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Témoignage d'un compatriote sur la marche des chrétiens congolais le 16 février 1992
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Jean Pierre Wafuana
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16 février 1992:"j'avais compté 9 morts à l'Église St Joseph!"

Commentaire:

À l'époque du maréchal Mobutu, tout avait été accompli pour baillonner les combattants de la liberté, ceux qui luttaient pour l'instauration d'un État de droit en RDC. Malgré les rappels à l'ordre, les tenants du pouvoir étaient comme frappés de cécité politique. Malheureusement pour eux, le rouleau compresseur ne pouvait plus s'arrêter. La marche des chrétiens le 16 février 92 en était une des étapes. Une de celles qui avaient précipité le départ du dictateur Mobutu. De ce fait, il importe de rafraîchir la mémoire collective de ce haut fait populaire. Y compris celle de ceux qui voudraient perpétuer le système du défunt autocrate.

Récit d'un témoin occulaire de la marche des chrétiens organisée le 16 février 1992 pour obtenir la réouverture de la Conférence Nationale Souveraine au Zaire.

Les faits

Au lever du jour, c'était presqu'un dimanche comme les autres. Aux heures normales des offices religieux, les chrétiens s'étaient présentés dans leurs paroisses respectifs, plutôt nombreux que d'habitude, plus pour demander à Dieu que sa grâce les accompagne dans ce qu'ils se préparaient à accomplir dans les heures suivantes.

C'est vrai, un appel a été lancé. Comme un seul homme, les Églises catholique et protestante avaient convenu de mobiliser leurs fidèles pour une même et seule cause: organiser une manifestation pacifique monstre afin d'exercer une pression sur le Gouvernement Nguz et le pousser à la réouverture de la Conférence nationale souveraine, un forum appelé de tous ses voeux par la majorité des Zairois à l'époque. C'était une grande première dans l'histoire oecuménique du pays.

Le boulevard Lumumba, truffé de blindés de la DSP et de la GACI

En 1992, j'avais déjà deux ans de métier dans le journalisme. Je travaillais comme secrétaire de rédaction au tri-hebdomadaire "Le Potentiel". Personnellement, je n'étais pas chaud à l'idée de participer à cette marche. Il y avait à peine moins d'un an que les bureaux de notre journal venaient d'être detruits par un plasticage. Les journalistes appartenant à des journaux dits de l'opposition étaient devenus la cible privilégiée des services de sécurité. Il n'y avait pas que cet aspect de chose qui me démobilisait. Les analyses que mes collègues et moi avions faites dans nos colonnes quelques jours auparavant au sujet de la fermeture de la CNS et de l'appel lancé par l'Église démontraient que le pays tout entier était devenu une poudrière et que l'on n'était pas à l'abri de l'implosion. Ce dimanche là, pourtant, tous les ingrédients étaient réunis. D'un côté, la machine repressive du pouvoir en place, composée apparemment de la DSP et de la Garde-civile ( je dis apparemment parce que le jour même, des éléments armés non identifiés s'en étaient mêlés), de l'autre, des civils non armés, parmi lesquels des femmes, des enfants, des personnes âgées, mais cependant plus que jamais déterminés à accomplir leur dessein.

Il étaient environ 10h00 lorsque, dans certaines paroisses de la capitales, les derniers cultes et offices religieux prennaient fin. Des mots d'ordre et instructions sur l'itinéraire de la marche avaient été donnés simultanément aux fidèles. Petit à petit, la majorité des chrétiens de tous les coins de Kinshasa convergeait vers la Grand Place Victoire à Matongé. Lieu choisi symboliquement par les clergés catholique et protestant pour signifier que la victoire reviendra toujours au peuple. C'était sans compter avec l'impressionnant déploiement des forces armées à travers toute la ville et surtout sur les grands axes menant à l'avenue Victoire.

