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La tragédie de Libenge

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Clément Sukuasa

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Le dimanche 03 janvier 1999, en fin de matinée, les troupes de Jean-Pierre Bemba ont fait leur entrée à Libenge ; c'était sans combat mais au milieu de la liesse populaire d'une foule qui est allée les attendre à Boyabo (19 Km). Dès leur arrivée les hommes de troupe vont s'installer partout dans les principales entrées de la ville (route de Ngombe, de Batanga vers l'autre bout de la Cité, de Lisingo du côté du Collège en construction) ; dans les forêts environnant Libenge et dans les ports publics et privés.

Les ex-FAZ qu'on avait postés à Libenge étaient impayés depuis six mois ; ils manquaient de renforts ; ils avaient déposé leurs armes à l'approche des troupes rebelles. Ils se rendront sans résistance, d'autant plus qu'ils allaient être directement payés : chacun recevrait une solde forfaitaire promise par les rebelles, elle s'élèverait à quatre cents dollars.

Cinq jours plus tard, alors qu'on attendait l'arrivée annoncée de Jean-Pierre Bemba à Libenge, dans la matinée du vendredi 08 janvier 99, Libenge est bombardée six fois, non pas au Centre-Ville mais dans les environs. Une bombe a même atterri de l'autre côté du fleuve Ubangi, du côté de Mungomba, Chef-lieu de la Sous-Préfecture de la Lobaye (R.C.A.). Au même moment les soldats des FAC et Alliés réussissent à débarquer à Bangui (R.C.A.), une partie entre à Zongo et reprend le terrain, une autre partie plus nombreuse descend par route jusqu'à Mongomba pour prendre en étau les rebelles stationnés à Libenge.

Le samedi 09 janvier, vers 15 heures, les troupes de Kabila traversent de Mongumba pour un assaut final sur Libenge. D'après les témoignages et les confidences qui ont été faites à certaines personnes comme le Médecin-Directeur de l'Hôpital de Référence (Hôpital général) de Libenge, instruction avait été donnée, à partir de Kinshasa, de nettoyer Libenge infestée de rebelles.

Le Commandant des Opérations dira à ses hommes qu'il devait le lendemain prendre son petit déjeuner à Libenge, mais il voulait n'y trouver aucune âme qui vive : hommes, femmes, enfants, bestiaux devaient être éliminés. Et l'opération de nettoyage systématique visait surtout les jeunes, hommes et femmes, dont l'âge variait entre quinze et trente ans.

Les troupes de Kabila qui sont passées par Zongo, rencontreront une violente résistance des rebelles sur le pont de la Mole, à peu près de 35 Km de Libenge sur la route de Zongo. Le combat de la Mole durera deux jours, les FAC et Alliées seront victorieuses, et les rebelles se dispersent dans les forêts environnantes. Comme pour assouvir leur soif de vengeance et de destruction, les soldats de Kabila se livreront à la destruction de tout ce qui vit, incendie des cases et tuerie systématique, massacre des villageois par des lance-flammes. Et cela depuis le pont de la Mole jusqu'au Km 17 de Libenge, et de Boyabu (Km 19) jusqu'à la Mission catholique de Bokilio (Km 50) sur la route de Libenge-Gemena. On appelle ça génocide, n'est-ce pas ?

Les villages Monzombo, en aval de Libenge, n'ont pas été épargnés ; ce sont les oncles maternels de Jean-Pierre Bemba ; tandis que ce sont les Ngbaka qui longent la route de Gemena, ils sont "parents" de Bemba, il ne fallait donc pas les épargner.

Pour les troupes de Kabila il fallait détruire toutes les installations et tous les lieux du culte catholique, parce que, d'après les hommes de Kabila, l'église catholique communiquait avec les rebelles. Alors, les deux églises catholiques de Libenge, St. François en ville et Ste.-Thérèse à la cité, le lycée des filles et le couvent des religieuses à la cité, la bibliothèque Cardinal Malula voisine de ces lieux et annexée à la Cure de Ste.-Thérèse, la Maison des Pères à la paroisse St.-François en ville et le couvent des religieuses qui travaillent à l'Hôpital : tout a été saccagé, pillé ; les habits et les objets de culte (soutanes, chasubles, calices et autres ... ) sont devenus propriétés des soldats de Kabila et leur servent de pyjama et de coupe des baissons indigènes. Les soldats de Kabila ont pillé la pharmacie de l'Hôpital. Le Médecin-Directeur avait, comme la plupart des cadres, quitté Libenge dès l'annonce de l'attaque imminente des troupes des FAC et Alliées, il s'était réfugié à Mungomba où, comme dit plus haut, les hommes de Kabila se sont apprêtés à reconquérir Libenge. Les prêtres catholiques ont été prévenus des mauvaises intentions des FAC et avaient, comme les religieuses, quitté Libenge avant la reconquête dramatique.

