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Interview de Corneille Mulumba
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Jacques Mangalaboyi

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Corneille Mulumba : " La table ronde n’est qu’une distraction, les occidentaux cherchent à mettre Kabila à genoux "
Ancien représentant de l’Udps en Belgique et ancien vice-ministre au plan sous le premier ministre Birindwa, et enfin ex-Conseiller de la République, M. Corneille Mulumba nous a accordé hier une interview à travers laquelle bon nombre des questions d’actualité ont été abordées de façon objective, sans passion et sans parti pris. En effet, l’homme est resté égal à lui-même dans la profondeur même de sa réflexion.

Forum des As (Q). A la lumière de l’agression rwando-ougandaise, comment analysez-vous la situation de la Rdc ?

Corneille Mulumba (R) - Il ne faut pas citer uniquement le Rwanda et l’Ouganda. Ce serait innocenter inutilement les grands tireurs de ficelles que sont la France et les Etats-Unis. Ce serait également occulter à notre peuple la source réelle des souffrances qu’il endure depuis 40 ans sans espoir d’en sortir, c-à-d le condamner à commettre les mêmes erreurs demain en ne se montrant pas suffisamment combatif pour défendre ses intérêts et vigilant avec des champions de l’aide humanitaire au cœur tendre et aux mains propres que sont les pays occidentaux. Ce qui se passe à l’Est de notre pays relève de la même logique qui a fait assassiner Lumumba et d’autres dirigeants clairvoyants Africains, organisé le coup d'Etat de novembre 1965, soutenu activement et protégé le pouvoir de Mobutu jusqu'à sa mort afin de nous empêcher de devenir maître de notre destin, et de faire de la Rdc une puissance politique et économique. En effet, tant que nous aurons faim, nous nous préoccuperons du ventre et non de la technologie, des télécommunications, et autres grands défis du 21ème siècle. Nous devons donc voir plus loin que le bout de notre nez. Notre pays est à la croisée des chemins. La façon dont il se sortira de ce complot déterminera son avenir politique, économique , social et culturel. Depuis bientôt 40 ans que nous sommes indépendants, nous avons évacué des entrailles de notre sous-sol cuivre, diamant, or, étain et j’en passe. Nous avons exporté bois et produits agricoles divers. Nous avons payé des impôts et taxes. Nous avons bénéficié des aides, prêts et des dons. Nous avons coopéré sur les plans bilatéral et multilatéral. Mais, notre pays est délabré comme sortant d’une longue guerre. Comprendre le pourquoi de cette contradiction, c’est toucher du doigt la source de nos malheurs actuels et, partant, ouvrir la voie du renouveau et du développement pour notre pays. C’est ouvrir la voie de l’épanouissement pour notre peuple.

Q - Qui sont les responsables de cette situation ?

R - Les responsables en sont conjointement les dirigeants africains et les puissances occidentales qui les mettaient au pouvoir pour la plupart et qui les ont protégés et défendus contre vents et marées pendants des décennies. Toutes tentatives des peuples opprimés pour déloger ces potentats se sont heurtées à la puissance militaire, financière et diplomatique des pays occidentaux ; en tête desquels la France et les Etats-Unis. Que pouvaient nos peuples démunis, dépourvus de chefs nationalistes capables de tenir tête à cette coalition de grandes puissances ? L’Afrique en général, et notre pays en particulier, n’ont eu, au cours de 40 dernières années, que très peu de dirigeants qui ont été capables d’engager leur peuple sur la voie de l’affranchissement. Car, à y regarder de près, les relations qui existent entre les pays occidentaux et ceux d’Afrique noire sont de type dominants à dominés. Et ceux-là se battent bras et ongles pour maintenir cette domination, malgré les discours mielleux et chloroformants. En effet, là où on vous saigne, on envoie les organisations humanitaires pour souffler comme le font les rats. Par agresseurs rwando-ougandais interposés, ils nous ont fait la guerre, mais il sont les premiers à nous envoyer avec grands tapage, des sacs de riz et autre farine de froment au titre d’aide humanitaire.

Q - Voulez-vous dire que c’est uniquement parce que Kabila est nationaliste qu’on s’acharne sur lui ?

