Montréal, le 5 juillet 1999
Son Excellence Monsieur
Laurent-Désiré Kabila
Président de la République démocratique du Congo
à Kinshasa
Excellence,
Les conséquences dun accord éventuel à conclure entre vous et
les agresseurs de la République démocratique du Congo (RDC), notre pays, sont à ce
point préoccupantes que je me sens légitimement interpellé par mon devoir patriotique
pour attirer votre particulière attention sur cette grave situation aux multiples
implications tant nationales, africaines quinternationales.
Jassume des fonctions dans des organisations congolaises de la
diaspora mais les propos que je tiens en ce moment nengagent que moi. Il eût fallu
que je soumette ma réflexion à lappréciation de compatriotes réunis en
assemblées générales. Lidée ma effleuré mais jai finalement été
découragé, non par la non-pertinence de linitiative, bien au contraire, mais
plutôt par la lourdeur des procédures pour convoquer les membres en un laps de temps
trop court compte tenu de lurgence de la situation.
Sachant que la pluapart des compatriotes partagent cette réflexion, je
reste persuadé quils vous adresseront dici peu des aide-mémoire à cet
effet. Le probléme, cest que ceux-ci risquent de vous parvenir après coup,
cest-à-dire au lendemain de votre rencontre décisive avec lennemi.
Cest pour éviter ce danger que jai pris le devant.
En attendant, permettez-moi, M. le Président, de vous renouveler mon
appui dans la lutte que vous menez contre lOuganda, le Rwanda et le Burundi depuis
le 2 août 1998. Dans la mesure où le droit international consacre le principe de respect
de la souverainté et celui de lintagibilité des frontières héritées de la
colonisation, il ny a pas lombre dun doute que lagression et
linvasion de la RDC par la coalition des armées de ces trois pays constituent une
violation flagrante de ces principes et, partant, une récusation du droit international.
Si ce cas est de nature à rappeler linvasion du Koweït par
lIrak, on est en droit de se demander pourquoi il na pas entraîné la même
réaction de la part des grandes puissances. Les agresseurs ont déjà fait beaucoup de
victimes congolaises. Des preuves et des témoignages fourmillent. Quelle leçon le peuple
congolais en général, et la population du Kivu en particuler, pourront-ils tirer de
cette agression? Pour distraire lopinion publique internationale, on parle de la
guerre dans les pays des Grands Lacs africains. Cest archifaux. La guerre a lieu en
RDC, imposée de lextérieur. Le Congo-Kinshasa na agressé aucun pays; il ne
fait quassurer son droit de légitime défense.
La leçon à tirer du silence coupable et de la neutralité
bienveillante de la communauté internationale à légard des agresseurs est tout
simplement de nature à conduire à une spirale de violence, le peuple congolais devant
tôt ou tard commettre le même type de violation pour se faire justice.
Protestant vivement contre cette atteinte à la souveraineté de notre
pays et à son intégrité territoriale, je dénonce et démens la désinformation selon
laquelle lagression contre la RDC est conduite par des éléments congolais. Il
suffit dexaminer le personnel dirigeant des régions occupées pour découvrir cette
supercherie et se rendre compte de la malhonnêteté intellectuelle caractérisée. Ce
personnel est majoritairement constitué déléments tutsis et, subsidirement,
déléments congolais non originaires du Kivu.
Cette absence dautochtones congolais du Kivu est très très
significative. Est encore plus significatif à cet égard le fait de ladhésion
spontanée de ceux-ci aux Forces dauto-défense populaires (FAP). Vous vous
souviendrez dailleurs, M. le Président, de leur appui tardif à votre action qui
nest intervenu quaprès lexpulsion par vous de notre pays des troupes
ougando-rwandaises.
Ainsi, si un accord devait être passé entre vous et ceux qui se
disent rebelles, le danger subsiste pour que les FAP et les autochtones congolais du Kivu
se sentent trahis et finissent par régimber. Après les douloureuses expériences
burundaise et rwandaises qui perdurent, celle de la RDC révèle lampleur des
difficultés quéprouvent des éléments tutsis à cohabiter avec dautres
ethnies. Cette façon de vivre porte en elle-même le germe dexplosion sociale dans
le Kivu et, par-delà, à léchelle de la RDC si lon ny prend pas garde.
Dans cette perspective, pour mener une action positive susceptible de
nous procurer une force dissuasive et de soutenir notre effort de guerre pour la
reconquête de nos territoires, lappui de la population des régions occupées est
indispensable et cet appui ne peut être acquis et préservé que si cette population a la
confiance dans le gouvernement.
Sur la base de cette confiance, la population se sentira à ce point
représentée, et les FAP, requinquées que tout le monde se mettra volontiers à
contribution. Quand cette confiance fait défaut, des individus et des groupes orientent
leurs actions dans des directions divergentes selon leurs motivations personnelles et
égoïstes, minant ipso facto, la synergie du corps social de la nation, cet instrument
utile et nécessaire à la réalisation de toute entreprise concertée denvergure
nationale.
Dans la mesure où le Kivu demeure une région névralgique, et les
événements le prouvent, il est impératif dappliquer, sans complaisance aucune
et dans toute sa rigueur, la loi de nationalité telle que laissée par la Loi
fondamentale de 1960 dans la perspective dêtre définie par les Congolais, qui
lont élaborée dans la Constitution de Luluabourg , confirmée par la réforme
constitutionnelle de 1981 et sanctionnée par la Conférence nationale souveraine.
Afin déviter toute dérive de nature à compromettre les chances
de restaurer la paix et dassurer la stabilité de la région et du pays tout entier,
je me permets de vous suggérer, M. le Président, de réunir toutes les formations
politiques congolaises confondues en faveur de lintégrité de notre pays et de
refuser toute négociation avec lennemi tant quune portion de notre territoire
national sera occupée par des étrangers. En conséquence, je considère comme traître
à la nation tout Congolais qui pactiserait, dune manière ou dune autre, avec
nos agresseurs quels que soient les motifs invoqués. La fin ne doit pas justifier les
moyens, surtout lorsque le danger vient de lextérieur.
Convaincu que nos préoccupations légitimes sont les vôtres,
jespère patriotiquement, M. le Président, que votre clairvoyance appréciera, à
juste titre, le bien-fondé de notre initiative et que vous serez non seulement sensible
aux souffrances quendurent les autochtones du Kivu et aux appels que nous vous
adressons mais aussi que vous allez demeurer ferme et constant dans la dynamique qui vous
a caractérisé jusquici devant lennemi et ses alliés.
Veuillez agréer, Son Excellence M. Le Président de la République,
nos salutations patriotiques et lexpression de notre parfaite considération..
Signé : Dr Paul Mulemeri KANAMBY
Dr Paul
Mulemeri Kanamby
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