| A propos de "Ainsi sonne le glas!
Les Derniers Jours du Maréchal Mobutu" Le dernier récit de Honoré Ngbanda commenté par
Frédéric Dorce dans Jeune Afrique Economie
Honoré Ngbanda Nzambo Ko Atumba, le
dernier Conseiller Spécial du dictateur du Zaïre, vient de publier sous forme
dun livre un récit assez documenté des derniers jours de son frère Mobutu. Ce
récit du principal inspirateur et exécuteur de sales besognes du dictateur a été fort
bien accueilli et recommandé par Frédéric Dorce dans Jeune Afrique Economie (JAE No 279
du 18 au 31 Janvier 1999, pp. 13-24, 130).
Lecteur occasionnel de JAE en raison de
ses accointances avec les dictateurs et leurs héritiers à qui il sert souvent de
tribune, je me suis senti une fois de plus révolté, sans doute comme de très nombreux
autres compatriotes, par la trop grande publicité est-ce pour des raisons
commerciales, puisque les Editions Gideppe (de JAE) se sont elles-mêmes constituées
éditrices et vendeuses du récit de Ngbanda? du livre qualifié de
"livre événement". Il faudra sans doute se garder de cette tentation
publicitaire qui consiste à décerner des prix Goncours à des romans policiers. En
matière de témoignages des agents de la dictature déchue qui se jetent les pierres les
uns sur les autres et tentent de se justifier devant un dictateur tenace qui même mort
continue à interpeller ses thuriféraires pour lavoir abandonné de son vivant,
nous nen sommes pas au premier récit que JAE aurait qualifié de "livre
événement" sil avait été vendu par Gideppe. En octobre de lannée
dernière, le général Ilunga Shamamba, le dernier Ministre de lIntérieur et de la
Sécurité du Territoire de Mobutu, avait déjà publié à Pretoria "La chute de
Mobutu et leffondrement de son armée". Ilunga Shamamba avait été
dabord officier de sécurité rapprochée et chef détat major
particulier du dictateur. Ce qui est intéressant chez Ngbanda comme chez
Ilunga, cest quils ne ressentent aucun remords. Ils se considèrent sans doute
comme des "saints" qui étaient au service du "Guide". Ils nont
rien à se reprocher. Ils sont toujours fiers déployant des photos aux côtés de
Mobutu si besoin est davoir inspiré et servi le dictateur. Ils critiquent
"sans complaisance" larmée et lentourage immédiat de Mobutu tout
en prenant soin de sen exclure eux-mêmes. Ils regrettent que les autres aient
abandonné le Maréchal qui les avait tous "créés" comme si eux-mêmes (Ilunga
et Ngbanda) avaient accompagné le "fauve" de la forêt équatoriale lors
de sa fuite vers les régions désertiques du Maroc. Lorsque Frédéric Dorce écrit:
"Personne navait jusquà présent apporté la moindre réponse à ces
questions et à bien dautres" (p.13), il se trompe donc terriblement parce
quune partie du récit avait été racontée par le général Ilunga Shamamba trois
mois auparavant.
La publicité faite au récit de
lancien chef des services de sécurité et conseiller spécial du
dictateur est des plus surprenantes. Mr Ngbanda, de surcroît parent de Mobutu,
était lun des piliers de la dictature et son principal cheval de bataille
contre les forces démocratiques depuis les temps de la Conférence Nationale
Souveraine (CNS). Grâce à ses précieux conseils, la dictature du grand frère
Mobutu qui était déjà croulante sétait remise en selle. Un tel exploit,
lhistoire devrait au moins le mettre au crédit de Honoré Ngbanda dont les
services seraient précieux pour tous les candidats dictateurs sur la route de Mobutu en
attendant quils produisent des conseillers spéciaux de même calibre.
Frédéric Dorce a raison de dire que "rien de ce qui se passait sur le terrain (de
la dictature sentend) ne lui était étranger; rien de ce que pensait ou tentait
Mobutu (y compris donc les assassinats politiques et les tortures des militants de la
démocratie) ne lui était caché". Il ne peut honnêtement attribuer la chute de
Mobutu apparemment il regrette que le dictateur nait pas régné
éternellement aux seuls généraux affairistes. Et même lorsquil parle des
généraux et du cercle le plus rapproché du dictateur dans ses derniers jours, il omet
sciemment de révéler et cest cela que Frédéric Dorce aurait pu
considérer comme la plus grande révélation du livre quaux derniers mois de
son pouvoir, Mobutu nétait entouré que des parents claniques, tribaux ou
ethniques. Vunduawe Te Pemako, Directeur du Cabinet dictatorial, et Ngbanda
lui-même, Conseiller Spécial, étaient tous proches parents et de la tribu Ngbandi
comme Mobutu. Au sein de larmée, le général (!) Baramoto, Commandant Général de
la Garde Civile (GACI) et éphémère Chef détat major des Forces Armées
Zaïroises (FAZ) pendant la suspension du général Eluki, et le général Nzimbi,
Commandant de la fameuse Division Spéciale Présidentielle (DSP), étaient également
Ngbandi, respectivement cousin et neveu du dictateur. Général Likulia, Premier Ministre
de la dernière heure, était un parent par alliance. Son prédécesseur, Kengo wa Dondo,
était Ngbandi. Les généraux Eluki et Mahele, sans être Ngbandi, étaient
néanmoins de la tribu voisine de Budja également des "Bangala" et de la
région (province) de lEquateur comme Mobutu lui-même. La chute de Mobutu,
cest donc surtout celle dun pouvoir clanique. Ngbanda aurait pu être
davantage "honoré" si au lieu de se justifier ou de condamner les rwandais,
ugandais, américains, sud-africains, angolais, rebelles de lAFDL
, il en avait
profité pour prêcher urbi et orbi que le pouvoir tribal ou clanique ne sert pas et pour
preuve, lui et les siens navaient pas sauvé ni suivi le dictateur parent qui
séteignait au Maroc pendant quils se la coulaient douce en Afrique du Sud, en
Europe ou au Canada.
