24 novembre 1965.

Ludo Martens

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