Absolument. Le type de dirigeants qui est bon pour nous, peuple congolais, et pour l’Afrique, est aux antipodes de celui que souhaiteraient voir aux commandes les pays occidentaux. C’est ainsi qu’avec mépris, le ministre français de la coopération s’est permis d’insulter notre peuple en déclarant que M. Kabila n’est pas compétent pour diriger un pays aux dimensions continentales tel que la Rdc, étant entendu que Mobutu et sa bande, que la France a soutenu jusqu’à la dernière seconde, étaient de " très bons dirigeants " pour notre pays. Puisque ces pilleurs, ces tortionnaires, ces hommes de paille étaient de bons dirigeants aux yeux de la France et des occidentaux, nos intérêts ne peuvent donc qu’être nécessairement divergeants. Et puisque Kabila est l’anti-thèse de Mobutu, puisqu’il est déterminé à faire de la Rdc, l’anti-thèse du Zaïre, puisqu’il est entrain de devenir un grand chef d’Etat pour tous les congolais clairvoyants et un des grands leaders politiques africains d’aujourd’hui, alors il est " incompétent ", il est à abattre. C’est cela le fondement de la guerre qui nous est fait. Et c’est pour cela que nous n’avons pas le droit de la perdre. Ne nous trompons pas d’ennemis, ni de guerre. Nous risquons de vider nos cartouches sur des ombres.

Q - Adhérez-vous à la thèse d’un vaste complot international contre la Rdc ?

Cela ne fait l’ombre d’aucun doute. Les forces patriotiques ont retrouvé sur les champs de batailles des milliers de tonnes d’armes, des munitions et des chars de combat. L’opération telle qu’elle a été menée, a dû mobiliser de très grosses sommes d’argent, un soutien logistique très important, un soutien diplomatique, politique et médiatique que seuls les pays puissants sont capables d’apporter.

Le Président Clinton s’était récemment rendu en Ouganda et au Ruanda. . Le FMI et le Club de Paris leur ont accordé une aide substantielle ; bien qu’aucun des dirigeants de ces pays n’aient cherché à appliquer même un semblant de démocratie depuis toutes ces années où ils sont au pouvoir. Peu de temps après, ces pays se sont mis à nous déstabiliser sur le plan diplomatique avant d’engager la guerre contre nous. L’Afrique du Sud a marché d’un pas hésitant et n’a jamais condamné l’agression. C’est elle qui a livré les armes au Rwanda. Je constate aussi qu’elle est un des pays qu’a visités Clinton. A cela, il faut ajouter les déclarations ridicules des certains responsables politiques français et américains sur l’incompétence du Président Kabila à diriger ce sous-continent qu’est la Rdc, les révélations du satirique français " Le Canard enchaîné " sur les préparatifs du complot dans la capitale française, sous l’œil bienveillant de l’Elysée, ainsi que la suspension par l’Unesco de la coopération avec notre pays pour cause de l’arrestation de Z’Ahidi Ngoma. Les troupes rwandaises et ougandaises ont marché sur notre pays en violation des chartes de l'Onu et de l’Oua. Il n’y a aucune condamnation en Europe ni aux Etats-Unis ; encore moins à l’Oua. Les agresseurs ont privé nos populations de courant et d’eau pendant près d’un mois, provoquant ainsi de nombreuses morts dans nos hôpitaux et le pourrissement des cadavres dans nos morgues, sans compter la soif et la faim de nos enfants. Aucune condamnation de la part des organisations humanitaires. L’objectif de ceux qui tirent les ficelles est de faire mettre un genou à terre à Kabila, le rendre plus " malléable " pour qu’il serve davantage les intérêts occidentaux. C’est pourquoi notre peuple et notre classe politique, toutes tendances confondues, doivent se ranger comme un seul homme derrière Kabila. C’est une question de patriotisme tout simplement, car l’enjeu va bien au delà de la personne du Président de la République en exercice.

Q - Pourquoi, selon vous, les Tutsi se laisseraient donc manipuler de la sorte?

