| Parmi les
éléments en discussion qui ont bloqué les négociations qui ont
précédé les accords de Lusaka sur la paix en RDC, la pierre d’achoppement
a tourné principalement sur trois points : le désarmement des forces
armées gouvernementales et rebelles, le désarmement des groupes
armés ruandais (Interahamwe et ex-FAR) par les Forces Armées
Congolaises (FAC) et les militaires du Rassemblement Congolais pour la
Démocratie (RCD) ainsi que l'épineuse question de l'intégration des
trois forces rebelles et gouvernementales au sein d'une Armée
Nationale Congolaise Républicaine (ANCRE).
On ne peut qu’encourager l’engagement
des Etats au conflit pour un règlement pacifique d’une guerre qui
perdure. On doit tout de même rester sceptique sur l’effectivité
et l’applicabilité d’un tel accord quant on s’en tient
uniquement aux interprétations des uns comme des autres sur les
éléments essentiels. Au de-là de toutes les difficultés de
signature et d’interprétation planent d’autres détails
techniques concernant essentiellement l’intégration des forces
gouvernementales congolaises avec les forces rebelles au sein d’une
Armée nationale Congolaise Républicaine. Il en est ainsi de l’unité
du Commandement de cette armée intégrée : la collégialité
permettrait-elle un Commandement de l’ensemble des troupes réunies
ou chaque Etat-major conserverait-il le commandement sur ses troupes,
pour combien de temps ? Une autre question reste latente : comment
évaluera-t-on le grade de chacun dans cette nouvelle Armée
intégrée ? La réponse à cette question n’est pas simple quant on
se met à l’esprit les conditions de recrutement et de formation de
ces soldats de deux côtés. Les deux armées rebelles et
gouvernementales sont nées presque des cendres, dans la foulée de la
libération en 1996 pour les militaires des Forces Armées Congolaises
et de la Rébellion du 2 Août 1998 pour les militaires rebelles. Si
on fait abstraction des militaires des ex-FAZ qui, avant le changement
politique à Kinshasa en mai 1997, ont plus ou moins une formation
théorique initiale aux différentes écoles de guerre qui puisse
permettrait un repère à l’évaluation des grades militaires, la
plupart des hommes du côté gouvernemental comme rebelle ont été
recrutés dans la foulée des événements pour subir une formation
initiale accélérée pour ne pas dire bâclée. Ce qui rend difficile
une évaluation en grade de ces hommes.
L’évaluation des grades
des ex-FAZ méritent une attention particulière d’abord parce que
ces hommes se retrouvent de deux côtés des parties au conflit et en
suite parce que leur intégration tant au sein de l’armée
gouvernementale que de la future armée intégrée ne peut se faire
sans cette réévaluation de leur grade. C’est la condition même de
la paix sociale si l’on considère ces hommes comme des personnes
vivant d’un métier, celui des armes.
L’évaluation des grades
des militaires des ex-FAZ dans une institution militaire Congolaise
rénovée ne peut se faire sans une rétrospective des règles
générales concernant l’accès des militaires de la défunte
seconde République à l’avancement, aux honneur et décorations.
Or, un bilan sommaire de l’action des ex-FAZ permet de confirmer que
ces règles d’avancements, honneurs et décorations s’étaient
ralliées à celles de la fonction publique civile. Or, celles-ci s’étaient
politisées en subordonnant tout avancement et honneur public au
militantisme mobutiste. Le mobutisme supplanta ainsi les critères
professionnels d’avancement en grade au sein des FAZ avec la
création et la légalisation du Corps des éducateurs politiques en
1975 dont le Générale de Brigade MATUMBU MO0NGA-YA-NZAWI est
demeuré jusqu’en 1990 le Chef de Corps.
Le bilan
sommaire des ex-FAZ
Trois termes résument l’action
de l’institution militaire de l’ancien Régime : Politisation,
Insécurité, Dédoublement.