Les installations de Scibe, propriété du père de Jean-Pierre Bemba ont été saccagées de fond au comble, c'est dans ces bâtiments défoncés que les troupes de Kabila ont établi leur état-major à Libenge. A travers la ville c'est la terreur.

Ceux qui avaient fui Libenge pour s'enfoncer dans la forêt ou pour se mettre en sécurité en R.C.A., ont eu quelque chance de survie. On estime, en gros, que les trois quarts de la population vivent encore en forêt et hésitent à sortir.

L'opération de reconquête de Libenge a duré cinq jours, de samedi 09 janvier à mercredi 13. A l'arrivée des journalistes nationaux, jeudi 14 janvier, l'Administrateur intérimaire, Monsieur MEKE a fait des déclarations mensongères sur les événements.. S'agissant du nombre des morts, tout ce qu'on peut dire est qu'il y en a eu beaucoup ; on a parlé de deux cents morts, ce n'est pas impossible. La croix-rouge n'existe pas à Libenge ; les troupes de Kabila obligeaient la population à creuser de gros trous pour enterrer certains corps, tandis que d'autres étaient jetés au fleuve. Il y a des gens qui sont allés mourir de leur blessure en forêt ou dans le fleuve en cherchant refuge de l'autre côté. Les soldats des FAC qui ont péri à Libenge sont enterrés à l'aéroport, le long de la piste. A côté de l’hôtel Amigo (ex-bar Malibada),

On a enterré la femme d'un ex-Major des FAZ. Au port de l'Onatra, dans trois fosses communes, on a entassé une dizaine de corps pêle-mêle. Dans la même intention de pillage de l'église catholique, on n'a pas épargné les plantations de caféier et des palmiers des paroisses catholiques, les plantations qui entourent la mission St.-François en ville, et celles qui étaient derrière le couvent des Sœurs et le Lycée à la cité. Quand les troupes de Kabila incendiaient les cases, ils poussaient les habitants qui étaient restés sur place à s'enfermer dans leurs cases avant de lancer les flammes sur ces cases. Un institut secondaire l'Institut Libenge-Kete, situé à côté de l'aéroport a été complètement saccagé. Les bancs ont fini par servir à allumer le feu de cuisson.

Les opérations tragiques de reconquête de Libenge ont été menées avec une furieuse détermination par les Forces alliées (Tchad, Zimbabwe), le Bataillon Tigre du camp Tshatshi à Kinshasa, et le Bataillon de Sécurité Présidentielle. Kabila les recevra pour les féliciter après la réussite des opérations qui se sont soldées par une élimination systématique des jeunes gens et des jeunes filles.

C'est à la date du 13 février 99 que je quitterai Libenge à pied, par un grand détour à travers la forêt, à partir de nos terres ancestrales de Boso-Nono (Km 17 de Libenge). Notez que Boso-Nono, un village s'étendant sur cinq cents mètres de part et d'autre de la route et comptant une quinzaine de cases, a été lui aussi effacé de la carte : tout a été incendié. Je sortirai de la forêt très loin pour rejoindre la route du Sud qui relie Libenge à Dongo, en traversant des villages Mbanza. Après cinq jours au total je me fais indiquer la route pour rejoindre la rive de l'Ubangi à Mawuya, 60 Km à vol d'oiseau au Sud de Libenge. Une journée de repos et de négociations avec des piroguiers qui descendent vers Dongo (120 Km par le fleuve au Sud de Libenge). Finalement, la chance me sourit, mais il nous faut deux jours de pagaie. Sur place à Dongo, aucune baleinière à destination de Kinshasa. De nouveau en pirogue, on pénètre dans les eaux boueuses et marécageuses de Bomongo ; après deux jours de voyage en forêt nous atteignons Bokonzi, centre commercial important du coin. Enfin une baleinière s'apprêtait à descendre à Kinshasa, et J'y ai trouvé une place. Nous atteindrons Kinshasa au terme de deux mois de voyage sur le fleuve, voyage interrompu et retardé souvent par la multiplicité des contrôles militaires. Nous avons débarqué aux ports privés de Ndolo le 16 avril 1999.

Clément Sukuasa

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