GauHome.jpg (15896 octets) Droitebandeau.jpg (20729 octets)

Prise de position des prêtres congolais en Suisse sur la situation au Congo

politi3.jpg (679 octets)

Abbé Constantin Panu-Mbendele

politi3.jpg (679 octets)
Messieurs,

Ecoeurés par la manière dont notre pays et son gouvernement sont vilipendés dans les médias suisses et autres, les prêtres congolais résidant en Suisse ont voulu faire entendre un autre son de cloche. A cet effet, ils ont publié le texte ci-joint qu'ils veulent publier dans différents journaux. Nous vous serions reconnaissant de le publier sur votre site.

Abbé Constantin Panu-Mbendele

LA GUERRE EN RD CONGO :

Prise de position des prêtres Congolais en Suisse

Pourquoi ce tumulte parmi les nations, ces vaines pensées parmi les peuples ? Pourquoi les rois de la terre se soulèvent-ils ? Et les princes se liguent entre eux… ? " (Ps. 2, 1…2)

O. PREAMBULE

Aujourd’hui, notre pays traverse une période des plus sombres de son histoire. Plus les jours passent, plus la situation devient très inquiétante. Notre séjour en Suisse pour des raisons d’études ne nous dispense pas de notre devoir de pasteurs. Coupable et condamnable serait notre silence. Voilà pourquoi, nous aimerions élever nos voix pour répercuter ce que ressent notre peuple en ce moment. Nous voulons faire entendre la voix de ces pauvres villageois et de tous les sans voix qui n’ont personne pour dire qu’ils ont aussi droit à la vie, à la santé, à la scolarisation. Nous aimerions également attirer l’attention de la communauté et de l’opinion internationales sur les conséquences de la situation qui prévaut actuellement dans la République Démocratique du Congo.

I. FAITS

C’est depuis le 2 août 1998 qu’une guerre civile est en train d’ébranler le peuple de la RD Congo. Tout est parti avec le renvoi par le Chef de l’Etat congolais des Rwandais des Forces Armées Congolaises (FAC) en juillet 1998. Commençons par rappeler que pour son offensive sur Kinshasa, M. Kabila et ses partisans avaient bénéficié de l’appui en personnel et en logistique des troupes rwandaises et ougandaises. La conquête d’un territoire aussi vaste que l’ex-Zaïre en moins de 8 mois avait étonné beaucoup de personnes, sauf ceux qui étaient au courant de l’impopularité de l’ancien régime et de l’option qu’avait prise notre peuple pour le changement. Une fois M. Kabila installé au pouvoir, ses alliés étrangers commencèrent à s’illustrer par des actes que la population ne supporta pas et que la presse locale se mit à dénoncer : le viol, le vol, le transfert à Kigali et à Kampala des biens spoliés non seulement aux anciens barons du régime Mobutu, mais aussi aux ecclésiastiques, voire aux simples citoyens. Qui plus est, des hautes fonctions de l’Etat avaient été confiées ou plutôt assumées par des étrangers. Tout cela fut sévèrement critiqué par la population et dénoncé par la presse locale.

Compte tenu de la pression sociale et dans le souci d’asseoir son assise populaire, le Président Kabila commença à prendre distance vis-à-vis de ses anciens maîtres, jusqu’à ce qu’en juillet 1998, il décida du renvoi des troupes étrangères qui l’avaient aidé à prendre le pouvoir. Ce renvoi provoqua un mécontentement dans le rang de ceux qui tenaient à asseoir leur pouvoir en s’appuyant sur ces forces étrangères. Du coup, fut déclenché un mouvement dit de rébellion. Aujourd’hui les agresseurs rwandais, ougandais et burundais sont présents dans six des onze provinces que compte la RD Congo : le Nord-Kivu (Goma), le Maniema (Kindu), le Sud-Kivu (Bukavu), la province orientale (Kisangani), une partie du Katanga et une partie de l’Equateur. Et pour les bouter dehors, le gouvernement de Kinshasa a sollicité des soutiens extérieurs à commencer par les pays membres de la SADC (South African Development Community)  dont le Zimbabwe, l’Angola et la Namibie qui ont répondu favorablement en envoyant des troupes qui continuent de combattre aux côtés des FAC (Forces Armées Congolaises). D’autres gouvernements africains sont également intervenus en faveur du régime de Kinshasa soit par l’envoi des troupes (le Tchad et le Soudan) soit par une contribution financière à l’effort de guerre (La Libye).