En violation manifeste du
principe de la neutralité des Armées, la Seconde République inscrit
dans la loi n°75-025 du 12 août 1975 la soumission de l’Armée au
Parti, faisant du soldat de l’ex FAZ un véritable «militant
armé». Mais au fur et à mesure de la déliquescence de l’Etat,
ces troupes vont réduire le cercle de leur service au seul Président
et à son entourage. En effet, en violation de l’égalité d’accès
aux emplois publics, des corps d’élite, bénéficiant d’une
attention particulière et donc d’un traitement de faveur, n’étaient
réservés finalement qu’à des troupes issues d’une même
Région. Le caractère ethnique de la DSP et autres corps va permettre
le renforcement de la cohésion et de la confidentialité dans l’exécution
des basses besognes : enlèvements, assassinats et autres crimes. Le
recyclage de ces troupes ethniques dans les actes de banditisme s’ajoutait
à la déshérence des autres troupes qualités abusivement de «
troupes régulières »(leur situation était des plus irrégulières)
pour constituer le fondement de l’insécurité des populations
civiles.
L’insécurité telle est
certainement le seul souvenir que la mémoire collective retiendra
principalement de l’action des ex-Faz. Ce constat est manifeste pour
justifier un nouveau commentaire. Il convient d’insister néanmoins
sur les causes réglementaires de ce dérapage notamment l’indiscipline,
l’absence d’exemplarité des cadres et donc du Commandement de l’ex-Faz,
la violation chroniques des règles de sécurité en matière de port
d’armes et de circulation des munitions ect…. Mais aucune analyse
digne de ce nom ne saurait nier les fondements sociaux de l’insécurité.
Car, vu du côté des troupes «régulières», l’insécurité est
la conséquence du désarroi social de l’autre Armée abandonnée à
son triste sort et n’ayant pour seule source des revenus que la
rançon des populations civiles dont les fameux pillages constituent
la plus honteuse expression d’immoralité du soldat des ex-FAZ. On
ne peut nier la place de ce dédoublement organique de l’Armée dans
l’escalade de la violence et de l’insécurité.
A côté de ce dédoublement
organique à travers la multiplication des troupes particulières à
missions spécifiques, il faut remarquer le dédoublement fonctionnel
de l’institution militaire de la défunte seconde République.
Inauguré par la loi de 1972 relative à l’intégration de la police
nationale au sein de la Gendarmerie, la Seconde République défia de
manière ostentatoire le sacro-saint principe de séparation des
autorités civiles et militaires en temps de paix. Cette loi qui
restera certainement l’une des plus inconstitutionnelles de la
Seconde République transférait en permanence le pouvoir de police
(civil par principe) à l’autorité militaire.
Politisation, Insécurité et
Dédoublement, tel est le bilan sommaire de l’action des FAZ. Un
bilan qui justifie chez certains le retour pur et simple à la civile
de ces soldats. Mais nous accordons avec la mesure de rééducation et
de réintégration prise par le Gouvernement à la libération. En
effet, cette mesure semble parfaitement adaptée à la situation au
moment de la chute du régime. On peut discuter bien sûr, à la
lumière des événements récents et de la présence de ces hommes à
la fois au sein des troupes gouvernementales et rebelles, de la
fiabilité et de la crédibilité de ces militaires « rééduqués »
responsables du déclenchement de la guerre.
Des défections aux
connivences aggravées avec l’ennemi (celles-ci ont lieu en effet au
moment du contact de feu avec l’ennemi) en passant par des
désertions répétées, les manquements graves à l’honneur, à la
loyauté et à la discipline d’une partie de ces troupes démontrent
les limites de toute «rééducation» et justifient les réticences
légitimes des certains au principe même de réintégration des ex-Faz.
Mais, comme le démontre le conflit en cours, l’inconfiance, la
trahison ne sont pas le monopole de seuls militaires. En recourant à
l’exclusion comme la sanction généralisée de ce manquement, l’Etat
Congolais se retrouverait sans une partie non négligeable de son
personnel civil. Aussi, la mesure de réintégration des soldats de l’ex
Armée est avant tout une mesure fondée sur le bon sens, d’une
part. D’autre part, le sort du personnel de l’ancienne Armée doit
être réglé en vertu des principes républicain en la matière.
