La Conférence sur la
paix durable et le développement démocratique en République Démocratique du Congo
sest tenue à Montréal, du 29 au 30 janvier 1999. Cette initiative qui entrera dans
les annales de lhistoire en abrégé comme la Conférence de Montréal est
luvre principalement du Centre International des Droits de la Personne et du
Développement démocratique situé à Montréal, en collaboration avec dautres
organismes.
La dynamique qui a conduit à la
Conférence de Montréal part de loin, de lintérieur du Congo Démocratique même.
Malgré les difficultés dues à la guerre à lest et au régime dictatorial qui
sévit toujours dans la partie ouest du pays, les organismes de la société civile ont
relevé le défi de se constituer en une force parallèle, denvergure nationale et
sans égards pour la partition de fait du pays en deux. Ce sera une force à la fois
pluraliste et non partisane. Pluraliste par la diversité des structures qui la composent,
même si celles-ci nincluent encore lensemble de la population : des
associations de type corporatiste, des représentations des églises institutionnelles,
des groupes dobjecteurs de conscience, des ligues et mouvements de défense des
droits de la personne, etc. Non partisane par sa volonté dêtre la voix de la
majorité silencieuse dont lappartenance nest pas dabord la corporation
ou le parti mais bien le Congo Démocratique. Contre la guerre (à lest) et contre
la dictature (à louest), pour la paix et pour linstauration dun État
de droit : voilà sans doute le credo et les objectifs du rassemblement de la
société civile congolaise. Ainsi naquit ce quon peut appeler à juste titre la
campagne internationale pour la paix et la démocratie en République Démocratique du
Congo.
Cest dans le cadre de cette campagne
que sinscrit la Conférence de Montréal, faisant elle-même suite à la rencontre
dAnvers (Belgique), qui sest tenue du 13 au 16 janvier dernier. On sait
également quune délégation de la même société civile congolaise a été
dépêchée dans plusieurs pays dAfrique, dans la même quête des voies et moyens
pour la paix et la démocratie.
Comme on peut sy attendre, la
recherche de la paix suppose la volonté de toutes les parties intéressées à se mettre
autour dune même table de négociation. Or, dans la crise congolaise, les parties
en présence ne sont pas seulement des forces internes mais également des forces externes
armées agissant au nom et pour le compte de la rébellion armée dun côté, du
régime de Kabila de lautre. Linitiative de la société civile congolaise
entendait prendre le contre-pied des initiatives politiques et géopolitiques dans les
régions de lAfrique centrale et de lAfrique australe. Ces dernières
initiatives transigeaient toutes par la nécessité de régler le conflit dabord au
niveau continental, donnant ainsi la primeur aux forces externes armées agissant au
Congo. Mais on sait aussi quà ce jour, systématiquement boycottée par les uns ou
par les autres sous divers mobiles et prétextes, aucune rencontre au sommet na
donné les fruits escomptés. Pour la société civile congolaise, il sagit
dabord de convoquer les Congolais eux-mêmes autour de la table des négociations,
sans négliger aucune composante de la nation : ni Kabila ni la rébellion armée, ni
lopposition dite non-violente ni les autres forces vives de la nation. De telle
sorte que dans son principe, qui renvoie dos à dos la guerre et la dictature ainsi que
tous ceux qui les alimentent de loin ou de près à partir de lextérieur, la
Conférence de Montréal aura constitué loccasion rêvé et le signe majeur de la
maturité politique de lhomme et de la femme du Congo Démocratique.
