Coincé par les rebelles qui occupent 60% du territoire; obligé à participer paritairement avec les autres composantes des forces vives du pays au dialogue national, les marges de manœuvre de M. Kabila semblent limitées. En prévision de sa participation au Sommet de la Francophonie qui aura lieu à Moncton du 2 au 6 septembre, un membre de la rédaction lui a adressé une lettre ouverte que nous publions à l'intérieur de nos pages. *
Lettre ouverte à
Monsieur Laurent Désiré KABILA
Président de la République Démocratique du Congo
Paul P. Lubendi
Excellence Monsieur le Président,
J'ai l'honneur de joindre ma voix à celles de plusieurs membres de la diaspora congolaise pour vous saluer et vous souhaiter la bienvenue au Canada.
Ce pays est un havre de paix, un sanctuaire des droits et libertés de la personne, un lieu où se façonnent les intelligences du destin. Celui que vous dirigez est doté de ressources variées et d'énormes potentialités de développement. L'espace linguistique qui le lie au précédent entend harmoniser les vues sur les problèmes qui affectent l'échiquier politique international. L'influence du Congo sur cette plate forme est toujours en construction en dépit du poids démographique qui en fait le deuxième pays francophone du monde.
C'est dire que votre présence ici m'interpelle.
Excellence,
Votre gouvernement n'a pas jugé utile de participer aux dernières assises de la francophonie qui se tenaient à Hanoi, au Vietnam. A l'heure où les effets déshumanisants de la globalisation sèment de l'inquiétude, il est justifié de prendre le temps de réflexion sur les enjeux d'une participation à ce genre de forum.
Il est vrai que notre relation privilégiée avec la France nous a fourni plusieurs raisons de douter d'elle. Mais il est tout aussi vrai qu'à un moment de l'histoire de l'humanité, la France a été un des lieux du monde où des hommes engagés ont tenté de développer une conception de la République, une conception de l'Etat-nation, c'est-à-dire une idée, une passion commune qui permette de réaliser sur terre quelque chose de plus profond, de plus grand qu'eux-mêmes, afin de porter loin l'espèce humaine dans la voie du progrès et générer un ordre meilleur d'existence humaine.
Excellence,
Dès 1990, plusieurs organisations de la Société Civile congolaise ont tenté de porter la question de la conception de la nature humaine au centre des débats politiques, dans le contexte de la Conférence nationale souveraine. En particulier, une campagne dans ce sens, initiée par des associations professionnelles de l'enseignement supérieur et universitaire ainsi que celles de la recherche scientifique et animée avec passion par des associations estudiantines, a été prise en tenailles par les intérêts du pouvoir qui déchiraient la mouvance présidentielle aux partis politiques de l'opposition.
Depuis cette époque, des partis ont proliféré dans l'espace politique congolais. Ils rendent compte, par leurs configurations, de la dynamique qui gouverne l'identité diversifiée des peuples du Congo et que l'aventure coloniale s'est employée à étouffer.
Vous êtes un témoin privilégié de la lutte pour l'indépendance de la RDC. Vous savez que le concours des circonstances a transformé des regroupements ethniques en partis politiques pour la conquête du pouvoir. Vous savez également que le temps n'a pas réussi à panser les plaies des conflits politiques ou ethniques qui, à l'époque déjà, ont ensanglanté le pays au risque de le morceler.
Trente ans plus tard, cette page de l'histoire était réactualisée. Un gouverneur zélé a expérimenté avec succès l'opération d'épuration ethnique qui a marqué la sécession du Katanga. L'impunité, l'indifférence de la communauté nationale, l'insensibilité de l'opinion internationale devant une tragédie humaine, l'honneur que votre excellence a fait à ce responsable de génocide en l'élevant au rang d'ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République au Kenya, ont conforté celui-ci dans une arrogance et un cynisme qui le poussent, aujourd'hui encore, à se lancer dans une campagne d'incitation à la haine tribale.
Faut-il le souligner, ce puissant dignitaire est pour vous comme pour moi un frère, un descendant de Ilunga Mbidi. A ce titre, il est comme vous et moi un héritier d'une longue histoire, d'une tradition séculaire de culture et de pouvoir qui s'étale de la rivière Kasaï aux confins du Botswana en Afrique australe. La dénomination de ce pays du Kalahari est d'ailleurs chargée d'une idée fondamentale dans la culture bantoue. En tswana, langue nationale du pays, elle équivaut à kuswangana qui signifie, dans la variante luba en usage dans ledit pays, "s'aimer les uns les autres...".