Attiré par les coups de feu tirés au loin, c'est d'abord en curieux que je me suis rapproché de la longue colonne, on dirait de procession, qui longeait l'avenue Kianza, située à quelques 3 Km de chez moi sur la 10è rue à Limete. Zone qui était déjà quasiment bouclée dès la veille, à cause du fait que c'est le fief de l'UDPS. Ce qui fait que la plus grande concentration de gens en provenance de Masina, Kimbanseke, N'djili, Lemba, Matete et tous les quarties nord-est de la capitale, avaient rejoint plutôt Kianza que le Boulevard Lumumba, truffé de blindés à chaque intersection.

Les soldats du CETA étaient contrariés

Accompagné de mon jeune frère, nous nous sommes retrouvés au rond-point Yolo médical, en fait le croisement des avenue Kianza et Bongolo. Jamais de mémoire d'homme, je n'avais vu une foule aussi importante que déterminée-y avait-il là cent mille, deux-cent mille personnes? on ne le saura peut-être jamais- avancant de manière disciplinée, scandant des slogans interpellateurs, entonnant des chants religieux aux tons plus que mobilisateurs...le tout face aux canons de mitralleuses braqués imperturbablement vers les manifestants, prêts à cracher le feu. Que dis-je, prêts à tirer de nouveau sur des gens sans armes. Car, à ce moment, on comptait déjà un mort: un petit garcon d'environ 6 ans qu'un volontaire, en première ligne, portait à bout les bras, visiblement sans aucune peur pour son propre sort.

Contraints de contenir la foule, des soldats de la troupe aéroportée (CETA) vivaient là un jour étrange dans leur carrière, au point qu'il ne savaient plus s'ils devaient reprimer les manifestants ou se ranger carrément derrière leur cause.

La contrarieté se lisait sur leur visage. Malgré leur agressivité, la foule avancait. Lorsque les hommes en uniformes se faisaient menacant, tout le monde s'agenouillait et commencait à prier à très haute voix. C'était cela le mot d'ordre. Y avait-il mieux pour essayer de désemparer les jeunes soldats du CETA dont on disait d'ailleurs être plus proches du peuple que leurs compères de la DSP et de la Garde-civile?

À la vue de cette démonstration, je fus interpellé au plus profond de moi-même. J'éprouvais à ce moment toute sorte de sentiments, de colère contre le pouvoir, de compassion envers les manifestants, de pitié en face de ces jeunes gens en uniformes qui visiblement se sentaient concernés par la démarche des chrétiens. C'est alors que, sans trop nous en rendre compte, mon frère et moi nous sommes retrouvés en pleine marche, plutôt en tant qu'acteurs et non plus comme spectateurs. Jusque-là, la colonne progressait presque normalement, malgré les pétarades des mitrailleuses tirées en l'air par les soldats de CETA pour nous intimider et essayer de freiner notre progression.

La première vraie bastonnade et la spectaculaire débandade

À mi-chemin entre l'avenue Kianza et son croisement avec l'avenue Victoire, alors que ceux qui prennaient la tête de la colonne se trouvaient quasiment à l'angle Kianza-Victoire, les manifestants allaient connaitre la toute première vraie bastonnade et spectaculaire débandade de la journée. Un peu comme dans une embuscade, les autoblindés de la DSP ainsi que de la Garde-civile avaient surgi comme de nulle part pour s'enfoncer dans la foule. Je me souviens, alors que je cherchais encore où m'abriter pour échapper à la rafle qui s'en était suivie, avoir vu des femmes et des hommes jetés comme des vulgaires objets, à bord des vehicules militaires. Les plus chanceux s'en sortaient avec des coups de crosses, qui à la tête, qui dans les côtes; avec un bras cassé ou une bouche complètement ensanglantée. Aussitôt ces véhicules avaient-ils apparu, plus vite s'étaient-ils retirés, avec des dizaines d'arrestations. Mais le plus impressionnant était que, juste après, la longue file s'était reconstituée. Avec un peu de recul, cela me rappelle la légende de ce monstre à dix têtes qui, lorsqu'on lui en coupait une, une autre réapparaissait juste à côté.