Les Tutsi sont très minoritaires dans ces pays. Ils n’ont aucune possibilité de gagner les élections démocratiques. Ils ne peuvent donc exercer le pouvoir que par la force. Ils leur faut par conséquent, des protecteurs à même de leur garantir en permanence le soutien diplomatique, financier, militaire et diplomatique. Les dirigeants occidentaux aiment beaucoup de telles situations qui leur fournissent des alliés inconditionnels. Ils trouvent là une occasion de disposer d’un cheval de Troie en Afrique Centrale et même dans la Sadc. Ils peuvent s’en servir à tout moment pour déstabiliser, le cas échéant, tout gouvernement de la Région qui manifesterait trop de velléités d’indépendance.

Q - Et cela expliquerait donc le soutien américain aux Tutsi ?

Mme Allbritht, la secrétaire d’Etat des Etats-Unis, a récemment, le plus officiellement du monde, déclaré qu’elle tenait aux Tutsi comme à la prunelle de ses yeux. Avec de tels propos, comment les Tutsi ne se sentiraient-ils pas pousser des ailes ? Comment ne pas comprendre l’objectif caché, c’est-à-dire le projet d’un Tutsiland ? Et pour ce qui est du Congo-Kinshasa , il faut entretenir la déstabilisation pour contraindre le Gouvernement de Laurent-Désiré Kabila à gaspiller les moyens financiers et humains qui auraient dû être consacrés au développement du Pays au bénéfice de l’effort de guerre. Par là, l’on veut l’empêcher coûte que coûte de réaliser le plan triennal de reconstruction nationale et ainsi que le déstabiliser sur le plan interne et le rendre impopulaire.

Q - Un avion civil a été abattu à KINDU. Comment réagissez-vous à cela, surtout que la chute de cette ville semble avoir démoralisé beaucoup de compatriotes ?

C’est un crime de guerre. Une plainte doit être déposée et ils devront payer tôt ou tard. Il ne faut pas baisser les bars trop vite. Perdre une bataille ce n’est pas perdre la guerre. Rien n’est perdu. Nous devons et nous allons gagner cette guerre. C’est devant l’épreuve qu’un homme ou, tout un peuple se mesure. Nous savons tous que les marionnettes congolaises qui se sont lancées dans cette aventure ne représentent rien et sont vomies par notre peuple. Résistons, d’abord, et puis nous les bouterons tous dehors le moment venu.

Q - La France et les Etats-Unis, semblent maintenant manifester de la compréhension à l’égard de Kabila?

C’est très positif. Cela est sans doute dû à la réaction de notre peuple lors de l’attaque de Kinshasa, la diplomatie très offensive dans laquelle le Chef de l’Etat lui-même s’est investi. Si cela est un signe du réalisme, de la recherche de l’optimum au lieu du maximum, s’ils ont compris que notre Président est un homme ouvert, je ne peux que m’en réjouir. Le Président Kabila est un homme plein de bonne volonté, qui veut collaborer avec tout le monde. Mais sans pour autant sacrifier les droits légitimes du peuple Congolais.

Q - Que pensez-vous de la Table-Ronde que les autres réclament ?

C’est de la distraction. Il ne faut pas nous laisser piéger. En réalité, la Table-Ronde ne vise d’autres objectifs que de remettre en scelle , et à la tête du pays, des hommes cupides et corrompus, les hommes de pailles des puissances étrangères, des mauvais gestionnaires qui ont ruiné notre pays et fui celui-ci à l’arrivée du nouveau pouvoir, vu leur conscience chargée. La Table-Ronde ne sera qu’une blanchisseuse et un instrument de légitimation des auteurs de crimes économiques comme l’ont été l’Union-Sacrée et la Cns. Je pense, pour ma part, que certains de nos aînés n’ont pas le sens de l’honneur ou de la dignité. Avec toutes les sommes d’argent amassées, ils seraient bien utiles à la nation en s’investissant dans le secteur privé, en vue d’accroître, par exemple, le tissu industriel congolais dans les secteurs de la production ou de la transformation. Ce sont de telles actions qui contribuent à l’accroissement de notre PIB, à la création d’emplois et à l’amélioration des conditions de vie de notre population. La plupart de ces ainés ont exercé le pouvoir pendant des dizaines d’années. Que veulent-ils prouver de plus après le bilan honteux de leur gestion de l’Etat ? Veulent-ils être des ministres et Pdg à vie? Ce pays n’a-t-il été créé que pour eux seuls ? Est-il leur propriété privée ? Non. La Rdc, a besoin de nouveaux hommes pour une autre politique, des hommes à même de donner une nouvelle chance à notre pays, lui permettre de commencer le 21ème siècle la tête haute.