Hélas! Cette rencontre néchappera
pas à la douche froide que tantôt le régime de Kinshasa et tantôt la rébellion armée
ont infligée jusquici à toute initiative sur la paix et la démocratie au Congo
Démocratique. Les uns et les autres, en effet, brilleront par leur absence à ces
assises. Quà cela ne tienne, on peut affirmer sans crainte derrer que, en
regard de la conjoncture de la guerre et des tracasseries administratives dont les
Congolais sont habituellement en butte dans les chancelleries et consulats occidentaux,
lopinion congolaise fut remarquablement bien représentée à Montréal : des
partis politiques constituant lopposition non armée (dont le MNC/L, lUDPS, le
PDSC, le PALU, etc.), le Comité des bons offices composé essentiellement de ceux
quon appelle les anciens mobutistes (représenté notamment par Victor Nendaka à
Montréal), de nombreuses ONG congolaises se qualifiant elles-mêmes dorganisations
de la société civile (près dune dizaine de représentants), des organisations
ainsi que des individualités congolaises de la diaspora venues dAmérique du Nord
et dEurope
La première chose quon peut retenir
des assises de Montréal est à coup sûr le sérieux des participants, leur volonté
commune à privilégier lintérêt supérieur de leur pays par rapport à celui de
leur parti ou de lorganisation quils représentaient. Ce sérieux dans les
intentions sest confirmé dans la discipline tout à fait remarquable pendant toute
la durée de la rencontre. On était bien loin des réunions houleuses voire chaotiques
des Congolais, où des agitateurs de tout poil se sont toujours illustrés comme semeurs
de la haine et de la division. Ceux dentre eux qui ont tenté dexercer leurs
tristes talents ont dailleurs été vite et unanimement réprouvés et remis à leur
place.
Lautre chose quon peut retenir
est le message despoir que la Conférence de Montréal a lancé à lensemble
de la communauté internationale : espoir de paix et de démocratie, deux facteurs
indispensables pour la stabilité de la région. En effet, les participants ont voulu
rappeler à tous et à chacun que le destin du Congo Démocratique et de la région des
Grands Lacs africains ne se réduit pas à la seule volonté des chefs de guerre! Ni plus
ni moins, Montréal aura été le haut lieu dun effort collectif de reconquête de
pouvoir par dautres moyens que les mitraillettes et les machettes. Et ce pouvoir
sans mitraillettes et sans machettes correspond sans lombre dun doute aux
aspirations les plus profondes des populations de lensemble de la région des Grands
Lacs africains, nen déplaise aux chefs de guerre prétendant parler au nom du
peuple mais ne voyant pas lavenir de ce peuple autrement quen termes de
victoire militaire voire dextermination de certaines ethnies, de prédation
économique et de gestion musclée de la chose publique, etc.
En ce qui concerne le Congo Démocratique,
on se doit également de retenir combien lesprit de Montréal en rappelle un autre,
quon pourrait appeler le paradigme de la Conférence Nationale Souveraine
(CNS). Ce paradigme qui concerne moins les résultats que la symbolique de la CNS
peut sénoncer en quelques points saillants suivants : une rencontre non
discriminatoire à la base, la plus largement représentative possible de la diversité
culturelle et politique du Zaïre dalors, une volonté commune de régler
pacifiquement lensemble des problèmes, une manière consensuelle de trancher les
débats les plus contradictoires et de dessiner ensemble autant que faire se peut
lavenir démocratique du pays
Bien entendu, la phase pratique de la CNS
succomba à des pièges et connut à répétition des erreurs de personnes ou de groupes
de personnes; voilà que, si lesprit de Montréal sest promis de ne pas donner
dans les mêmes travers, la Conférence de Montréal naura pas su échapper à
quelques faiblesses
Un coup dil suffit à montrer
à quel point les résolutions issues de la Conférence de Montréal ne semblent rien
ajouter à celles déjà connues, issues dautres rencontres sur la paix au Congo
Démocratique. Pour illustration, citons la nécessité dun cessez-le-feu immédiat
et définitif, le déploiement dune force dinterposition de lONU et/ou
de lOUA, le retrait de toutes les troupes étrangères du territoire national, la
tenue dun nouveau cadre de concertation interne en vue dune transition
consensuelle vers un régime démocratique, etc. Tout cela va-t-il devenir une suite de
