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A propos de "Ainsi sonne le glas! Les Derniers Jours du Maréchal Mobutu"

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André Mangu

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A propos de "Ainsi sonne le glas! Les Derniers Jours du Maréchal Mobutu"

Le dernier récit de Honoré N’gbanda commenté par Frédéric Dorce dans Jeune Afrique Economie

Honoré N’gbanda Nzambo Ko Atumba, le dernier Conseiller Spécial du dictateur du Zaïre, vient de publier sous forme d’un livre un récit assez documenté des derniers jours de son frère Mobutu. Ce récit du principal inspirateur et exécuteur de sales besognes du dictateur a été fort bien accueilli et recommandé par Frédéric Dorce dans Jeune Afrique Economie (JAE No 279 du 18 au 31 Janvier 1999, pp. 13-24, 130).

Lecteur occasionnel de JAE en raison de ses accointances avec les dictateurs et leurs héritiers à qui il sert souvent de tribune, je me suis senti une fois de plus révolté, sans doute comme de très nombreux autres compatriotes, par la trop grande publicité – est-ce pour des raisons commerciales, puisque les Editions Gideppe (de JAE) se sont elles-mêmes constituées éditrices et vendeuses du récit de N’gbanda? – du livre qualifié de "livre événement". Il faudra sans doute se garder de cette tentation publicitaire qui consiste à décerner des prix Goncours à des romans policiers. En matière de témoignages des agents de la dictature déchue qui se jetent les pierres les uns sur les autres et tentent de se justifier devant un dictateur tenace qui même mort continue à interpeller ses thuriféraires pour l’avoir abandonné de son vivant, nous n’en sommes pas au premier récit que JAE aurait qualifié de "livre événement" s’il avait été vendu par Gideppe. En octobre de l’année dernière, le général Ilunga Shamamba, le dernier Ministre de l’Intérieur et de la Sécurité du Territoire de Mobutu, avait déjà publié à Pretoria "La chute de Mobutu et l’effondrement de son armée". Ilunga Shamamba avait été d’abord officier de sécurité rapprochée et chef d’état major particulier du dictateur. Ce qui est intéressant chez N’gbanda comme chez Ilunga, c’est qu’ils ne ressentent aucun remords. Ils se considèrent sans doute comme des "saints" qui étaient au service du "Guide". Ils n’ont rien à se reprocher. Ils sont toujours fiers – déployant des photos aux côtés de Mobutu si besoin est – d’avoir inspiré et servi le dictateur. Ils critiquent "sans complaisance" l’armée et l’entourage immédiat de Mobutu tout en prenant soin de s’en exclure eux-mêmes. Ils regrettent que les autres aient abandonné le Maréchal qui les avait tous "créés" comme si eux-mêmes (Ilunga et N’gbanda) avaient accompagné le "fauve" de la forêt équatoriale lors de sa fuite vers les régions désertiques du Maroc. Lorsque Frédéric Dorce écrit: "Personne n’avait jusqu’à présent apporté la moindre réponse à ces questions et à bien d’autres" (p.13), il se trompe donc terriblement parce qu’une partie du récit avait été racontée par le général Ilunga Shamamba trois mois auparavant.

La publicité faite au récit de l’ancien chef des services de sécurité et conseiller spécial du dictateur est des plus surprenantes. Mr N’gbanda, de surcroît parent de Mobutu, était l’un des piliers de la dictature et son principal cheval de bataille contre les forces démocratiques depuis les temps de la Conférence Nationale Souveraine (CNS). Grâce à ses précieux conseils, la dictature du grand frère Mobutu qui était déjà croulante s’était remise en selle. Un tel exploit, l’histoire devrait au moins le mettre au crédit de Honoré N’gbanda dont les services seraient précieux pour tous les candidats dictateurs sur la route de Mobutu en attendant qu’ils produisent des conseillers spéciaux de même calibre. Frédéric Dorce a raison de dire que "rien de ce qui se passait sur le terrain (de la dictature s’entend) ne lui était étranger; rien de ce que pensait ou tentait Mobutu (y compris donc les assassinats politiques et les tortures des militants de la démocratie) ne lui était caché". Il ne peut honnêtement attribuer la chute de Mobutu – apparemment il regrette que le dictateur n’ait pas régné éternellement – aux seuls généraux affairistes. Et même lorsqu’il parle des généraux et du cercle le plus rapproché du dictateur dans ses derniers jours, il omet sciemment de révéler – et c’est cela que Frédéric Dorce aurait pu considérer comme la plus grande révélation du livre – qu’aux derniers mois de son pouvoir, Mobutu n’était entouré que des parents claniques, tribaux ou ethniques. Vunduawe Te Pemako, Directeur du Cabinet dictatorial, et N’gbanda lui-même, Conseiller Spécial, étaient tous proches parents et de la tribu N’gbandi comme Mobutu. Au sein de l’armée, le général (!) Baramoto, Commandant Général de la Garde Civile (GACI) et éphémère Chef d’état major des Forces Armées Zaïroises (FAZ) pendant la suspension du général Eluki, et le général Nzimbi, Commandant de la fameuse Division Spéciale Présidentielle (DSP), étaient également Ngbandi, respectivement cousin et neveu du dictateur. Général Likulia, Premier Ministre de la dernière heure, était un parent par alliance. Son prédécesseur, Kengo wa Dondo, était N’gbandi. Les généraux Eluki et Mahele, sans être N’gbandi, étaient néanmoins de la tribu voisine de Budja également des "Bangala" et de la région (province) de l’Equateur comme Mobutu lui-même. La chute de Mobutu, c’est donc surtout celle d’un pouvoir clanique. N’gbanda aurait pu être davantage "honoré" si au lieu de se justifier ou de condamner les rwandais, ugandais, américains, sud-africains, angolais, rebelles de l’AFDL…, il en avait profité pour prêcher urbi et orbi que le pouvoir tribal ou clanique ne sert pas et pour preuve, lui et les siens n’avaient pas sauvé ni suivi le dictateur – parent qui s’éteignait au Maroc pendant qu’ils se la coulaient douce en Afrique du Sud, en Europe ou au Canada.