Q - Les autres exigent cette Table-Rronde pour, semble-t-il, organiser ensemble les élections?

C’est le gouvernement qui organise les élections. Les formations politiques doivent en surveiller le bon déroulement en étant présentes dans les bureaux de vote et au comptage des bulletins. Elles ont le droit et le devoir de contester en cas de fraude ou de manipulation. Elles peuvent, pour cela, faire appel à des observateurs neutres ou internationaux. A chacun son rôle!

Q - Et la réconciliation nationale dans tout ça?

Il s’agit de réconcilier qui avec qui? Après la prise de pouvoir , Laurent Kabila s’est engagé solennellement devant le peuple et le monde à organiser les élections générales avant deux ans pour, selon lui, pour remettre un peu d’ordre dans ce pays où l’Etat n’existait plus. Ce que nous avons à faire pour mettre notre pays sur orbite, c’est d’adopter d’urgence une nouvelle constitution, orientée vers le développement, d’organiser les élections et de mettre en place les institutions de la IIIè république. Nous aurons fait preuve de maturité et de détermination. Si la constitution adoptée présente réellement des faiblesses, elle sera amendée par le parlement démocratiquement élu..

Q - Une aile de l’UDPS qualifie la guerre actuelle de simple révolution de palais au sein de l’Afdl jusqu’à s’opposer à la venue des troupes angolaises. Comment réagissez-vous?

