| Kabila, changeons de
cap ! |
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| Lwakale
Mubengay Bafwa |
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| Les
chances d'un nouveau départ L'issue de la guerre d'expansion que le Rwanda et l'Ouganda,
soutenus par Washington et Paris, ont injustement imposée au peuple congolais semble
désormais tourner à l'avantage du Président de la République, M'Zee Laurent Désiré
Kabila. En tant que patriotes congolais, notre premier devoir est de reconnaître et de
louer les intenses efforts déployés par le chef de l'Etat pour relever cet humiliant
affront tant sur le plan diplomatique que sur le plan militaire. Simultanément, nous
devons rappeler que le soutien au Père de la nation et aux Forces armées congolaises,
FAC, par toutes les forces vives du pays, doit être inconditionnel et spontané. Car,
c'est réellement de très haute lutte stratégique que Kabila a réussi à déjouer une
large conjuration internationale contre sa personne et contre la souveraineté congolaise.
Le scénario fatal du lendemain de l'Indépendance congolaise n'a pu se renouveler au
lendemain de la Seconde Libération du Congo. Bravo et merci au nouveau stratège
congolais !
Une nouvelle donne et un énorme capital politique à rentabiliser
A quelque chose, dit une sagesse, malheur
est bon! En effet, outre l'échec militaire retentissant de l'opération sur Kinshasa qui
a terni l'image des Américains et des Français auprès des populations locales,
l'intervention des pays de l'Afrique australe, qui a définitivement sauvé la mise à
Kabila, s'apparente davantage à une victoire personnelle du Président de la République
Démocratique du Congo sur la diplomatie occidentale qu'à une alliance avilissante d'un
général incapable de se défendre, telle que certains ont été tentés de
l'interpréter. La preuve de cette perception dans la tournure des événements en est
magistralement donnée par le prestige croissant que récolte désormais le chef de l'Etat
congolais tant à l'intérieur du pays que dans toute l'Afrique subsaharienne. La nouvelle
offensive diplomatique américaine et les déclarations embarrassées de la
Sous-secrétaire d'Etat, Madame Suzan Rice, prêchant la volonté des Etats-Unis à
instaurer la paix et la démocratie au Congo, illustrent assez aisément le cas de la
fausse conscience ou de la mystification chez les représentants d'un complot qui a
échoué. Et la réplique de Kabila, violant l'embargo aérien contre la Libye pour rendre
une visite sciemment provocatrice au Colonel Mu'ammar al-Kadhafi, démontre une suffisance
politique et une grande volonté d'indépendance.
Toute la presse congolaise et occidentale
s'accorde à reconnaître, de manière quasi unanime, que la popularité du Président
n'aurait jamais été aussi grande sur l'ensemble du Congo sans la funeste aventure
rwando-ougandaise. Apparaissant comme le seul et dernier rempart à l'expansion tutsi à
l'ouest des Grands Lacs, Kabila capitalise ainsi un tardif réveil patriotique des
Congolais face à l'arrogance et à l'humiliation des promoteurs de l'Empire Hima. Son
retour triomphal dans la capitale, le 9 septembre dernier ainsi que l'impressionnant
succès de son meeting de mercredi 16 septembre à Kinshasa traduisent un large crédit de
confiance au sein de la population et un retentissant regain des soutiens politiques
ouvrant de nouvelles perspectives sur la voie des alliances et susceptibles d'accélérer
le processus de la reconstruction du pays, de la réconciliation nationale et de la
réforme des institutions.
Mais, un
dilemme stratégique redoutable pour le Président
Cependant,
même si le Président peut désormais envisager l'issue de la crise avec une certaine
sérénité, l'avenir de son pouvoir repose néanmoins sur un dilemme stratégique
périlleux. La nouvelle donne politique le hissant au-dessus de tous les débats partisans
du moment, Kabila doit irrémédiablement procéder à un remaniement sérieux de son
gouvernement. Dans un premier cas de figure, il peut s'orienter vers une équipe
équilibrée, s'ouvrant à des forces sociales montantes de même souche idéologique et
initiant un front commun interne de fait. L'autre hypothèse consisterait à poursuivre
dans l'orientation actuelle en privilégiant la "loyauté". On court alors le
risque de déboucher encore sur une équipe mal équilibrée, hétéroclite, sans base
idéologique commune et, donc, sans repères précis d'orientation et sans ligne
conductrice du travail d'ensemble.
