| Malgré leur docte ton, vos livraisons recèlent de nombreuses relations
effet-cause (et vice-versa) erronées autant que le sont certaines affirmations que vous
tenez pour des vérités bibliques. Vous vous en servez pour paver une voie royale à vos
idées et aux conclusions que vous tirez. Il y a deux ou trois semaines, vous souteniez:
"Je ne cesserai de le souligner: LE ROLE D'UN PATRIOTE EST AVANT TOUT DE DEFENDRE SON
PAYS CONTRE LE GOUVERNEMENT (dans son pays) QUI ASSASSINE ET DETRUIT" (voir "
Re: Jean Ncero: Du patriotisme congolais à la dictature de Kabila" par Étienne
Kutsienza, forum Congonline et Congo'2000, 13 octobre 1998). Ce n'est pas la première
fois, en effet, que vous le soutenez et les lettres capitales (pour mieux le souligner
sont de vous).
Je m'inscris en faux contre cette affirmation. Il est évident que vous confondez
volontairement l'État et la patrie; le citoyen, le résident et le patriote, etc.
Défendre son pays contre le gouvernement qui assassine et tue est, certes, un devoir du
patriote, mais ce n'est pas AVANT TOUT le devoir du patriote. Il faut faire la part entre
l'Etat (auquel est attaché le gouvernement) et la patrie, la terre. Le premier devoir du
patriote est de défendre la patrie dans ce qui la menace dans son existence,
singulièrement si cette menace vient de l'extérieur comme c'est le cas actuellement au
Congo (vous le niez dans votre réponse à Bernard Ilunga, j'en parlerai plus loin).
Voici quelques illustrations fort simples du concept "patrie".
1. Ma belle-soeur a eu ses quatre anfants hors du pays (en Europe et au Canada). A
chaque naissance, elle exige qu'on lui remettre le cordon ombilical qu'elle envoie, à la
première occasion, à sa mère au pays (Congo) pour y être enterré. N'y voyez aucun
mysticisme, mais c'est simplement un attachement à sa terre d'origine, à sa patrie et
cela n'a rien à avoir avec l'État (une réalité juridique) et le gouvernement qui le
gère. Quand nous disons: "epai bakunda mutolo na ngai
", cela a quelque
chose de très profond qui dépasse l'État.
2. L'État zaïrois, puis congolais a décidé que ceux de ses citoyens qui prenaient
une citoyenneté étrangère perdaient la citoyenneté congolaise.
Juridiquement, ils sont donc des milliers les Congolais qui ne peuvent plus
révendiquer la citoyenneté de leur pays d'origine. Et pourtant, la situation au pays les
préoccupe autant, sinon franchement plus pour nombreux d'entre eux, que tous leurs
compatriotes (qui, juridiquement, ne sont plus leurs concitoyens). Ce qui leur fait agir
ainsi, c'est la fibre patriotique que rien ne peut rompre, même pas une clause
constitutionnelle.
3. Vous résidez en ce moment en France (j'ignore votre statut dans ce pays) et y payez
des impôts. Je suppose que vous serez prêt à descendre dans la rue pour protester
contre d'éventuelles dérives de la République française (présidée par Chirac) ou du
gouvernement de Jospin. Mais, si l'Allemagne envahissait de nouveau la France, je ne vous
vois pas spontanément prendre les armes et les maquis ou y envoyer vos enfants pour
défendre la patrie française! (Moi, je me souviendrais de ma patrie et je m'y
refugiérais!).
Pourquoi ? Parce que vous n'êtes pas un patriote. Même si nous prenons la
citoyenneté de nos pays d'accueil (pour des raisons de commodité), notre patriotisme
reste à démontrer. Parce qu'on ne peut pas avoir deux patries (même si on peut avoir
plus d'une citoyenneté). On reste attaché à la terre qui vous a vu naître, à la terre
que Dieu et vos parents vous ont donné.
Pour le moment, c'est le gouvernement canadien qui perçoit mes impôts et je suis
prêt à lutter contre ce gouvernement s'il lui arrivait de "détruire et
d'assassiner". C'est ce gouvernement qui me "gère" en ce moment (et je lui
suis loyal), pas celui en place dans ma patrie. Le devoir de lutter contre un gouvernement
qui "détruit et assassine", le patriote, le citoyen et le simple résident le
partagent.
4. Bien sûr, pour des raisons d'opportunité politique, les concepts sont
volontairement galvaudés. Prenons, une fois encore, l'exemple de la France: on veut que
la patrie française recouvre l'État français, ce qui ne me parait pas tout à fait
exact. Croyez-vous, vraiment, que la paysan de la Nouvelle-Calédonie prendra les armes
avec la même ardeur pour défendre l'Hexagone envahie par l'Allemagne ? Croyez-vous que
le Breton ou l'Aquitain trouvera que sa patrie est menacée si Vanuatu envahissait la
Nouvelle-Calédonie ? C'est l'État français, la République française qui se trouvera
menacée et bien sûr, le gouvernement pourra toujours faire appel aux Canaques pour
défendre l'Aquitaine et aux Bretons pour défendre Nouméa.