Au regard de ce que je viens de démontrer, vous voyez bien que ces positions politiques ont été peu réfléchies, à moins qu’elles traduisent une erreur de calcul, c’est-à-dire une complicité délibérée avec l’ennemi. A l’arrivée de l’Afdl, ces frères de l’Udps ont exigé le départ immédiat des militaires étrangers; alors que le nouveau pouvoir, attendu de tous ses voeux par notre peuple, n’avait même pas encore eu le temps de s’organiser. Ces frères ne pouvaient pas ignorer que si, à l’époque, ces troupes avaient quitté notre territoire, il y aurait eu la guerre civile et Kabila aurait été renversé. Ce seraient alors les ex-mobutistes, les anciens généraux de triste mémoire tels les Bolozi, Baramoto, Nzimbi, appuyés par la Dsp qui seraient revenue au pouvoir même si, formellement, ils auraient placé M. Tshisekedi à la tête du pays. Ce sont eux qui allaient en fait détenir le pouvoir réel au service des puissances étrangères comme par le passé. En effet, aucune formation politique ne disposait sur place d’une force armée à même d’empêcher ces tortionnaires et ces auteurs de crimes économiques de reconquérir le pouvoir. Est-ce cela le changement " radical " auquel notre peuple aspirait depuis des décennies. Ces frères se sont mis aussi du côté de la commission d’enquête de l’Onu alors que ses commanditaires ne visaient qu’une seule chose: salir et trouver des armes pour déstabiliser le gouvernement de Kabila. Après le reconnaissance par Kabila du massacre des Hutus par les Tutsi pendant la guerre de libération et la désignation des charniers potentiels, avez-vous entendu la moindre réaction du côté de l’Onu? Non. parce que cela ne les intéresse plus, dans la mesure où ça disculpe Kabila. Ils se sont opposés à la venue des troupes angolaises; ce qui permettait de livrer Kabila seul aux hordes rwandaises et ougandaises qui cherchent sa tête. Ils s’allient à des criminels qui ont saigné notre pays pendant 3 décennies pour exiger une table-ronde dont le but final est en fait de ramener ceux-ci à la tête de notre pays, contre la volonté de notre peuple. Ils n’ont jamais condamné la prise d’Inga, même l’agression de notre; ce qui a d’ailleurs, donné matière à réflexion à un ambassadeur européen qui a dit: " Pourquoi vous reprochez à mon pays de ne pas avoir condamné l’agression, alors que des leaders de principaux mouvements d’opposition dans votre pays n’ont même pas pris position? ". Aujourd’hui, et après toutes ces erreurs politiques graves, toutes les preuves de l’agression et du complot international, du projet d’un tutsi-land englobant une partie de notre territoire, ils présentent un " plan de paix " auquel, naturellement, tous les ennemis de notre peuple adhèrent ..., mais l’entendement est différent. Or, deux points intéressent les occidentaux: le tutsi-land pour se dédouaner du génocide des tutsi et pour avoir des alliés inconditionnels dans cette partie de l’Afrique, d’une part, et la remise en scelle de leurs hommes de confiance (Kengo, Tambwe Mwamba, Z’Ahidi Ngoma, etc...) en vue d’une reprise en mains d’une situation qui les échappe totalement avec Kabila seul maître à bord. Si nos frères se laissent illusionner par la flatterie et les honneurs d’une invitation au Parlement européen ou aux Etats-Unis, s’ils laissent l’orgueil, le ressentiment et la jalousie guider leurs pas, c’est très regrettable; car ils vont devoir combattre les intérêt supérieurs de notre peuple et même le programme politique que l’Upds pour lequel, ensemble avec eux, nous nous battons depuis bientôt 20 ans. Aveuglés, ils se mettent ainsi à trahir notre peuple. Je leur rappelle cette fable de Fontaine: " Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute ". Je crois que nos frères se sont trompés d’enjeu et de bataille. Il ne s’agit pas d’une campagne électorale, mais d’une guerre dont l’enjeu est la souveraineté du peuple congolais, le développement et l’indépendance de notre pays. Ils doivent se ressaisir. Et le seul geste patriotique susceptible de racheter les dirigeants de l’Udps/Limete devant l’histoire et devant notre peuple, c’est de dénoncer clairement l’agression ougando-rwandaise, d’annoncer le soutien et d’appeler solennellement tous leurs partisans à se ranger comme un seul homme derrière la président Kabila, tout au moins jusqu’à l’ouverture de la campagne électorale. Notre pays et notre peuple méritent que nous acceptions cette concession, et même ce sacrifice pour certains. Un tel appel au soutien sans faille des dirigeants de l’Udps-Limete est salutaire tant pour cette organisation que pour la pays; car il contribue à resserrer les rangs notre peuple et à décourager les étrangers qui veulent continuer à nous exploiter. Pendant des années, notre peuple s’est reconnue en l’Udps et en ses dirigeants, parce que ceux-ci exprimaient ses aspirations profondes: le changement radical impliquant l’éviction de la scène politique de Mobutu et de sa bande. Aujourd’hui, l’Udps rame à contre-courant. Et puisqu’il s’agit d’une agression extérieure et d’un complot international, ramer à contre courant, c’est trahir la cause de notre peuple, c’est trahit l’Udps.

Q - Que répondez-vous à ceux qui ne s’en tiennent qu’aux décisions de la Cns?

Il faut être réaliste, ma réaction se situe à 3 niveaux:

1. Au point de vue politique: est-il possible que les décisions de la Cns soient opposables à des 1/3, c’est-à-dire à ceux qui n’y ont pas participé parce qu’étant dans une logique tout à fait différente, celle la lutte armée, à qui l’histoire a donné raison par ailleurs, et qui ont le pouvoir effectif aujourd’hui à Kinshasa. Secondairement les débats politiques au sein de la Cns ont eu constamment en filigrane les protagonistes Mobutu et Tshisekedi et leurs partisans respectifs. Aujourd’hui, Mobutu est mort et Tshisekedi a perdu une frange importante de son part politique (avec les multiples scissions internes) et son hora. Néanmoins le changement radical est bel et bien en cours, même sans lui. Les données ne sont donc plus les mêmes.

2. Au point de vue sociologique: il faut relativiser la représentativité et donc la légitimité d’un nombre important e participants à la Cns. En effet, souvenez-vous de la multitude de partis dits alimentaires parce que créés de toute pièce par le pouvoir en place et n’existant que sur papiers. Il en était de même de la grande majorité des associations participantes bien souvent composées de membres d’une même famille. Que représentaient-elles? Et ces partis politiques qui reconnaissent tous dans leurs statuts que leur organe suprême c’est le Congrès, combien d’entre eux ont tenu un seul congrès en 7 ans de transition? Aucun. Dans ces conditions, qui engageaient-ils? C’est pour cela qu’il faut relativiser certaines positions et mettre un peu d’eau dans son vin pour pouvoir avancer.