En se plaçant dans la perspective de la
recherche de l'efficacité et en tenant compte de multiples critiques adressées au
nouveau pouvoir, dans quel sens faut-il envisager cet impérieux remaniement ministériel
? Une des caractéristiques du microcosme politique congolais réside dans le triomphe de
l'opportunisme sur les autres valeurs sociales. Les plus avisés, parmi les acteurs
politiques en lice, se repositionnent déjà à coup des déclarations et des initiatives
tous azimuts. Auréolé d'une nouvelle victoire militaire, Kabila est néanmoins soumis à
de vives pressions par des flatteurs de tout bord. La "loyauté", ici, ne semble
s'exprimer que par des réseaux clientélistes tribaux; ceux des Katangais notamment, ou
franchement adulateurs dont le fameux Groupement d'Appui et de Soutien à l'action du
Président, le pathétique GAS, est une des brillantes illustrations. Telle qu'elle est
actuellement comprise dans l'entourage du Chef de l'état, la "loyauté"
apparaît comme une voie dangereuse dans la mesure où elle va, en plus de l'inefficacité
prévisible, provoquer des critiques encore plus acerbes à l'encontre de l'action
gouvernementale.
Le pari qui
s'impose
Au cas où il optait pour la
"loyauté", Kabila ne s'en tiendrait qu'à quelques touches de vernissage à son
équipe gouvernementale en place. Il ne se limiterait notamment qu'à se débarrasser des
éléments incertains dont d'aucuns réclament l'éviction bien avant le déclenchement
des hostilités. Subséquemment, la ligne gouvernementale restera identique à ce qu'elle
a été jusqu'à ce jour et de nombreux ministres incompétents, illustres par la paresse
et l'incapacité évidentes de donner un contour concret, d'élaborer un simple programme
de leur action ou de définir le contenu et les priorités de leurs départements,
continueront à paralyser les efforts de redressement amorcés.
Pourtant, il s'avère que la population,
plongeant dans la misère depuis trop longtemps, manifeste de plus en plus des signes de
grande impatience. Le pouvoir se trouve donc dans la contrainte de prendre plusieurs
mesures urgentes spécialement dans certains secteurs clés des infrastructures, de la
santé, de la fiscalité et de l'administration publique. En outre, c'est visiblement au
forceps qu'il faudra recourir pour faire passer toutes les mesures urgentes qu'imposent la
libéralisation et la modernisation de la vie politique ainsi que l'accréditation des
institutions de la Troisième République. Vue sous cet angle, la nouvelle stratégie
gouvernementale doit privilégier et rechercher l'efficacité technique et le soutien
populaire le plus large possible.
Dans ces conditions, Kabila devra opter
pour une stratégie gouvernementale "réformiste" et politiquement équilibrée.
Ce qui suppose la mise en place d'une procédure rigoureuse permettant de sélectionner,
parmi tous les candidats potentiels aux différents portefeuilles du futur gouvernement,
le plus compétent possible pour chaque attribution en présence. Le choix préalable d'un
Premier ministre de transition aurait l'avantage manifeste de permettre au Chef de l'Etat
de prendre un peu de distance par rapport aux détails de la gestion courante des affaires
pour mieux se consacrer aux options fondamentales et aux grandes orientations
réformatrices des institutions et de la société. Désigné pour un mandat forcément
très limité, il serait opportun que le Premier ministre de transition soit lui-même un
technocrate mandaté pour former un cabinet des technocrates plus aptes à gérer, dans de
courts délais, des dossiers complexes. L'exemple de la Conférence Nationale et de sa
suite ont démontré que les politiciens congolais étaient davantage portés vers des
débats superficiels et se complaisent à jouer allègrement de sempiternelles et
pénalisantes prolongations.
Vers un
reclassement des forces politiques intérieures
La guerre vient de montrer comment le
soutien dont jouit le Président Kabila dans son action à la tête du Congo ne se limite
ni à ses anciens compagnons de maquis, ni aux ressortissants de sa région d'origine, ni
aux pathétiques flatteurs du Groupement d'Appui et de Soutien à l'action du Président,
le burlesque GAS, ni encore moins à sa famille politique officielle représentée par
l'AFDL. Dans la perspective des échéances électorales imminentes et par souci de
consolider l'élan populaire qui le plébiscite d'ores et déjà clairement, le Président
Kabila a tout intérêt à tenir compte de la nouvelle réalité sociologique de son
pouvoir et ouvrir en conséquence l'équipe gouvernementale à toutes les forces vives de
la nation susceptibles de contribuer, grâce à des candidats méritants, à la formation
d'un pouvoir de transition plus équilibré, plus efficace et volontairement réformiste.
Une telle option serait rapidement réconfortée par l'accélération de la déliquescence
d'une pseudo-opposition politique enchevêtrée dans des querelles intestines complexes,
toujours en quête d'un chef fédérateur et sérieusement handicapée par l'incapacité
à définir une base idéologique commune et donc d'élaborer un sérieux programme
gouvernemental d'alternance.