II. ANALYSE DE LA SITUATION

  1. Cette guerre est le fait d’une part des ex alliés au pouvoir de M. Kabila, déçus et mécontents de la nouvelle répartition du pouvoir et des équilibres politico-économiques envisagés par ce dernier ; et d’autre part des anciens dignitaires et membres de famille politique ou naturelle de Mobutu, aujourd’hui en exil.
  2. Nous constatons que les soi-disant rebelles qui ont décidé de prendre les armes sont ceux-là même qui n’ont jamais pu avoir des assises populaires malgré les richesses qu’ils ont accumulées pendant des années quand ils assuraient de hautes responsabilités de l’Etat, ou qui n’ont pas réussi à se faire accepter par la population.
  3. Quoiqu’il en soit, il y a un fait : Aujourd’hui, il existe à Kinshasa un régime de fait. Il s’agit de celui dirigé par M. Kabila. Même s’il n’est pas parvenu au pouvoir par la voie démocratique, les Congolais, dans leur majorité, acceptent cette realia politica dans l’espoir de se doter, dans un proche avenir, d’institutions issues des élections libres et démocratiques. Sur ce point, les régimes de Kigali, de Bujumbura et même de Kampala n’ont aucun modèle démocratique à proposer.
  4. Que les soldats ougandais soient stationnés à plus de 400 Km (Isiro) et même 700 Km (Kisangani) de leurs frontières dans le seul but de parer aux incursions des rebelles ougandais est plus que douteux. D’après des sources crédibles, depuis 1997, la Banque Centrale de la RD Congo exporte annuellement 300 Kg d’or. En revanche, le Burundi, le Rwanda et l’Ouganda exportent respectivement 3 tonnes, 4 tonnes et 10 tonnes par an. Or tout cet or, comme on le sait, est extrait des gisements miniers de la RD Congo et acheminé frauduleusement vers les pays susmentionnés.
  5. Cette guerre a complètement perturbé la vie sociale et économique de la RDC : plusieurs familles sont brisées ou traumatisées à causes des actes de pillage, de vandalisme et de viols ; des populations quittent leurs maisons pour aller vivre dans des cachettes en forêt ; à certains endroits, les gens ne cultivent plus alors qu’ils ne vivent que de l’agriculture. Dans un tel contexte, personne ne peut entreprendre un projet de développement ni investir le peu de capital qu’il a pour répondre au défi de reconstruction nationale.
  6. Nous faisons aussi remarquer que l’embargo que les chancelleries occidentales recommandent depuis presque une décennie en vue de faire pression sur les régimes en place à Kinshasa n’a jamais atteint ses objectifs. Car ce sont toujours les plus pauvres qui en font les frais. Tenez. Au moment où les prestations sociales du gouvernement laissent à désirer (pas d’école, pas de médicaments, pas de route, bref pas d’infrastructures), les barons de ces régimes ne sont pas trop concernés – sinon politiquement- par ce drame parce qu’ils peuvent se soigner à l’étranger, leurs familles vivent pour la plupart en Europe ou en Amérique où leurs enfants sont scolarisés dans de meilleures conditions. Tel est aussi le cas de ceux qui prétendent libérer le peuple congolais par les armes.
  7. Les luttes interethniques de nos voisins se sont déversées sur notre pays où les Tutsi et les Hutus cherchent à régler leurs comptes.
  8. Le droit à l’autodéfense amène aujourd’hui des compatriotes à se constituer en groupes paramilitaires de résistance en vue de se défendre contre l’occupation étrangère.
  9. La situation qui prévaut à l’Est du pays est en train d’engendrer dans les rangs du peuple congolais en général des réflexes qu’il n’avait pas habituellement : la haine, la rancœur, l’animosité etc.