De ce point de vue, le
principe de la permanence de l’Etat implique le devoir de la part de
celui-ci de réintégrer le personnel militaire (et civil) des ex Faz
dans la nouvelle institution militaire. Cette obligation ne saurait
toute fois faire obstacle à l’adaptabilité du service public de la
défense et à la flexibilité nécessaire des effectifs des Armées.
La difficulté technique d’une
réévaluation des grades des militaires des ex-FAZ
La difficulté technique d’une
réévaluation en grade des hommes issus des ex-FAZ est réelle du
fait de la généralisation du militantisme mobutiste comme critère d’avancement
dans le secteur public en général sous la Seconde République.
Or, le principe
constitutionnel de neutralité des Armées rend illicites les grades,
avancements, et honneurs militaires obtenus sur critère partisan ou
idéologique. Sauf preuve contraire, sont présumés illicites les
grades, honneurs et décorations décernés sur le fondement du
militantisme mobutiste des bénéficiaires.
Pour fixer la période de
suspicion d’irrégularité on ne peut dès lors se référer qu’à
la date où la politisation des Armées était devenue officielle sous
la seconde République. Il convient dès lors de présumer comme
illicites les grades, avancements et honneurs militaires
(décorations) postérieurs à l’ordonnance n°75-257 du 12 Août
1975 portant mesure d’application de la loi n° 75-025 du 12 août
1975 portant création d’un Corps des éducateurs politiques des Faz
et politisation des Armées. A contrario, il convient dès lors d’accorder
une présomption de légalité aux grades, avancements et honneurs
décernés aux militaires des ex-FAZ avant cette loi.
Néanmoins, doivent être
considérés comme réévaluables, sans toute fois être présumées
illicites, les équivalences en grade militaire décernées au
personnel de la police nationale intégrés dans la gendarmerie à l’occasion
de la loi de 1972 relative à la fusion de la police au sein de la
gendarmerie.
Il appartiendra à l’Etat
de fixer les critères de réévaluations des soldats des ex-Faz en
prenant la loi n° 025 du 27 Août 1975 comme le repère historique de
suspicion d’irrégularité d’avancement en grade et d’accès aux
décorations et honneurs militaires «républicains».
Si l’équité et l’égalité
font de l’ancienneté un des critères idéals de réévaluation des
grades des militaires de l’ex-Faz au sein de la nouvelle Armée
nationale Congolaise, la prise en compte des honneurs et décorations
militaires décernés avant le 17 Mai 1997est difficile. Car, pour
tout soldat, il est difficile de lui affirmer que tel acte de bravoure
qu’il avait posé pour mériter sa médaille ou toute autre honneur
militaire n’était pas méritant. Toutes les décorations et
honneurs des militaires de l’ex-FAZ ne peuvent être en effet
présumés irréguliers à cause de la politisation de l’institution
militaire de la seconde République. La loi peut toutefois préciser
parmi ces décorations ou honneurs ceux qui étaient méritants par ce
qu’ils étaient justifiés par des actes de bravoure fondés sur des
principes républicains. Il faut reconnaître le côté politique qu’impliquerait
la définition décorations pour actes de bravoure républicain des
simples décorations politiques fréquentes sous la seconde
République.
Par ailleurs, il faut
sous-estimer en terme d’effectif opérationnel le nombre des
militaires de l’Ancien Régime à réintégrer. Le chiffre de 60000
hommes évoqués avant la chute de Mobutu était déjà artificiel.
Car, dès avant le début de la marche de l’AFDL, les désertions
étaient déjà légion et le nombre d’inaptes au combat important.
Aussi, la fixation par le
Gouvernement d’une nouvelle date-butoir de rassemblement de ces
troupes sous le drapeau permettrait à la fois de constater l’importance
des déserteurs à rendre d’office à la vie civile et le nombre
certainement significatif des inaptes au combat. L’Etat doit dans
tous les cas développer des structures de reconversion pour
encourager et favoriser les retours à la vie civile des soldats des
ex-FAZ. L’objectif consiste à maintenir plus ou moins un certain
contrôle sur ce personnel à travers des tâches de service public ou
des activités rémunératrices socialement utiles.
Silubwe Moke Bonaventure
Adresse électronique
(e-mail) silubwebona@yahoo.com |