vux pieux ? Lespoir cependant demeure, puisque la Conférence de Montréal
sest terminée par la mise sur pied dun comité de suivi que les participants
ont voulu aussi représentatif que possible. Ce dernier comité devrait par ailleurs se
constituer en une sorte de comité aviseur ouvert aux autres initiatives visant les mêmes
buts; on a même proposé déviter dy rendre trop visibles les leaders des
partis politiques par exemple, afin de ne pas donner limpression de promouvoir par
trop la position des uns ou des autres
Cela étant, linterrogation demeure
quant aux modalités pratiques de ce comité de suivi : à qui va-t-il rendre compte,
qui engagera-t-il, jusquoù sétendront ses pouvoirs, quelles en seront les
ressources financières? Tout ceci introduit une autre question autrement cruciale :
quel pourra être limpact de la Conférence de Montréal sur les belligérants qui,
eux, disposent des moyens de leur politique? Par ailleurs, on a le droit à tout le moins
dindiquer ici une question que daucuns risquent de juger prématurée,
relative au rôle de la société civile structurée, au-delà de sa lutte actuelle. En
effet, quest-ce qui nous garantit que demain la même société civile qui se bat
aujourdhui pour la paix et lavènement de la démocratie au Congo
Démocratique ne voudra pas partager le gâteau du pouvoir une fois que la table sera
mise? La question mérite dêtre posée dautant plus que tel fut le cas au
lendemain de la CNS, lorsque les représentants de la société civile voulurent eux aussi
entrer au gouvernement en tant que tels, affaiblissant ainsi de lintérieur la
position déjà précaire du premier ministre Tshisekedi
En attendant de trouver une réponse
adéquate à toutes ces questions, il nous reste à espérer que lesprit de
Montréal aidera le Congo Démocratique et la région des Grands Lacs africains toute
entière à transcender les clivages de toute sorte qui les déchirent aujourdhui et
de sacheminer vers la paix véritable et durable, condition première de toute
perspective de démocratie et de stabilité, de prospérité et de rayonnement sur le plan
mondial. Il nous reste à espérer que les chefs de guerre actuels, présidents des
républiques voisines, rebellions et milices armées de toutes obédiences, ne pourront
pas lemporter sur la volonté et la détermination de lhomme et de la femme
ordinaires, victimes désignées de leurs rivalités et appétits du pouvoir sans partage.
Car lun des visages du problème consiste au modèle de pouvoir musclé qui sévit
toujours à Kampala, à Bujumbura, à Kigali, à Luanda, à Brazzaville, à Kinshasa, etc.
Au Congo Démocratique, le visage du problème séclaircit chaque jour qui passe
comme la contestation du régime de Kabila et compagnie, ce qua failli occulter
lindignation et le sursaut nationaliste devant les prétentions hégémoniques de
lOuganda et du Rwanda plus que de lAngola et de lAfrique du Sud sur
cette partie du monde. Nest-ce pas un signe de plus dans ce sens que le décret-loi
autorisant les partis politiques : à côté de la logique de la guerre sur le plan
régional, Kabila et son régime entendent poursuivre jusquau bout la logique de la
pensée unique sur le plan national. Lesprit de Montréal, qui na pas exclu
Kabila comme interlocuteur au même titre que nimporte quel Congolais mais que
Kabila a récusé davance en ne sy faisant pas représenter, vient en quelque
sorte sajouter à tous les autres efforts qui contestent et la guerre et la
dictature, cest-à-dire, en terme de donnée nationale, et Kabila et son régime.
Deux années de Kabila et deux guerres de
" libération " doivent suffirent à faire prendre conscience de
lépaisseur sémantique de ces deux mots : " Debout
Congolais ", premières paroles de lhymne national du Congo Démocratique.
À Montréal, les Congolais ont donné la preuve que cette conscience existe bien chez
eux, dans leur très grande majorité. Linconnue principale de léquation,
dorénavant, sappelle la communauté internationale : voudra-t-elle soutenir
sincèrement ce cheminement qui ne peut quêtre profitable à tous, investisseurs
étrangers comme citoyens congolais? Ou bien va-t-elle poursuivre sa propre logique, celle
du jeu des dupes : rhétorique lénifiante à lAssemblée Générale et
financement de la guerre sur le terrain par des voies mafieuses?
Lomomba Emongo Ph. D.
Écrivain congolais (dernière uvre
littéraire : Muana-Mayi le parisien, Montréal, Éditions les 5 Continents,
1998) |