3. Au point de vue scientifique, l’essentiel du travail reste naturellement d’actualité moyennant quelque petites retouches, puisqu’il a été pour l’essentiel réalisé par des spécialistes. Ainsi donc, vouloir coûte que coûte imposer les décisions politiques de la Cns parce qu’ " immuables et incontournables "; s’y braquer parce qu’on y trouve un intérêt personnel c’est entretenir l’instabilité du pouvoir politique dans le pays. Les choses ont évolué. Il faut faire preuve de bonne volonté et apporter à présent sa contribution à l’adoption de la Constitution de la IIIè république, en attendant la levée prochaine de la suspension des partis politiques et l’organisation avant décembre 1999 des élections générales. Ne perdons plus du temps; ne soyons pas distraits, il y va de l’intérêt supérieur de notre peuple.

Q - D’autres encore exigent un cadre juridique pour gérer la transition!

Pour moi, il n’y a plus de transition à gérer. Après 8 ans, ce qu’il faut c’est mettre définitivement fin à la transition, et cela dans les plus brefs délais. Nous avons appliqué les schémas du palais de Marbre I et II, de la conférence nationale souveraine, du Conclave du Palis de la Nation et des concertations du Palis du peuple. Nous avons échoué. Allons-nous encore donner deux années supplémentaires à la classe politique pour gérer la transition? Non. Je crois que le peuple est fatigué des " arrangements particuliers " et des " partages équitables et équilibrés " dans lesquels il n’a jamais trouvé son compte. D’autres, compatriotes ... à présent, et ils semblent réussir, ils nous sécurisent, nous dotent d’une police de contrôle de la monnaie et des prix et nous promettent la nouvelle constitution et les élections dans quelques mois. Laissons-les poursuivre leur politique, puisqu’elle semble être bonne. C’est le pays et le peuple tout entier qui vont en profiter. Accordons-leur les bénéfice du doute. Si nous ne faisons pas preuve de bon sens, si nous nous laissons conduire par notre orgueil, si nous acceptons de nous allier au diable pour satisfaire nos intérêts personnels, nous allons fêter l’an 2000 sous la transition puisque c’est dans 2 ans. Est-ce cela que souhaite notre peuple au nom duquel nous prétendons nous exprimer?

Q - De Paris où ils trouvent, les anciens mobutistes manifestent leur intention de regagner le pays en proposant leurs " bons offices ", qu’en pensez-vous?

Ce sont des enfants du pays et ils sont libres de revenir au pays à tout moment. Jusqu’à ce jour, personne n’a été tuée parce que mobutiste. Mais, ce retour doit , à mon avis, être individuel et non collectif, c’est-à-dire comme une force politique. Cela est dangereux. Je pense qu’ils feraient mieux de se ranger simplement et ouvertement derrière Laurent-Désirté Kabila; c’est-à-dire choisir le camp du renforcement de notre pays et du nouveau pouvoir qui est tourné vers l’amélioration des conditions de vie de notre peuple.

Q - Une opinion reproche à Kabila une certaine dictature?

Ici, l’on fait uniquement allusion à la suspension des partis politiques; Mais, toutes les autres libertés sont effectivement respectées et garanties.

Primo, le Fmi vient d’accorder une aide importante à l’Ouganda et le président Clinton s’y est récemment rendu. Or, dans ce pays, il n’y a jamais eu d’élections et aucun parti politique n’est autorisé depuis l’arrivée au pouvoir de Museveni. Il en est de même au Rwanda. La position des partenaires étrangers en cette matière est tellement subjective, partiale et faite d’arrière-pensées qu’elle est suspecte et ne devrait pas déterminer fondamentalement notre politique interne.