Mais, Bretons et Aquitains ne se leveront pas spontanément. Nos braves pères de la
Force publique ne sont-ils pas allés défendre la "mère-patrie" belge ?
Le devoir du patriote est AVANT TOUT de défendre la patrie principalement contre ce
qui la menace dans son existence, surtout contre une menace venant de l'extérieur. Si la
patrie cesse d'exister en tant que pays, que restera-t-il au patriote ? Avec quoi
s'identifiera-t-il ? A ce que je sache, la patrie (entendez: le Congo dans ses frontières
internationalement reconnues, puisque dans notre cas, c'est à cela que nous identifions
la patrie) n'a été menacée dans son existence qu'avec les tentatives de sécessions du
Katanga et du Kasai (je passe sous silence l'aventure Edouard Nsemi). La rébellion n'a
jamais cherché à démenteler le pays. Malgré toute l'aversion que je peux nourrir pour
le régime de Mobutu, il faut convenir qu'il n'a pas menacé l'existence de la patrie.
Nathanaël Mbumba n'a jamais publiquement fait état d'une sécession et rien de tel n'a
été dit sur Moba 1 et Moba 2. Puisque le devoir numéro 1 ne l'appelait et ne
l'interpellait pas, le patriote pouvait donc se consacrer au devoir numéro 2 (celui que
vous faites passer pour le premier), celui de s'opposer à un gouvernement qui détruit et
assassine (cas de la lutte contre Mobutu).
Il est dommage que votre hiérarchie des devoirs du patriote vous fait nier tout
patriotisme chez le Congolais. Souvenez-vous que quand, l'année dernière, avait
commencé la guerre (celle qui a conduit Kabila au pouvoir), il avait été fait état
d'une invasion du Congo par le Rwanda. Bien qu'il détestait Mobutu et appelait à son
départ immédiat, le peuple congolais a vu où était son premier devoir. Il s'est donc
fait violence en accueillant Mobutu en pompe (vous vous souvenez) afin de bien mener la
lutte contre l'envahisseur. Mais, dès que ce peuple a été convaincu que l'existence de
la patrie n'était pas en cause, c'est-à-dire qu'il n'avait pas à exercer son devoir
premier), il est revenu aussitôt à l'autre devoir (le premier pour vous) en favorisant
l'arrivée de Kabila. Qu'il se soit, selon vous, peut-être trompé est une chose, mais il
a été logique et conséquant dans l'exercice du devoir premier du patriote.
C'est la même attitude qu'on observe aujourd'hui.
Votre hiérarchie des devoirs du patriote explique certainement l'ordre de vos
priorités et votre cécité devant le danger sur l'existence même de la patrie. Je
comprends qu'en fidèle fanatique de M. Tshisekedi, vous ne pouviez voir les choses
autrement et que votre lutte ne se focalise que sur Kabila et son gouvernement. Pour vous,
ce n'est pas la lutte contre l'envahisseur qui peut préserver la patrie, mais la lutte
contre Kabila.
C'est juste si vous ne dites pas que repousser l'envahisseur détruirait la patrie,
mais que vaincre Kabila la préserverait plutôt! Et cela, vous amène, comme M.
Tshisekedi, à nier la réalité de l'invasion de notre patrie par le Rwanda, l'Ouganda et
le Burundi. En fait, vous les soutenez implicitement alors que vous voyez l'envahisseur du
côté du Zimbabwe, de la Namibie et de l'Angola (ils avaient été priés de rester chez
eux alors que l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi se trouvaient bel et bien au Congo). La
menace sur la patrie, c'est aussi l'asservissement!
J'aimerais arrêter cette première livraison sur une bien triste constatation. Relisez
votre hymne à Jean Ncero: vous carricaturez le peuple congolais, vous l'abreuvez
d'insultes, etc. Ce peuple, c'est quand même 49 999 999 personnes (50 millions moins
vous). D'un coup de plume et en vous fondant sur vos seules convictions, vous y allez en
stéréotypes, vous les qualifiez de tous les maux. Vous seriez donc, vous, d'"une
pointure au dessus" et c'est avec un mépris condescendant que vous regardez ce
peuple naïf, inconstant et Dieu seul sait quoi encore! On imagine les
"vérités" et les "analyses de la situation" autant que les
"solutions" que vous distillez lors de vos conférences!
On peut dire que le peuple congolais et la patrie sont bien servis. A bientôt (pour
les autres points de vos analyses, notamment les négociations).
Chris Sassa |