Pour Frédéric Dorce, le surnom de
"Terminator" trouvé à Honoré Ngbanda était une manière de qualifier
"lardeur au travail de cet homme qui fut ministre de la Défense avant de
devenir conseiller spécial du chef de lEtat en 1992"! Ardeur au travail?
Certainement, mais quel travail? Travail de sape du processus de démocratisation et
de réconciliation nationale initié par la Conférence Nationale Souveraine; assassinat
des opposants; plasticages des imprimeries des maisons de presse (Elima et autres) et des
résidences des opposants radicaux au dictateur; corruption "scientifique" de la
classe politique; arrestations arbitraires et tortures dans les géoles des services de
sécurité; massacres des chrétiens révoltés contre la fermeture de la CNS par le
Gouvernement Nguz dont Ngbanda était le ministre de la défense; génocide des
Kasaïens au Katanga par Kyungu interposé
Voila en quoi consistait le travail de
"Frère" Honoré car comme il la révélé lui-même à Dorce,
"Rien de ce qui se passait sur le terrain ne lui était étranger". Une
petite descente à Kinshasa ou, à défaut, une entrevue avec des Congolais de Paris
aurait permis à Frédéric Dorce de comprendre que cest uniquement pour un tel
travail que le "lauréat" des Editions Gideppe avait mérité le surnom du
"Terminator", un homme sans coeur ni états dâme, capable de semer la
mort sans le moindre regret, sans pitié, incapable daimer et de sourire, rappelant
à plusieurs égards la machine monstrueuse dArnold Schwarzenegger. A moins
quil ne lait fait par ignorance du reste coupable, le Rédacteur en Chef de
JAE devrait se garder de travestir la vérité et falsifier lhistoire de Honoré
Ngbanda.
JAE est parfois très critique des livres
entassés dans sa bibliothèque par les candidats lauréats "Prix Gideppe"
(p.131) comme le général congolais Norbert Dabira, auteur de "Brazzaville à feu
et à sang" (Paris, LHarmattan, 1997). Le livre de Dabira aura sûrement
moins dacheteurs parce que lagent de vente lui-même reproche à ce "général
atypique" qui "rêve dun Congo nouveau et dune armée
républicaine et apolitique" le fait quen sa qualité dencadreur des
"Cobras" (milice privée de Denis Sassou Ngouesso), il ait été lun des
instigateurs du carnage de Brazzaville. Il est pour le moins surprenant que Frédéric
Dorce soit par contre devenu lencenseur de Ngbanda qui "est sans
complaisance sur lentourage immédiat de lancien président, sur sa famille,
et sur Mobutu lui-même" (p.14). Pourtant, Ngbanda faisait partie de la famille
et de lentourage immédiat du dictateur vis-à-vis duquel il feint à présent de
prendre des distances. Cest pour cette raison- ne parlons pas de compétence
sil vous plaît - que Mobutu lavait promu aux postes des responsabilités les
plus élevées des services de sécurité de la dictature et ne pouvait exclure M.
Ngbanda de la cour dont il était lun des principaux intendants. Honoré de la
cour, ce bloc dorgueil mal placé dont se souviennent tristement les Congolais,
brille comme toujours par son ponce-pilatisme. Nul noublie, par exemple, le
témoignage télévisé de Mr Ngbanda lorsquil se proclama "Frère"
et fonda - sur inspiration divine ou celle du dictateur? une église dans son palais
de Kinshasa-Gombe. Frère Honoré a laissé église et fidèles mourir de leur bonne mort
dans l"enfer zaïrois" lorsquil a mis ses jambes à son cou et pris
la poudre descampette pour entrer au "paradis" sud-africain et échapper
aux forces de lAFDL. Les Chrétiens zaïrois étaient surpris dapprendre que
"Saint" Honoré sétait converti alors quil navait rien à se
reprocher devant Le Seigneur
mais uniquement dans le but de sauver ses compatriotes
vivant dans le péché (essentiellement celui de haïr la dictature de son frère Mobutu
dont le pouvoir venait dEn Haut)! Comme à son habitude, le "saint" ne se
reproche rien et met tout sur le dos des généraux et autres agents de la dictature qui
nétaient pourtant que des parents.
