La
démocratie nest pas une panacée, tant sen faut. Elle est pourtant la
solution à bien des maux dont souffre lAfrique actuellement. Limpérialisme
occidental, qui tient des milliers et des milliers dêtres humains dans des
conditions de vie infra-humaines, on y répondra efficacement en sengageant
résolument sur la voie de la démocratie. Remarquez bien : les pays occidentaux ne
veulent vraiment pas que lAfrique se démocratise. Bien entendu, il y a eu le
discours de la Baule, avec Mitterand, il y a des promesses daide aux gouvernements
qui se démocratiseraient... Mais ce sont là des sornettes. On crie démocratie, sur la
place publique, et on va aider militairement et politiquement un Dénis Sassou à
renverser un président démocratiquement élu au Congo Brazzaville. La vérité
est bien triste : lOccident ne veut pas que lAfrique se
démocratise. Et pour cause ! Tenez, un seul exemple : des milliers
dhommes travaillent dans des usines qui fabriquent des armes... LAfrique est
lune des meilleures clientes. Or si on démocratise là, les guerres se feront
rares, et les armes ne seront plus écoulées... Il revient à lAfrique de se mettre
elle-même et delle-même sur les rails de la démocratie.
Le portrait psychologique que nous
traçons du dictateur relève modestement de cet effort de lAfrique de se
démocratiser. Nous donnons simplement des signes auxquels on peut reconnaître une
dictature. La RDC, notre pays, par exemple, se doit de rester vigilante. Après 32 ans de
dictature - lune des plus sanguinaires de ce siècle finissant - il ne faut plus
permettre, aujourdhui ni demain, à une autre de prendre racine sur notre terre.
Vigilance, vigilance, vigilance ! Et dans un pays, tel que le nôtre, où la
majorité est tout simplement prise par la recherche du pain, du matin au soir, du soir au
matin, le devoir de vigilance échoit à lintellectuel. Quand tous dorment,
lintellectuel, lui, veille. Lintellectuel, le vrai, est un préposé à la
vigilance.
En RDC, une certaine opinion juge
déjà très sévèrement le gouvernement en place. Dune part, cela se
comprend : on a hâte de voir sinstaurer chez nous la démocratie. Mais,
dautre part, il faut faire preuve de patience : après trois décennies
dincurie politique, de désordre social, de dictature, la démocratie ne
sinstaure pas comme ça en un tournemain. Puis, de toute évidence, après Mobutu,
il fallait un gouvernement fort, au moins pendant un certain temps. On a critiqué la
suspension des activités des partis politiques par lactuel Président, au lendemain
du déboulonnage du système dictatorial croupissant de Mobutu. Non, mais, soyons
sérieux ! Comment pouvez-vous construire une société démocratique avec une
macédoine de quatre cents partis ? et quels partis ! Javais toujours
pensé quaprès Mobutu, il faudrait un homme fort pour remettre un peu dordre
dans cette jungle quétait pratiquement devenu lex-Zaïre. Pour dire : ne
confondez pas fermeté et dictature.
Voici à présent le portrait
psychologique du dictateur. Notez avant tout quil est plus facile de passer, avec
les mêmes gouvernants de la démocratie à la dictature, que daller de la dictature
à la démocratie. Lerreur fondamentale de Monsengwo était de croire, en toute
bonne foi, je crois, quon pouvait construire la démocratie avec... feu le
président Mobutu. Car, sil y a pris goût, le dictateur ne lâche pas facilement le
pouvoir, il préférerait plutôt mourir que de se convertir en démocrate. On ne se
guérit pas facilement de cette maladie quest la dictature, surtout quand on
la exercée pendant plusieurs années. Justement, soucieux de conserver son pouvoir,
le dictateur vit constamment dans un climat de peur. Cette peur engendre la méfiance.
Le dictateur est fondamentalement un homme-qui-suspecte-tous-les-hommes. Même ses
familiers. Le danger, se dit-il, peut venir de nimporte où, donc prudence. Et en
vertu de cette prudence, il peut éliminer physiquement même ses propres enfants
sils deviennent pour lui une menace contre son pouvoir. Cette méfiance engendre, à
son tour, le népotisme. En comptant sur mes neveux, mes frères, mes oncles, se
dit le dictateur, je réduis le risque de me tromper et dêtre trompé de peur de
perdre le pouvoir et même la vie. Vous verrez ainsi le dictateur se forger une armée à
sa dévotion, constituée essentiellement de ses "frères". Ce nest donc
pas gratuitement que le dictateur verse dans le népotisme.