Le temps d'atteindre la place Victoire, nous avions ainsi subi trois autres assauts aussi violents que sanglants. Mais c'est la dernière intervention qui nous fut fatale. Jusque-là, nous avions été comme ménagés. Parce qu'il est vrai, nous comptions déjà beaucoup de blessés, des disparus en termes d'arrestations mais pas encore plus d'un mort dans nos rangs. Nous ne savions pas encore comment la manifestation se déroulait en ce qui concerne nos compagnons en provenance de la partie sud-ouest de la capitale. À la lumière de ce que nous étions entrain de vivre, il était évident que la repression avait atteint la même sauvagerie partout, avec cette particularité que parmi les assaillants, nous avions remarqué la présence d'éléments étrangers qui n'avaient aucun aspect physique ressemblant aux vrais militaires zairois. Ce qui, en définitive, commencait à paniquer les gens, à voir la brutalité avec laquelle ces gens là agissaient.

Il est presque 12h00. Deux heures de passées depuis que la manifestation a commencé. En dépit de la repression, les chrétiens auxquels se sont joints tous les combattants de la liberté et de la démocratie ont gardé la même ardeur du départ. Sur l'avenue Victoire, nous sommes à 200 mètres de la Grand Place Victoire. Nous savons que l'heure H approche pour la grande jonction et que les forces envoyées par le gouvernement nous empêcheront coûte que coûte à atteindre le lieu du rendez-vous et que s'il le faut, elles ouvriront le feu à volonté pour mettre un terme à cette marche. À ce moment, les hélicoptères de l'armée survolent nos têtes. Plus tard, l'on apprendra que le Premier ministre Nguz surveillait en personne le bon déroulement des opérations à partir d'un de ces engins. En face de nous, à la hauteur de l'Eglise St Joseph où se tenait encore la dernière messe du matin, des éléments de la Garde-civile déguisés en PM (police militaire). Tout comme ceux de la DSP l'étaient en Garde-civile. Mais les kinois savent déjouer ce genre de manoeuvres depuis longtemps. De par les véhicules utilisés et le comportement affiché par chacune de division. Mais cependant, les deux ont une chose en commun: la gachette facile. Et ce jour là, elles en ont fait une fois de plus la preuve par l'assaut final qu'elles avaient déclenchées.

Des chants religieux, des prières contre des balles de mitrailleuses

Toutefois, nous l'avions senti venir. Le face à face qui durait depuis une bonne dizaine de minutes se faisait de plus en plus lourd. Les hommes en uniformes, bien armés mais peu sûrs d'eux, redoutaient fort bien la détermination des manifestants. Ils savaient que ces derniers finiraient par avancer. Comme ils l'ont fait depuis leurs paroisses respectives. Soudain, des voix s'élèvent, des prières et des chants à la gloire de Dieu sont entonnés. Lentement, la colonne reprend sa route et se dirige vers la barrière militaire. Bidons et bouteilles remplis d'eau, mouchoirs imbibés, les gens étaient prêts à affronter les gaz lacrimogènes. Une autre de consignes recue pour éviter les effets néfastes de la fameuse fumée qui avait rendu l'air quasiment irrespirable tout le long de la marche, alors que, contraste, en temps normal, l'on aurait parlé d'une belle et douce journée dominicale.