  1. SENTIMENTS ET ASPIRATIONS DU PEUPLE CONGOLAIS
  1. Le sentiment unanime de tous les Congolais est que notre pays est victime d’une agression de la part du Rwanda, de l’Ouganda et du Burundi.
  2. Devant cette situation d’agression, grande est notre indignation de constater le mutisme et le silence de la Communauté Internationale, en commençant par l’ONU, les institutions internationales de défense des droits de l’homme, en passant par la l’Union Européenne et la fameuse troïka occidentale (La France, la Belgique et les USA) qui, pour des raisons bien évidentes, est sensée plus informée que tous les autres sur les problèmes de la RD Congo.
  3. Nous nous demandons si un complot international ne serait pas tramé contre la RDCongo en vue de trouver des solutions au problème épineux de la surpopulation du Rwanda. Car comment expliquer qu’à la déclaration du Président rwandais selon laquelle " les frontières coloniales ont fait leur temps ", il n’y ait pas eu de réactions fermes de la part de la communauté internationale ?
  4. Nous décrions la soi-disant politique occidentale de la non-ingérence dans les affaires africaines que l’on continue à faire prévaloir, car elle se révèle aujourd’hui comme une espèce de colonialisme rétrograde par lequel de puissants lobbies tentent de propulser ou de maintenir des groupes minoritaires ou des dirigeants impopulaires à la tête des Etats.
  5. Nous ne doutons plus que dans leurs visées expansionnistes, les régimes de Kigali et de Kampala soient sûrement parrainés par des puissances occidentales qui chercheraient à les utiliser pour contrôler, voire monopoliser la gestion de nos ressources naturelles. Il y a quelques mois, la presse africaine et occidentale avaient fait état de la présence d’instructeurs américains dans les armées ougandaises et rwandaises.
  6. Nous dénonçons et condamnons le fait que les marchands d’armes aient trouvé en notre pays un marché propice pour écouler leurs produits. Le peuple congolais paie et paiera un lourd tribut en rapport avec cette guerre, car pour poursuivre cette guerre, chaque camp a contracté des dettes et compte sur l’exploitation de nos richesses naturelles pour soutenir son effort de guerre. Ainsi donc, les fonds qui auraient dû être utilisés pour des projets nobles de reconstruction du pays servent désormais à payer les armes et à honorer des dettes liées cette guerre absurde.
  7. Ceux qui peuvent être considérés comme les véritables catalyseurs des aspirations du peuple congolais notent presque à l’unanimité que celui-ci trouve cette guerre injuste, injustifiée et complètement stupide. Le 05 septembre, l’AMOCO (Association des Moralistes Congolais) avait noté que " cette guerre est une absurdité qui se manifeste par le goût effréné de certains de nos compatriotes à s’emparer du pouvoir par la force des armes. " Deux mois plus tard, les Evêques Catholiques de la RD Congo trouvent cette guerre injustifiée : " Valait-elle vraiment la peine quand on connaît les efforts de reconstruction qui commençaient à porter des fruits dans certains secteurs de la vie ? Quel problème y a-t-il que nous n’aurions pu résoudre de manière pacifique ? ", s’interrogent-ils. (Cfr leur lettre du 07.nov.98)
  8. Avec nos évêques (Cfr lettre précitée), nous crions haut et fort : " Nous ne voulons pas qu’on nous impose des dirigeants qui serviraient des étrangers. De même nous ne voulons pas que des dirigeants s’imposent à nous par des armes pour servir leurs intérêts égoïstes ".