La structure politique d'un pays ne se
limite pas seulement aux institutions étatiques qui la portent apparemment, elle s'étend
également à l'ensemble des pouvoirs et des forces intercalaires qui prennent part à
l'élaboration et à l'application des décisions politiques, ainsi qu'aux méthodes et
procédures utilisées à cet effet. Dans la délicate phase de transition que traverse le
Congo et face aux multiples convoitises étrangères dont le pays fait objet, nous ne
pouvons plus nous contenter d'adapter notre structure politique à des évolutions
communes à tous les états modernes, nous nous trouvons dans l'obligation d'ancrer les
transformations de notre structure politique dans des particularités que nous imposent
les circonstances.
A l'accession du Congo à l'Indépendance,
fin des années cinquantes, nous avons vu se constituer des partis soucieux de faire
valoir leurs idées politiques en cherchant à assumer des responsabilités étatiques.
Parallèlement, les corps professionnels, les groupes économiques, les syndicats ainsi
que des associations aux objets divers se sont également organisés de façon à
défendre leurs intérêts, soit par des contacts directs avec l'administration publique,
soit en influant sur les décisions politiques, l'issue des élections notamment, ou en
recourant aux droits populaires naissants. Alors que les partis se structuraient de
manière à intervenir dans les limites du cadre institutionnel assigné au processus des
décisions politiques, les associations ou la société, civile au sens politique du
terme, se préoccupaient de développer des procédures parallèles, susceptibles de
corriger la procédure officielle, voire, de la reléguer au second rang.
C'est à cette démocratie des groupes
naissante que le régime de la deuxième république se prendra en priorité pour
l'étouffer et l'anéantir. D'aucuns se souviendront de la résistance héroïque des
associations estudiantines, des syndicats de la fonction publique ou de ces multiples bras
de fer entre la dictature mobutienne régnante et certaines congrégations religieuses.
Le phénomène associatif au Congo
reflète, mieux que les partis politiques en vigueur, à la fois la vitalité des corps
intermédiaires et la volonté accrue des Congolais à s'engager pour la forme de
société qu'ils croient la meilleure. Depuis l'avènement du processus de
démocratisation, avril 1990, nous assistons à la résurgence des partis plus ou moins
viables, mais surtout à une montée en force de la société civile comme centre
privilégié de la réorganisation de la survie de nos compatriotes, décrétant ainsi
indirectement la faillite des politiciens. Le principe et la conquête de la Conférence
Nationale, de 1990 à 1992, en a été une convaincante illustration. Si l'on considère
l'émergence de ce phénomène associatif au niveau national comme une étape décisive
dans l'agrégation de nos aspirations collectives et dans la formation de nouvelles
volontés politiques, aussi nombreuses que diverses, Kabila II a tout intérêt à axer sa
nouvelle action politique sur tous ces groupes actifs qui se développent un peu partout
par éléments cumulatifs d'un processus volontaire et profond. Car, pour conduire les
réformes actuellement en chantier, le Congo a besoin d'un chef consensuel. Subséquemment
et en perspective des échéances électorales imminentes, le chef de l'Etat devra
structurer sa campagne au-dessus des partis.
Et si l'on veut distinguer le leader
charismatique du simple chef ou du dictateur, c'est à l'aide du critère de la sympathie
collective qu'il faut envisager l'approche. En effet, c'est l'étendue du consensus social
qui place et maintient un chef à la tête d'un groupe humain et fait de lui un leader au
sens plein du terme. A l'ère mitterrandienne, on avait alors parlé de la majorité
présidentielle.
Sur les traces
de Lumumba et au-delà
Dans son livre consacré à l'autopsie du
leadership, à l'analyse du déterminisme qui oriente les événements de manière
éminente et exceptionnelle, passant en revue les grands leaders de l'histoire mondiale,
de Hammourabi à François Mitterrand, Philippe Paraire laisse échapper une admiration
manifeste pour le brillant stratège politique que fut le président français. Traçant
un subtil parallélisme entre Charles De Gaulle et François Mitterrand, Paraire estime
que ces deux chefs d'état français, malgré leur hostilité réciproque, se rejoignent
admirablement sur un même bilan politique, sur des techniques de commandement finalement
similaires, et sur une réussite politique commune: celle d'avoir su imposer à
l'étranger de considérer une puissance de moyen rang, la France, qu'elle fût
franchement vaincue ou simplement déclinante, comme une grande puissance mondiale.