Pour Frédéric Dorce, le surnom de "Terminator" trouvé à Honoré N’gbanda était une manière de qualifier "l’ardeur au travail de cet homme qui fut ministre de la Défense avant de devenir conseiller spécial du chef de l’Etat en 1992"! Ardeur au travail? Certainement, mais quel travail? Travail de sape du processus de démocratisation et de réconciliation nationale initié par la Conférence Nationale Souveraine; assassinat des opposants; plasticages des imprimeries des maisons de presse (Elima et autres) et des résidences des opposants radicaux au dictateur; corruption "scientifique" de la classe politique; arrestations arbitraires et tortures dans les géoles des services de sécurité; massacres des chrétiens révoltés contre la fermeture de la CNS par le Gouvernement Nguz dont N’gbanda était le ministre de la défense; génocide des Kasaïens au Katanga par Kyungu interposé…Voila en quoi consistait le travail de "Frère" Honoré car comme il l’a révélé lui-même à Dorce, "Rien de ce qui se passait sur le terrain ne lui était étranger". Une petite descente à Kinshasa ou, à défaut, une entrevue avec des Congolais de Paris aurait permis à Frédéric Dorce de comprendre que c’est uniquement pour un tel travail que le "lauréat" des Editions Gideppe avait mérité le surnom du "Terminator", un homme sans coeur ni états d’âme, capable de semer la mort sans le moindre regret, sans pitié, incapable d’aimer et de sourire, rappelant à plusieurs égards la machine monstrueuse d’Arnold Schwarzenegger. A moins qu’il ne l’ait fait par ignorance du reste coupable, le Rédacteur en Chef de JAE devrait se garder de travestir la vérité et falsifier l’histoire de Honoré N’gbanda.

JAE est parfois très critique des livres entassés dans sa bibliothèque par les candidats lauréats "Prix Gideppe" (p.131) comme le général congolais Norbert Dabira, auteur de "Brazzaville à feu et à sang" (Paris, L’Harmattan, 1997). Le livre de Dabira aura sûrement moins d’acheteurs parce que l’agent de vente lui-même reproche à ce "général atypique" qui "rêve d’un Congo nouveau et d’une armée républicaine et apolitique" le fait qu’en sa qualité d’encadreur des "Cobras" (milice privée de Denis Sassou Ngouesso), il ait été l’un des instigateurs du carnage de Brazzaville. Il est pour le moins surprenant que Frédéric Dorce soit par contre devenu l’encenseur de N’gbanda qui "est sans complaisance sur l’entourage immédiat de l’ancien président, sur sa famille, et sur Mobutu lui-même" (p.14). Pourtant, N’gbanda faisait partie de la famille et de l’entourage immédiat du dictateur vis-à-vis duquel il feint à présent de prendre des distances. C’est pour cette raison- ne parlons pas de compétence s’il vous plaît - que Mobutu l’avait promu aux postes des responsabilités les plus élevées des services de sécurité de la dictature et ne pouvait exclure M. N’gbanda de la cour dont il était l’un des principaux intendants. Honoré de la cour, ce bloc d’orgueil mal placé dont se souviennent tristement les Congolais, brille comme toujours par son ponce-pilatisme. Nul n’oublie, par exemple, le témoignage télévisé de Mr N’gbanda lorsqu’il se proclama "Frère" et fonda - sur inspiration divine ou celle du dictateur? –une église dans son palais de Kinshasa-Gombe. Frère Honoré a laissé église et fidèles mourir de leur bonne mort dans l’"enfer zaïrois" lorsqu’il a mis ses jambes à son cou et pris la poudre d’escampette pour entrer au "paradis" sud-africain et échapper aux forces de l’AFDL. Les Chrétiens zaïrois étaient surpris d’apprendre que "Saint" Honoré s’était converti alors qu’il n’avait rien à se reprocher devant Le Seigneur…mais uniquement dans le but de sauver ses compatriotes vivant dans le péché (essentiellement celui de haïr la dictature de son frère Mobutu dont le pouvoir venait d’En Haut)! Comme à son habitude, le "saint" ne se reproche rien et met tout sur le dos des généraux et autres agents de la dictature qui n’étaient pourtant que des parents.