IV. . RECOMMANDATIONS

  1. A nos " frères " agresseurs, tout en leur notifiant, comme beaucoup d’autres compatriotes l’ont déjà fait, que l’intégrité de notre territoire national ne peut en aucun cas faire l’objet d’un quelconque marchandage, nous demandons de s’abstenir de toute exportation de et de toute excitation à la culture de la violence pour résoudre les problèmes congolais.
  2. A tous les Congolais engagés dans cette guerre de l’une ou de l’autre manière, à leurs principaux alliés et à tous ceux qui leur vendent les armes, nous disons non à la guerre. La RD Congo n’étant la propriété de personne, aucune alliance ne devrait se permettre de brader le patrimoine national sous aucun précepte, parce que, répétons-le, cette guerre ne profite pas du tout au peuple congolais. D’ailleurs, celui-ci n’est plus dupe. Aujourd’hui, il est témoin impuissant des massacres, des viols, des vols et de la spoliation de ses biens. Mais viendra un jour où il demandera des comptes et exigera réparation aux différents acteurs. Il est donc temps d’arrêter cette guerre. N’est-ce pas que l’histoire est têtue ?
  3. Au Président de la RD Congo, nous demandons de tout mettre en œuvre pour favoriser et s’inscrire dans une logique de loyales négociations entre tous les fils du pays, pour un projet de société consensuel et l’instauration d’un Etat de droit. Ainsi donc tout en lui présentant tous les encouragements pour les efforts qu’il fournit en vue de sauvegarder l’intégrité territoriale, nous lui rappelons de ne pas perdre de vue que notre peuple a déjà payé de son sang la mise sur pied d’un nouvel ordre politique et que, par le biais de la Conférence Nationale Souveraine, il a déjà dit non à toute dictature. Aussi faut-il poursuivre le processus de démocratisation amorcé et éviter tout arbitraire dans la conduite des affaires publiques.
  4. A tous ceux qui ne sont pas d’accord avec la gestion actuelle de M. Kabila – nous savons qu’ils sont nombreux, même au sein de son équipe gouvernementale – nous conseillons de faire pression, comme d’autres fils du pays le font déjà, par des moyens pacifiques pour que les élections que notre peuple attend depuis plus de dix ans puissent être organisées dans des conditions raisonnables.
  5. A tous ceux qui veulent accéder au pouvoir et à tous ceux qui veulent les soutenir, nous disons que notre peuple s’est déjà prononcé sur le projet de société auquel il aspire : il s’agit du cadre défini par la Conférence Nationale Souveraine qui avait réuni en son temps toutes les forces vives de la Nation. La probité morale et l’honnêteté intellectuelle inclinent à reconnaître cette évidence. Ce qui n’exclut pas d’amendements au regard de l’évolution socio-politique du pays.
  6. A nos compatriotes qui sont au pays, à l’étranger et ici en Suisse, nous demandons de rechercher le bien et non le mal (Am. 5, 14). Tout en nous mobilisant pour préserver la conscience nationale et l’intégrité de notre territoire, nous devons toujours sauvegarder les valeurs qui nous sont chères, notamment le respect de toute vie humaine. Par conséquent, la défense de la patrie ne doit en aucun cas donner libre cours à des actes de violence (verbale ou physique), car un peuple qui prend goût à la violence et à la haine est un réel danger pour lui-même, pour ses voisins et pour ses propres dirigeants. Puisque la population congolaise est dans sa majorité croyante, nous nous permettons de rappeler cet enseignement de saint Jean : " Si quelqu’un dit " J’aime Dieu " et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas. … Que celui qui aime Dieu aime aussi son frère " ( 1 Jn 4, 20-21). Tenons donc bon et travaillons ardemment pour bâtir une nation vraiment prospère au cœur de l’Afrique.
  7. A tous ceux qui aiment la RD Congo, à tous ceux qui s’investissent pour donner à notre peuple des raisons d’espérer, à tous les hommes de bonne volonté, nous exprimons nos vives reconnaissances. Qu’ils sachent que notre peuple tient absolument à l’unité de notre pays qui n’est du reste pas négociable. Bien que la RD Congo soit constituée de nombreuses ethnies (près de 400), nous nous sentons un seul peuple. Aussi tenons-nous à la souveraineté nationale et au patrimoine économique, à l’intégrité et à l’unité du territoire. Notre peuple a le droit de vivre dans l’unité et la paix sur la terre de nos ancêtres.

Fait à Fribourg, le 18 Janvier 1999.

 

1. Abbé Bruno Kazadi,

    Prêtre du diocèse de Luiza

2. Abbé Constantin Panu-Mbendele,

    Prêtre du diocèse de Luebo

3. Abbé Emmanuel Luhumbu,

    Prêtre du diocèse de Kole

4. Abbé Jean-Anatole Sabw,

    Prêtre du diocèse de Luiza,

5. Abbé Rigobert Kabwita,

    Prêtre du diocèse de Kenge

6. Abbé Simon Tshibambe,

    Prêtre du diocèse de Kole

7. Père Vincent Ngoie,

    Prêtre Salvatorien

8. Abbé Hilaire Mitendo,

    Prêtre du diocèse de Popokabaka

9. Abbé Modeste Kisambu,

    Prêtre du diocèse de Kenge

10. Abbé Charles Makengo,

    Prêtre de l’Archidiocèse de Kinshasa

11. Père Roger Gaïse,

    Prêtre Dominicain

12. Abbé Joseph Lukelu,

    Prêtre de l’Archidiocèse de Kinshasa

13. Abbé Constantin Yatala,

Prêtre du diocèse de Kabinda

 
Copyright Afriqu'Info asbl.