Contredisant Karl Marx et Vladimir Ilitch
Oulianov Lénine, De Gaulle et Mitterrand se retrouvent ainsi dans ce merveilleux dessein
d'avoir ruiné de sa substance le principe de la lutte des classes, celui du clivage
gauche-droite ainsi que le rêve d'une action révolutionnaire pour accéder au pouvoir en
France. Rassembleurs d'un peuple pétulant et réfractaire, ces deux grands leaders
français du siècle sont enfin à égalité dans le test final de l'unanimité autour de
leur action. Tous deux, par-delà leur leadership personnel, sont parvenus à faire de la
France, en tant que nation, ce que Richelieu, Louis XIV et Napoléon voulaient vainement
qu'elle fût: un pays leader, exceptionnel, digne d'être suivi et pris en modèle par
d'autres. On comprend dès lors, précise Paraire, qu'autour de leur mort et sur leurs
tombes respectives, aucune contestation n'ait plus de mise. Par des pèlerinages qu'il
effectue désormais dans les lieux réciproques de leur sépulture, le peuple français,
bien avant les historiens, a déjà décerné ses médailles.
Au Congo, en dépit de la brièveté de
son cursus politique, Patrice-Emery Lumumba a approché le succès rassembleur de De
Gaulle et de Mitterrand. Il suffirait de lui construire, même aujourd'hui, un mausolée
quelque part, celui-ci sera rapidement envahi, en tant que lieu de dévotion, non
seulement par des Congolais de toutes tendances politiques, mais aussi par des milliers
d'admirateurs à travers le monde entier.
Ce que Lumumba a fait et ce qu'il n'a pas
pu faire à cause d'un parcours politique très éphémère, Kabila a aujourd'hui toutes
les opportunités de l'accomplir. Comme Mitterrand face à un peuple en état permanent de
contestation et d'agitation, le chef de l'Etat congolais a à se forger une nouvelle
méthode et une autre stratégie gouvernementale susceptibles de cristalliser sur sa
personne les représentations collectives et les aspirations profondes de notre peuple. Il
n'y a qu'un Kabila II, volontairement dépouillé de ces asphyxiants carcans
clientélistes et régionalistes, qui peut valablement relever une telle gageure.
François Mitterrand avait amorcé son
irrésistible ascension politique en reprochant au général De Gaulle d'avoir usurpé la
représentation de la Résistance française, au point d'en accaparer toute l'image
positive à des fins personnelles. Mais, s'interroge encore Paraire, n'est-il pas vrai que
de manière somme toute parallèle, le "monarque républicain" (Mitterrand) fit
la même chose avec la gauche française ? Ainsi, les grands vaincus du leadership
mitterrandien, que furent en priorité les communistes et les gauchistes français,
s'intégrèrent allègrement à la gauche parlementaire qu'ils avaient pourtant vaillament
combattue sur les barricades.
Le "monarque" avait donc su
forcer la main à plusieurs de ses adversaires politiques pour en faire des alliés
précieux et indispensables à la construction de cette nouvelle France plus rayonnante
qu'elle ne l'aurait jamais été. Il n'est donc pas surprenant de constater des états
d'âmes temporaires et des réflexes passagers de remise en question du bilan
mitterrandien par des personnes généralement considérées comme ses successeurs. Mais,
à regarder de près, on peut spéculer en s'interrogeant sur ce qui se serait passé si
la maladie n'avait pas empêché Mitterrand de briguer un troisième mandat. Quelle aurait
été l'issue des présidentielles de 1995, si c'est Mitterrand qui avait représenté la
gauche contre Jacques Chirac ? Observons en passant que la stratégie politique
mitterrandienne fait désormais recette tant en France qu'à l'extérieur de l'Hexagone.
En effet, après avoir mangé son pain blanc en 1988 suite à une campagne trop axée à
droite, Chirac imitera son somptueux vainqueur en orientant, aux échéances suivantes,
une campagne électorale résolument trans-particratique pour battre aisément Lionel
Jospin. Aux législatives de 1997, c'est au tour de Jospin de recourir au rassemblement de
la gauche ou à la gauche plurielle pour imposer à Chirac une majorité de gauche et la
cohabitation consécutive. Bill Clinton aux Etats-Unis, Tony Blair en Grande-Bretagne et
Gerhard Schröder en Allemagne semblent avoir été s'abreuver à la même source
d'inspiration stratégique.
Au Congo où des clivages idéologiques
sérieux ne sont pas encore perceptibles, Kabila a donc plusieurs opportunités à
exploiter pour se forger cette image de grand fédérateur que certains lui ont déjà
précocement collée. Et l'humiliation que le Rwanda et ses alliés viennent d'infliger à
l'ensemble du peuple congolais constitue une précieuse occasion de rassembler facilement
la population autour d'un projet politique commun au-delà des pertinents slogans de la
reconstruction nationale et de la défense de l'intégrité territoriale. D'autant que les
tergiversations et les déclarations maladroites des autres leaders politiques en
facilitent la conception du contour.
Lwakale Mubengay Bafwa |
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