Secundo: Dans tous ces pays de vielles démocraties, les constitutions prévient des pouvoirs spéciaux au profit des dirigeants en cas de guerre ou de catastrophe naturelle par exemple. Cela veut dire que ces peuples acceptent de concéder une partie de leurs droits acquis pour pouvoir préserver l’intérêt général. Par exemple, lorsque l’on décrète un couvre-feu, on prive momentanément la population de son droit à la circulation en vue de préserver le sécurité de tous les citoyens. A la Cns, on a cherché à avoir un Premier ministre " vertébré " parce qu’il devrait nécessairement prendre des mesures impopulaires. Posons-nous une question: quelle était la situation économique, sociale, politique et l’état des infrastructures sanitaires et routières à l’arrivée de Kabila? Le terme désastre n’est-il pas le plus approprié? Dans ces conditions, concéder une partie de ses libertés pendant quelques mois pour permettre au nouveau pouvoir de maîtriser la situation interne du pays et de remettre un peu d’ordre, est-ce la fin du monde? D’autant plus que, même en matière politique, la liberté d’expression n’a pas été suspendue, tous les hommes politiques étant libres de s’exprimer dans les médias de leur choix. Seule l’expression de groupe; c’est-à-dire des manifestations de partis a été suspendue. Soyons prudents: guerres, nous les faisons ici chez nous. C’est ici que nous détruisons tout. Ce n’est ni Paris, ni Washington qui recevront les coups de canons; ni leurs enfants qui seront mutilés. Jamais! Les Européens et les Américains! C’est devant leurs écrans de télévision, sirotant probablement un whisky, qu’ils nous regardent nous détruire comme des bêtes sauvages. Ne soyons pas plus bêtes que les bêtes. Ne nous laissons pas conduire par nos tripes.

Q - Un mot au sujet de la dernière dégringolade du franc congolais?

Ce n’est qu’un volet de la guerre que l’on nous mène. Voyez comment notre monnaie a résisté pendant 17 mois, plus d’augmentation du prix du carburant, du transport, une stabilité des prix au marché. Nous sommes sur la bonne voie. résistons, c’est tout.

Q - La France propose une conférence internationale sur les Grands Lacs. Qu’en pensez-vous?

C’est encore un piège. L’objectif caché, j’en suis convaincu, est la création à terme d’un tutsi-land englobant une partie de notre territoire. Le déplacement des populations banyamulenge vers les plaines de Ruzizi constitue une étape de ce plan: le fait accompli. Une fois que nous aurons accepté le principe de cette conférence internationale, nous aurons mis le doigt dans l’engrenage. Des nouvelles questions vont être soulevées et nous ne serons pas maîtres de la suite des événements. Si la France veut que la paix revienne dans la région des grands lacs, elle doit s’investir dans l’instauration de régimes démocratiques où les dirigeants tirent leur pouvoir des urnes; et cela , dans tous les pays de la région. Ici, en R.d.C, nous sommes déjà disposés à le faire dès l’année prochaine. Mais, il faut que le Rwanda, le Burundi et l’Ouganda en fassent autant et se dotent de constitutions, qui respectent et garantissent les droits des minorités.

Q - Comment jugez-vous l’attitude de la Sadec face à l’agression de la Rdc?

J’exprime d’abord cette conviction que la Sadec va, malgré les hésitations et les timidités de la jeunesse, devenir une très grande force politique et économique. L’attitude du Zimbabwe, de l’Angola et de la Namibie a constitué un avertissement aux pays qui pensent continuer à tout régenter en Afrique. Il va falloir renforcer la Sadec sur les plans politiques et militaire en vue d’y garantir la paix, notamment grâce à des pactes de nos agressions et de défense en cas d’agression hors Sadec. Il faut envisager la possibilité de parler d’une seule voix dans les instances internationales pour pouvoir être écoutés. Nous avons à corriger les erreurs de ceux qui n’ont pas à prendre une position claire et courageuse en condamnant et en s’engageant ouvertement dans la défense de l’intégrité territoriale d’un membre de la Sadec agressé dans le cadre d’un complot international. En effet, la déstabilisation d’un seul pays de la Sadec affaiblit inexorablement l’organisation et retarde, sur le plan du développement, tous ses membres.

Propos recueillis par Marcellin MANDUAKILA, FORM DES AS, n° 1058 du 23Octobre 1998

 

Jacques Mangalaboyi

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