L'auteur
de cet essai, pour des raisons personnelles, ne veut pas dévoiler publiquement son
identité, ce qui explique que Congonline endosse la responsabilité de
publication de ce texte.
Marcel A. LIHAU EBUA, constitutionnaliste congolais
de renom, vient de décéder à Cambridge (près de Boston) aux USA, dans la nuit
du vendredi au samedi le 9/10 avril 1999.
Il est né en 1931 dans la région de Bumba, près de
Lisala dans le nord-ouest de l'ex-Congo Belge, l'actuel RDC.
Il étudie en 1955-1956 à Bruxelles pour se préparer aux
examens de Jury Central afin de pouvoir commencer les études universitaires de Droit à
l'Université Catholique de Louvain-Leuven. Il est ainsi, avec Thomas Kanza, un des
premiers universitaires du Congo.
En vue de la préparation de l'indépendance, la Belgique
organise au début de 1960 à Bruxelles une Table Ronde belgo-congolaise politique
et économique: Marcel Lihau y participe comme observateur.
Du 14 septembre 1960 jusqu'en février 1961, il est
Commmissaire général à la Justice dans le Collège des Commissaires généraux installé
par le général Mobutu afin de neutraliser les différends néfastes entre le président
Joseph Kasa-Vubu et son Premier ministre Patrice Lumumba. Ce Collège avait à combler
momentanément le vide politique et à parer au désastre économique et administratif:
- en organisant des élections parmi les agents des cadres
administratifs et des cadres des sociétés parastatales afin de garnir les postes vides
et de relancer l'activité économique du pays,
- en organisant des programmes pour l'enseignement
supérieur et universitaire permettant ainsi une formation accélérée des cadres.
Dans le gouvernement Ileo (1961), Marcel Lihau y est
Secrétaire d'Etat à la Justice.
En 1962, Marcel Lihau devient docteur en droit à
l'UCLouvain-Leuven. A partir de 1963, il devient chargé de cours, puis professeur et Doyen
à la Faculté de droit de l'Université Lovanium à Kinshasa.
Durant l'histoire mouvementée de la première
République, le Parlement n'arrive pas à se réunir en constituante pour la rédaction
d'une constitution définitive. Finalement, le président Kasa-Vubu décide de mettre en
congé le parlement et de confier la rédaction de la constitution à une Commission. Elle
est présidée par Joseph Ileo, Président du Sénat, assisté de Marcel Lihau, docteur en
droit. Cette Commission composée de 127 membres venant de toutes les régions et de tous
les secteurs, élabora du 10 janvier 1964 au 11 avril 1964 la Constitution de 1964,
dite de Luluabourg qui par référendum du 25 juin au 10 juillet 1964 fut
approuvée par le peuple congolais. Constitution conservant notamment un caractère
fédéral, et respectant le multipartisme présent dans un Parlement à deux chambres.
Le 24 novembre 1965, coup d'état du général Mobutu qui
instaure la deuxième République. En 1966, Etienne Tshisekedi, ministre de l'Intérieur,
rédige le Manifeste de la Nsele, charte d'un parti politique nouveau, le Mouvement
Populaire de la Révolution (MPR). A la demande du gouvernement congolais, Marcel
Lihau élabore une nouvelle constitution, la Constitution de la 2me République,
dite révolutionnaire, proclamant un Etat unitaire au régime présidentiel et
prévoyant au moins deux partis politiques dans une Assemblée nationale réduite à une
chambre. Cette constitution fut approuvée par référendum le 24 juin 1967.
Egalement en 1967, Marcel Lihau devient Délégué
général de la section des recherches juridiques à l'Office National de la Recherche et
du Développement (ONRD).
En 1968 il est nommé Président de la Cour Suprême de
Justice du Congo.
En 1971 Marcel Lihau devient membre du Comité Exécutif
du MPR, et en 1974 il est nommé Commissaire politique au Bureau politique du MPR.
Refusant de suivre Mobutu dans l'illégalité, Marcel
Lihau est révoqué, en juillet 1975, de ses fonctions d'enseignant et de
Président de la Cour Suprême de Justice.
Vers la fin de la décennie 70, le peuple s'aperçoit de
plus en plus des carences du régime mobutiste; des contacts et discussions entre
intellectuels congolais ont lieu; un consensus se dégage:
- Mobutu lui-même est un désastre;
- l'opposition n'arrivera jamais à réformer le système
de l' intérieur par l'infiltration de responsables de bonne volonté; l'opposition doit
abandonner la solution "sécuritaire" de l'exil et de l'action menée à partir
d'un pays étranger; l'opposition doit s'installer au pays, y travailler au sein du
peuple, afin d'y réveiller et d'affermir sa conscience et sa volonté de rejeter la
dictature;
- l'opposition doit renoncer à une conquête militaire du
pouvoir et s'affirmer non violente:
- l'opposition doit s'engager à supprimer les
discriminations tribales et à instaurer par contre la démocratie, la sécurité des
biens et des personnes, le respect des droits de l'homme.
Ainsi se crée le 15 février 1982 l'Union pour la
Démocratie et le Progrès Social (UDPS) dont Marcel Lihau est un des co-fondateurs.
Il témoigne d'ailleurs publiquement en faveur des parlementaires de l'UDPS à leur
procès au tribunal en 1982.
Il partage le sort des treize parlementaires UDPS:
d'abord en prison, ensuite complètement isolé et exilé dans son village natal, privé
de tous ses biens et de tous ses droits.
Malade, Marcel Lihau a pu, depuis les années 1985, se
réfugier et se faire soigner aux Etats-Unis, où, résidant à Cambridge, il est
intégré dans le Harvard Law School.
Comme Président national de l'UDPS, prévoyant une
possibilité d'ouverture démocratique pour son pays, il est le premier à lancer, de
Cambridge, en juin 1989, l'idée d'un forum politique permettant par négociation, la
transition démocratique: l'idée donc d'une Conférence Nationale. Aussi,
il a activement participé à la Conférence nationale souveraine (CNS) où il a assumé
les fonctions de président de la commission constitutionnelle et fourni un travail qui,
en vue de l'édification d'un Etat de droit, reste valable pour les futures générations
congolaises.
Marcel Lihau avait épousé Sophie Kanza, soeur de Thomas
Kanza (sous Kabila jusqu'au 15 mars 1999 ministre du Travail et de la Prévoyance sociale)
et première femme universitaire et ministre au Zaïre (ministre des Affaires sociales).
Suite à des manoeuvres malveillantes de Mobutu, ils vivaient séparés tout en se
rencontrant régulièrement. Madame Sophie Kanza était également malade et est rentrée
à Kinshasa où, à l'âge de 59 ans, elle vient de décéder quelques jours avant la mort
de Marcel Lihau. En effet, apprenant la nouvelle de la mort de son épouse, il voulait se
rendre à tout prix à Kinshasa; deux de ses enfants vivant aux USA lui ont fortement
déconseillé de faire ce voyage; le coeur de Marcel n'a pas pu survivre à cet
événement douloureux, et s'est brisé: il en est mort.
Juriste émérite, auteur de plusieurs publications
scientifiques, il a marqué son passage à la magistrature par sa droiture et son
intégrité, sa compétence scientifique et son jugement imbu d'humanité et de
bienveillance. Sa vie entière et toute sa personne étaient données, pour la dignité de
son peuple et pour le bien-être de la nation.
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