Indépendance d’esprit de la part de M. N’gbanda? Frédéric Dorce a peut-être raison, mais c’est une indépendance après Mobutu car l’esprit qui était dans le dictateur, c’était aussi l’esprit du conseiller spécial de la dictature. Plus loin dans le commentaire de Dorce, pour prouver son indépendance, N’gbanda prétend: "Du vivant de Mobutu, j’ai publié deux livres politiques dans lesquels la dictature était dénoncée. Et Mobutu ne m’a jamais révoqué pour cela…" (p.14). Pourquoi donc N’gbanda a-t-il voulu se jouer de Frédéric Dorce ou pourquoi les deux se sont-ils convenus pour énerver le peuple congolais? L’homme ment – c’est la première qualité des flics-diplomates!- de la même manière qu’il refusait toute négociation avec "la marionnette de Kabila" pendant qu’il rencontrait les représentants de la rébellion d’alors en Afrique du Sud. M. N’gbanda est diplômé de philosophie, mais de philosophie de la dictature. L’on pourrait penser que c’est pour servir "philosophiquement" plus tard la "monarchie" qu’il fut demandé à N’gbanda de faire la "philosophie". Disciple de Machiavel davantage servi par des liens de sang, l’homme devint finalement agent de la mort et conseiller spécial du dictateur bien longtemps avant qu’il n’en reçut la casquette officielle. L’on n’exigera jamais la rigueur et la froideur scientifique d’un homme qui a depuis longtemps rompu avec les milieux et les traditions universitaires. Il est cependant évident que dans "Afrique: Démocratie piégée" (en réalité piégée par le dictateur qui avait créé à lui tout seul plus de quatre cents partis politiques et plusieurs "sociétés civiles"!) (Equilibres Aujourd’hui, Condé-sur-Noireau, 1994) et "La transition au Zaïre. Le long tunnel" (Kinshasa-Limeté, Editions Noraf, 1995), N’gbanda n’a jamais dénoncé la dictature de son frère Mobutu, mais plutôt toutes les tentaives de déstabilisation de celle-ci depuis la CNS. C’est la raison pour laquelle Mobutu ne l’a jamais révoqué.

S’il est concédé que N’gbanda a dénoncé la dictature, c’est qu’il a lutté pour la démocratie. Là, il faudra que l’on s’entende puisqu’il y aurait réellement un sérieux problème. J’ai toutes les raisons de croire que nous n’avons pas la même conception de la démocratie. Que l’on se rappelle le credo des conseillers des dictateurs chefs des partis uniques qui enseignaient que la démocratie "authentique africaine" excluait toute opposition et que le chef, régulièrement comparé à un animal ("crocodile", "léopard", "caméléon"…), ne pouvait pas être contredit selon des traditions africaines réinventées pour servir les dictateurs. Il est fort à penser que la démocratie que N’gbanda défendait, c’est cette démocratie forestière des animaux, la "démocratie totalitaire"où le "Grand Léopard", spécialement et naturellement conseillé par un autre "félin", donnait droit de vie et de mort. Mobutu, "Le Léopard du Zaïre" ("Le Grand Niau (chat)") comme il était fier d’être appelé lui-même, avait tout simplement réduit les Zaïrois au rang d’animaux et comme tout léopard, il ne pouvait que se nourrir de la "chair de ses gouvernés". La démocratie de Mobutu était donc un véritable cannibalisme politique. Pouvait-on exiger du conseiller spécial du dictateur qu’il soutienne une démocratie autre que celle-la?

Nous autres congolais en savions déjà plus sur un Mobutu mort abandonné de tous et victime d’un régime tribal autoritaire qu’il avait construit lui-même avec l’aide de ses conseillers spéciaux. Pour des raisons commerciales, donc d’"économie", Jeune Afrique Economie ne devrait pas donner au récit de désespoir d’un N’gbanda regrettant la chute de son frère dictateur sanguinaire (devenu le modèle tentant tout nouveau Chef de l’Etat du Congo-Kinshasa) plus de mérite que n’aurait le conte d’un "léopard" entâché de sang mort victime de lui-même et otage des "léopardeaux" comme N’gbanda qui tenaient à assurer la pérennité d’une royauté tribale N’gbandi (Cette similarité entre le nom propre d’un homme et celui de sa tribu chargeait traditionnellement M. N’gbanda d’une mission "très spéciale" au service de la dictature!). Ce n’est pas parce que les Editions Gideppe se sont chargées de leur publication et de leur vente que de tristes et révoltants récits du genre de celui de M. N’gbanda devraient méritaient les louanges de Jeune Afrique Economie.

André Mangu

Wendy (South Africa)

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