| Chers compatriotes, La crise multiforme qui frappe de plein fouet
notre pays est à coup sûr le symptôme dune autre crise, beaucoup plus profonde,
celle-là. Oui, pour peu que lon réfléchisse, lon découvre à la racine de
la crise actuelle, une autre bien plus terrible : la crise de lhomme
congolais. Une crise qui saisit lhomme congolais à la racine même de son
être. Appelons-la : crise anthropologique. Les multiples crises que nous
connaissons actuellement ne sont, à bien y réfléchir, que des multiples manifestations
de cette crise fondamentale.
Au regard de ce que nous vivons
actuellement, chez nous au pays, on ne peut pas, pour peu quon fasse fonctionner sa
raison, ne pas se poser des questions sur lidentité ou le sens de
lhomme congolais. Qui sommes-nous, à la fin, pour que tout ce qui nous arrive ait
pu nous arriver ? Quelle est notre densité dhomme ? Autrement dit,
quelle est notre consistance, notre épaisseur anthropologique ? Le
bien-être, dans tous les sens du mot, nous concerne-t-il réellement ? Quelles sont
les valeurs qui gouvernent finalement notre vie ? Pour quelles raisons
vivons-nous, et, éventuellement, sommes-nous prêts à mourir ? Non, on ne peut pas
seulement vivre pour manger, boire, nous reproduire... cest très mince ! La
vie, chez nombre de nos compatriotes, se résume malheureusement en cela ;
nayons pas peur de nous le dire. Le matin, au réveil, la première chose à
laquelle on pense, cest où et comment trouver à manger pour la famille ; le
soir, tellement fatigué par la recherche du pain, on na pas le loisir de penser à
autre chose, on se couche, et demain le cycle reprend.... Juste ciel, vivre ce nest
pas ça ! "Lhomme ne vit pas seulement du pain", dit lEvangile.
Cest très juste. Mais pour ne pas seulement vivre du pain, il faut justement en
avoir. Lhomme qui na pas de pain, vit seulement de pain !
Lexpérience le prouve. Le souci permanent, disons lobsession, de ceux qui
nont pas de pain, cest précisément le pain, comment le trouver.. Et
finalement on ne vit que pour le pain. Cest dire que plus du 4/5 des préoccupations
de ceux qui nont pas de pain, cest justement le pain, et cela presque toute la
vie.... Jexagère à peine.
Cest dans ce contexte quil
nous faut poser la question sur le sens de lhomme congolais. Prenons le terme
de sens dans sa double acception. Dune part, sens signifie signification,
dautre part, direction. La question devient alors : quelle est la signification
et la direction de lhomme congolais ? Autrement dit, qui
sommes-nous et où allons-nous ? Et notre effort de répondre à cette question
marquera le début de ce que nous appelons le combat pour le sens de lhomme.
Tant il est vrai quil nous faut éradiquer le mal à la racine. Nayons pas
peur de dépister nos maladies. La misère actuelle, qui frustre notre désir de vivre,
nest pas une fatalité, tant sen faut. Elle provient de ce dysfonctionnement
structurel anthropologique dont nous sommes frappés. Et cest par là quil
faut commencer pour améliorer nos conditions de vie. Il y a des années, dans une telle
église de lest de notre pays, jentendais les fidèles chanter un
dimanche : "Tunaishi kwa neema bure" (nous vivons seulement de la grâce de
Dieu, sous-entendu). Oui, nous vivons de la grâce de Dieu, mais aussi de notre effort
quotidien pour vivre mieux. Nous sommes ce que nous nous voulons et nous faisons. Comme
la dit un penseur, "lhomme trouve dans la vie ce quil y met".
Nous sommes fils et filles de nos oeuvres (de ce que nous faisons)... Ce que nous faisons
détermine le sens (signification et direction) de notre vie.
Investir sur lhomme, cest la
condition sine qua non du développement, du moins un développement qui se veut vraiment
humain. Chez nous, il nous faut (re)commencer à former lhomme. Miser sur
léducation familiale et scolaire devient plus que jamais une urgence. Mais la
question bondit : quelle école et quelle famille sont capables dassurer ce
type déducation aux enfants et aux jeunes à lheure quil est chez nous
au pays ? Vu que la famille est la première entité socio-politique à subir
affreusement les conséquences de la crise multidimensionnelle dont nous avons parlé
ci-dessus. Les Eglises, les artistes, les associations socio-politiques ou même tribales
(puisquil y en a), ne peuvent-ils pas prendre sur eux de (ré)former lhomme
congolais ? Et nous-mêmes qui nous exprimons sur ces forums, au lieu de nous lancer
des insultes ou de nous tirer des boulets les uns sur les autres, ne convient-il pas
plutôt de nous investir dans cette noble mission ? Les bonnes idées, cest
comme de la graine semée : ça finit par porter des fruits, encore quil faille
être patient dans lattente desdits fruits.
Pour ne pas être trop long, et ainsi
ennuyer le lecteur, nous nous arrêtons par ici pour aujourdhui. Nous serions on ne
peut plus heureux si les questions posées dans cet article suscitaient quelques
réactions de la part de nos compatriotes. La crise socio-politique, qui fait bouillir à
cent degrés les passions, sur nos forums, a ses racines dans ce que nous avons appelé la
crise anthropologique du Congolais. Et, redisons-le, cest par là quil faut
commencer... Car, qui sommes-nous pour que des petits pays comme le Rwandais,
lOuganda et le Burundi nous envahissent comme ça et sinstallent chez nous
voilà déjà quatre mois ? Qui sommes-nous pour que nous ne réussissions pas
jusquà maintenant à nous doter des dirigeants que nous voulons (via les
éléctions) ? Qui sommes-nous pour que nous comptions parmi les plus pauvres
populations du monde alors que nous avons absolument tout ce quil faut pour figurer
parmi les plus riches ? Qui sommes-nous pour que lavenir de notre pays nous
intéresse si peu ? Bref, quelle est notre épaisseur dhomme ?
Chers compatriotes, où que vous soyez
et avec les armes dont vous disposez, participez au combat pour le sens de lhomme
congolais. Il ne me reste quà vous dire...
Patriotiquement vôtre,
Bernard Ilunga. |