Les uns ou les autres, de manière exclusive, sont face à face au Burundi et au Rwanda. Quelles que soient les véritables raisons de la crise qui y sévit, leur catalyseur des tragédies est constant. C'est le système de significations symboliques qui organise le tissu social. Ce système est en conflit ouvert avec celui des nations qui peuplent l'Est du Congo si bien qu'il a servi de prétexte aux tensions, puis à l'invasion que nous déplorons et qui risque de démanteler à jamais notre patrimoine territorial.
Excellence,
Le 35ième sommet des chefs d'Etats de l'Organisation de l'Unité Africaine, tenu à Alger du 12 au 14 juillet dernier, a abordé le thème de l'unité et de la coopération sur le continent. Deux approches diamétralement opposées ont cerné le sujet.
La première, initiée à Kampala, repose sur la prémisse réductrice selon laquelle, en raison des limites objectives de l'espace géographique, les luttes de pouvoir et de domination entre peuples et états sont inévitables. La possession du sol et de ses ressources doit faire l'objet de combats politiques et militaires entre peuples concurrents. En conséquence, l'O.U.A. devrait adopter, comme préalable au thème abordé, un redécoupage des frontières actuelles des Etats membres.
A la différence de la géopolitique de Kampala, le Président Sud Africain Thabo Mbeki a proposé une stratégie sur base d'une évaluation des facteurs culturels, sociaux, techniques et économiques devant précéder l'examen des facteurs géographiques et politiques. L'unité et la coopération souhaitées résulteraient alors du développement optimal des potentiels intellectuels et matériels des peuples d'Afrique. En conséquence, le nœud du problème c'est l'homme.
Les cas évoqués ci-dessus montrent à suffisance que la conception de la nature humaine est un enjeu stratégique dont l'oubli risque de transformer l'héritage culturel particulier des nations congolaises en un pouvoir de résistance au processus de démocratisation.
Excellence,
L'homme se réalise lui-même en tant qu'être de raison et puissance de travail active. Il se définit par le perfectionnement continu de son pouvoir de création qui détermine le progrès de la société. L'union intime du progrès scientifique et du progrès social repose sur l'éducation générale de la population. A l'heure actuelle de la compétitivité planétaire, elle est vitale pour l'espèce humaine. Il n'y a rien de plus criminel contre l'humanité que de laisser s'effriter ses fondements: cela équivaut à assassiner, à l'intérieur de l'homme, ce qu'il a de plus précieux et qui en fait l'image de Dieu.
Excellence,
Le premier congrès des Comités du pouvoir populaire s'est tenu à Kinshasa du 20 au 23 avril dernier. Dans le discours inaugural, vous avez manifesté le courage patriotique de reconnaître que le parti unique AFDL était un conglomérat "opportunistes et d'aventuriers imposés par l'Ouganda et le Rwanda". A ce titre, il ne pouvait pas achever la tâche historique de cession du pouvoir au peuple.
Le congrès a adopté une charte qui, dans don article 1 alinéa 4, s'engage à " élever le niveau des connaissances des masses dans tous les domaines en renforçant l'esprit de recherche, d'initiative et de créativité dans les domaines scientifiques, techniques,, technologiques et culturels; encourager la formation des techniciens en fonction des besoins de développement et du progrès de l'économie nationale".
C'est une intention politique de portée historique dans la mesure où elle témoigne d'une évolution positive de l'opinion vers un débat d'avant-garde.
Une telle intention s'insère normalement dans un curriculum qui reflète, à long terme, le consentement des membres du corps social à partager un certain nombre de valeurs à être discutées et privilégiées dans un espace public commun. Or, dans la crise qui perdure et qui déchire actuellement la RDC, c'est précisément ce consentement qui est mis en procès.
En outre, peut - on sincèrement compter sur cet engagement lorsque les personnes chargées de le coordonner au sommet de l'Etat sont les mêmes qui, dans la dictature déchue en mai 1997, ont méthodiquement conçu, planifié, exécuté et vulgarisé un système d'anti-valeurs qui a progressivement, efficacement et profondément banalisé et compromis l'éducation nationale en RDC ?
Excellence,
Dans la tourmente actuelle, une urgence s'impose: l'ébauche d'un pacte social. La Société Civile, toutes les forces du changement ainsi que la population l'appellent vivement à travers un débat national. C'est le lieu qui garantit la souveraineté nationale et la légitimité du pouvoir.
Veuillez agréer, Excellence Monsieur le Président, l'expression de ma parfaite considération.
Paul Lubendi
· Titre tel que paru dans le mensuel de l'Union de la Diaspora Congolaise du Canada, LA RENAISSANCE n° 31 du 31 août 1999. Pour information et autres renseignements sur la Renaissance, prière appeler au (514) 277-1319 (Montréal, Canada) ou nous joindre par E.mail : mwambakt@dsuper.net
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