Un autre trait caractéristique du
dictateur, cest quil souffre de ce que nous appellerions un vide
anthropologique. Dans notre précédent texte, nous disions que le dictateur ne peut
guère saccomplir en tant quhomme, car lhomme saccomplit dans le
service... Cest ce manque ou cette impossibilité daccomplissement personnel
humain qui creuse en lui un vide... un vide quil cherchera à combler de mille
manières. Car sil est vrai que la nature ne tolère par le vide, lhomme non
plus ne le supporte pas. On verra ainsi le dictateur se lancer dans un marathon effréné
derrière toutes sortes de plaisirs. Ces derniers faisant fonction de succédanés. Et un
des plaisirs favoris, cest... la femme. Le dictateur est rarement monogame. Son
pouvoir illimité, cest-à-dire non limité par la loi, je disais son pouvoir
aidant, il conquiert les belles femmes qui lui tombent sous les yeux. Il lui suffit
dêtre "touché" par une telle présentatrice de journal à la
télévision pour quil envoie une escorte la cueillir, parfois à la sortie même du
journal. Peu importe pour lui que cette femme soit mariée on non. Combien de ministres ou
de paisibles citoyens désemparés et désarmés se sont vus ravir leurs femmes par un
despote capricieux souffrant dun vide anthropologique quil cherchait à
combler. Nous passons sous silence les mets succulents, et bien dautres plaisirs que
peuvent soffrir les descendants dAdam et Eve... lorsquaucune loi ne
limite leur pouvoir. Le dictateur est un jouisseur universel, un jouisseur par système.
Le dictateur a une faim insatiable de
gloire. Regardez tous les titres dont ils se bardent : Père Fondateur, Guide
illuminé... il y en a qui vont jusquà se proclamer empereurs, et si cela
nest pas possible, ils se font proclamer maréchaux, maréchaux dune armée en
pleine décomposition. Oh, faim de gloire, quand tu nous tiens ! Et cette recherche
pathologique de la gloire les rend très imperméable à la flatterie. Le dictateur
aime à être flatté, encensé, louangé... Il verse en abondance ses grâces sur les
thuriféraires : nomination au poste de ministre, don dargent, etc. Un Sakombi
Inongo, pour donner un exemple, a su merveilleusement profiter de cette
"faiblesse" propre aux dictateurs pour se faire une fortune dans le Zaïre de
Mobutu. Toutes les avenues principales des villes porteront le nom du dictateur, les
femmes porteront des pagnes à leffigie de lhomme... Evidemment, ceci est
souvent loeuvre des thuriféraires, cest-à-dire ces gens qui cherchent à
trouver grâce aux yeux du dictateur. Il faut cependant dire quil laisse faire...
justement parce quil y trouve du plaisir. Car il lui suffit seulement de dire :
"je naime pas voir des pagnes avec ma tête là-dessus" pour que demain
ceux-ci disparaissent de la circulation.
Le dictateur nest comptable de son
agir devant personne, pas même devant sa conscience. Tous ont des comptes à lui rendre,
alors que lui na des comptes à rendre à personne. Sa conscience, il
létouffe. La recherche effrénée de plaisirs participe à cet effort, souvent
inconscient, de contraindre au silence sa propre conscience. Et même, il fuit le silence
et la solitude où parle la conscience... Il a peur de la voix de sa conscience.
Je me suis promis à moi-même
dêtre bref dans cet article, voilà que, malgré moi, je mallonge... Je
marrête donc par ici. La suite pourra venir... Disons pour conclure que le
dictateur nest pas, tout compte fait, un homme humain. Car si malgré soi on
naît homme, on ne peut pas devenir humain malgré soi. Ce quil gagne en biens, en
honneurs, en plaisirs... il le perd en humanité. Mon opinion, exprimée déjà dans le
précédent article, est que le dictateur ne peut vraiment pas se réaliser en tant
quhomme. Dictature et accomplissement de soi ne font pas bon ménage, me
semble-t-il, du moins. Si je me trompe, quon me le dise. Or le premier et le plus
fondamental des devoirs de chaque homme débarquant en ce monde-ci, cest de se
réaliser en tant quhomme.
P.S. Réagissant en privé à mon
précédent article (La politique, quest-ce ?), un compatriote ma, dans
un e-mail, souhaité la bienvenue dans le "cercle de ceux qui...." Je
nappartiens à aucun cercle, moi, et je nai pas franchement envie de rejoindre
tel ou tel groupe. Et je voudrais lui préciser que je ne lance des boulets à personne
dans mes articles. Jaccomplis tout simplement, et en toute modestie, mon devoir
de préposé à la vigilance. Voilà tout, monsieur. Accomplissez, vous aussi, le
vôtre, de la manière qui vous semble la meilleure possible.
Bernard Ilunga |