Comme lors des deux premiers assauts, les militaires ont chargé, après avoir lancé des grénades dans la foule. En même temps, on a vu des chars foncer à toute vitesse dans le tas de gens. Des balles sifflaient dans tous les sens. Très près de moi, un jeune homme venaient de recevoir une balle en plein front. C'était tellement à bout portant que sa cervelle avait giclé en même temps que le sang de sa tête. Des femmes gisaient au sol, piétinées, des hommes courraient dans toutes les directions pour se sauver. De mon côté, je venais de réaliser que je n'avais plus la force de courir. Malgré des précautions, j'avais suffisamment inhalé la bombe lacrymogène pour que mes poumons ne répondent plus correctement. En puisant dans mes dernières résèrves, j'ai pu atteindre la clôture d'une parcelle en rampant de toutes mes forces. À cet instant là, je n'avais même pas osé me demander où se trouvait mon jeune frère et qu'est ce qui avait bien pu lui arriver. C'est en rouvrant mes yeux, des longues minutes après, que je me suis rendu compte que j'ai été recueilli par des camarades qui voulaient en même temps que moi se réfugier dans ladite parcelle. J'étais dans une pièce, étendu au sol, complètement trempé d'eau qui m'a été aspergée pour me réanimer. Les gens présents sur le lieu tentaient de me rassurer. Je réalisais alors que je venais d'échapper à un mauvais destin. Quand mes forces me sont totalement revenues, je suis resorti de cette demeure, située comme toutes ses voisines le long de l'avenue Victoire, non sans avoir remercié le maître des lieux qui était tout aussi apeuré et stupéfait que moi, à cause de ce qui venait de se passer. À peine étais-je sorti de cette maison, je découvrais un spectacle chaotique: des blessés par dizaines, des gens inconscients, couchés à même la chaussée. Quant aux militaires, ils avaient effectivement réussi à causer la déroute. Mais ils ne pouvaient pas en être fiers. C'était un combat inégal. Des chants réligieux, des prières contre des balles de mitrailleuses. Qui a dit qu'on n'utilisait pas un marteau pour tuer une mouche? Sur l'avenue Victoire, il n'y avait plus l'ombre d'un manifestant. Sauf des blessés, mais aussi des morts que quelques membres téméraires de la Croix-rouge locale esseyaient d'évacuer vers l'Église St Joseph, non sans difficulté.

À quelques maisons de l'endroit où je m'étais abrité, des cris stridents se faisaient entendre. Trés vite, l'on sut qu'un père de famille avait été tué par une balle perdue, alors qu'il regardait les événements de sa fenêtre. Je fus pris subitement d'angoisse.

Mon frère, me dis-je. De parcelle en parcelle, je parvenais à atteindre l'avenue adjacente à l'Église St Joseph.

Des chrétiens violentés jusque dans leur Église

C'est dans l'enceinte de cette Église que la majorité de manifestants s'était réfugiée pour se sécuriser. Ce n'était juste qu'une illusion. Car, après avoir ratissé toutes les maisons environnantes, à la recherche des fuyards, les militaires de la DSP et de la Garde-civile ne s'étaient pas empêchés d'envahir et de violenter les chrétiens jusque dans l'enceinte de l'Église St Joseph, causant une fois de plus la débandade. Le comble est qu'ils essayaient aussi de récupérer les corps des victimes de leur repression.Ce à quoi le Curé de la place s'opposa catégoriquement, appuyé par des fidèles, encore massés dans toute l'Église, prêts à en découdre, malgré tout, avec le groupe d'assaillants. Ces derniers repartirent non sans avoir proféré quelque menace au Curé. Les morts étaient étalés là devant. De mes propres yeux, j'en ai compté neuf, hommes, femmes et enfants. Sans oublier les dizaines des blessés qui ont échappé à la rafle des militaires. Bien que dégoûté face à ce spectacle macabre, je fus apaisé de ne pas compter mon frère parmi les victimes à l'Église où règnait une atmosphère lourde mêlée de sentiments d'amertume, de désespoir et d'impuissance. Plusieurs minutes après, en attendant que la situation se calme, au detour d'un regard à l'intérieur de la bâtisse, je reconnus une silhouette familière. C'était mon jeune frère. Comme moi, par des chemins détournés, il venait de joindre l'Église St Joseph, à ma recherche. Presque meconnaissables avec des vêtements devenus débraillés, lui comme moi, ne nous sommes pas fait des doutes sur la suite des événements: il nous fallait retourner sur le champs à la maison. Sur le chemin de retour, j'avais remarqué qu'aucun de nous deux n'avait réussi à garder ses chaussures aux pieds. Cependant, je ne me souviens pas lui avoir adressé la parole pour demander ce qu'il en était advenu. À ce moment, j'imagine, nous devions avoir une et une seule préoccupation: nous faire discrèts le plus possible, chemin faisant, afin de retrouver sains et saufs la famille.

Témoignage de Jean Pierre Wafuana

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