Indépendance desprit de la part de
M. Ngbanda? Frédéric Dorce a peut-être raison, mais cest une indépendance
après Mobutu car lesprit qui était dans le dictateur, cétait aussi
lesprit du conseiller spécial de la dictature. Plus loin dans le commentaire de
Dorce, pour prouver son indépendance, Ngbanda prétend: "Du vivant de Mobutu,
jai publié deux livres politiques dans lesquels la dictature était dénoncée. Et
Mobutu ne ma jamais révoqué pour cela
" (p.14). Pourquoi donc
Ngbanda a-t-il voulu se jouer de Frédéric Dorce ou pourquoi les deux se sont-ils
convenus pour énerver le peuple congolais? Lhomme ment cest la
première qualité des flics-diplomates!- de la même manière quil refusait toute
négociation avec "la marionnette de Kabila" pendant quil rencontrait les
représentants de la rébellion dalors en Afrique du Sud. M. Ngbanda est
diplômé de philosophie, mais de philosophie de la dictature. Lon pourrait penser
que cest pour servir "philosophiquement" plus tard la
"monarchie" quil fut demandé à Ngbanda de faire la
"philosophie". Disciple de Machiavel davantage servi par des liens de sang,
lhomme devint finalement agent de la mort et conseiller spécial du dictateur bien
longtemps avant quil nen reçut la casquette officielle. Lon
nexigera jamais la rigueur et la froideur scientifique dun homme qui a depuis
longtemps rompu avec les milieux et les traditions universitaires. Il est cependant
évident que dans "Afrique: Démocratie piégée" (en réalité piégée
par le dictateur qui avait créé à lui tout seul plus de quatre cents partis politiques
et plusieurs "sociétés civiles"!) (Equilibres Aujourdhui,
Condé-sur-Noireau, 1994) et "La transition au Zaïre. Le long tunnel"
(Kinshasa-Limeté, Editions Noraf, 1995), Ngbanda na jamais dénoncé la
dictature de son frère Mobutu, mais plutôt toutes les tentaives de déstabilisation de
celle-ci depuis la CNS. Cest la raison pour laquelle Mobutu ne la jamais
révoqué.
Sil est concédé que Ngbanda
a dénoncé la dictature, cest quil a lutté pour la démocratie. Là, il
faudra que lon sentende puisquil y aurait réellement un sérieux
problème. Jai toutes les raisons de croire que nous navons pas la même
conception de la démocratie. Que lon se rappelle le credo des conseillers des
dictateurs chefs des partis uniques qui enseignaient que la démocratie "authentique
africaine" excluait toute opposition et que le chef, régulièrement comparé à un
animal ("crocodile", "léopard", "caméléon"
), ne
pouvait pas être contredit selon des traditions africaines réinventées pour servir les
dictateurs. Il est fort à penser que la démocratie que Ngbanda défendait,
cest cette démocratie forestière des animaux, la "démocratie totalitaire"où
le "Grand Léopard", spécialement et naturellement conseillé par
un autre "félin", donnait droit de vie et de mort. Mobutu, "Le Léopard
du Zaïre" ("Le Grand Niau (chat)") comme il était fier
dêtre appelé lui-même, avait tout simplement réduit les Zaïrois au rang
danimaux et comme tout léopard, il ne pouvait que se nourrir de la "chair de
ses gouvernés". La démocratie de Mobutu était donc un véritable cannibalisme
politique. Pouvait-on exiger du conseiller spécial du dictateur quil soutienne
une démocratie autre que celle-la?
Nous autres congolais en savions déjà
plus sur un Mobutu mort abandonné de tous et victime dun régime tribal autoritaire
quil avait construit lui-même avec laide de ses conseillers spéciaux.
Pour des raisons commerciales, donc d"économie", Jeune Afrique Economie
ne devrait pas donner au récit de désespoir dun Ngbanda regrettant la chute
de son frère dictateur sanguinaire (devenu le modèle tentant tout nouveau Chef de
lEtat du Congo-Kinshasa) plus de mérite que naurait le conte dun
"léopard" entâché de sang mort victime de lui-même et otage des
"léopardeaux" comme Ngbanda qui tenaient à assurer la pérennité
dune royauté tribale Ngbandi (Cette similarité entre le nom propre dun
homme et celui de sa tribu chargeait traditionnellement M. Ngbanda dune
mission "très spéciale" au service de la dictature!). Ce nest pas
parce que les Editions Gideppe se sont chargées de leur publication et de leur vente que
de tristes et révoltants récits du genre de celui de M. Ngbanda devraient
méritaient les louanges de Jeune Afrique Economie.
André
Mangu
Wendy (South Africa)
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