| Re: Nationalisation
partielle de Telecel" de Eric A. Smekens |
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| Chris Sassa |
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Cher M. Smekens,
Depuis quelques jours, vous semblez vous être pris d'un amour tendre pour le Congo. J'en
suis heureux. Je remarque cependant que cet amour ne va que dans le sens de la critique:
vous avez dénoncé la xénophobie et le racisme à travers la pétition de Congonline et
aujourd'hui, vous vous objectez à la décision de nationalisation des parts d'un
actionnaire de Télécel. J'aurais aimé vous entendre compâtir avec nous dans le malheur
qui nous frappe à travers l'agression dont notre pays est victime. Une toute petite
dénonciation, à présent que l'agression est étayée par des preuves indiscutables.
Cela dit, permettez-moi de penser que vous versez dans un paternalisme inconscient. Je dis
"inconscient" parce que c'est sûr que vous vous défendrez de nourrir quelque
paternalisme à l'égard du Congo et des Congolais. Vous en serez même outré.
Précisément, c'est ce paternalisme qui est le plus dangereux, celui dont on ne se rend
même pas compte, celui qui est enrobé dans la bonne foi et la charité, celui qui pousse
irresistiblement à dire "voici comment cela doit se faire, voici comment cela se
passe chez nous ou ailleurs dans le monde, etc.".
A vous entendre, on dirait que ceux qui ont la charge des télécommunications au Congo
vivent sur une autre planète ou des années en arrière au point d'ignorer les tendances
dans le monde en matière de libéralisation des télécommunications. Dites-vous bien,
monsieur, qu'en Belgique ou ailleurs, cette histoire de téléphonie cellulaire aurait
fait un scandale aussi retentissant que l'affaire des vos hélicoptères (Augusta, je
crois).
A ce que je sache, partout au monde, la téléphonie cellulaire vient en appoint au
réseau traditionnel. On prend un téléphone cellulaire par nécessité de communiquer de
n'importe où et en tout temps, pour des raisons professionnelles ou autres. Tel n'est pas
le cas au Congo où le téléphone cellulaire a tout simplement remplacé le téléphone
traditionnel! Savez-vous que même dans les cabines publiques, on utilise le téléphone
cellulaire ?
Comment en est-on arrivé là ? Tout simplement à cause du déperissement du réseau
traditionnel. Alors qu'on attendait qu'il soit réhabilité, on n'a trouvé la solution
dans la téléphonie cellulaire! Solution ? Vous n'y êtes pas! Pour imposer la
téléphonie cellulaire, on s'est mis à achever le moribond réseau traditionnel.
C'était du temps de Mobutu: le gouvernement que dirigeait Kengo wa Dondo (l'ITP, vous
connaissez ? alors faites le lien
avec Mieko) a donc choisi de tuer son réseau. Le clan Mobutu qui ne voulait pas manquer
sa part du gateau s'est aussi lancé dans l'affaire (par Bemba).
Imaginez, en Belgique, qu'on tue consciemment le réseau public pour favoriser des
intérêts privés. Si c'est cela que vous appelez la libéralisation...
Comme toujours, c'est la population qui paie l'addition. Voulez-vous un exemple ?
J'appelle Kinshasa pour un peu plus d'un dollar canadien (70 cents US environ) la minute.
Le même appel, sur réseau cellulaire depuis Kinshasa revient à 5 dollars US (près de 8
dollars canadiens!). Faites la différence. Pourtant, au réseau public, la minute
coûterait presque autant qu'au Canada. Mais, pendant longtemps, téléphoner au ou du
Congo à travers le réseau public relevait de l'exploit. La population était donc prise
en otage, condamnée à n'utiliser que le réseau cellulaire!
Et où pensez-vous qu'est passée la fortune ainsi faite? Dans la réhabilitation du
téléphone public ? Non. Télécel s'en est servi pour s'implanter dans d'autres pays.
Mais, il y a plus grave. La téléphonie cellulaire, malgré les perfectionnements
techniques dont elle est l'objet, est plus facile à "écouter" que le
téléphone traditionnel. L'ex-premier ministre du Québec, feu Robert Burassa en sait
quelque chose lorsqu'une conversation entre deux de ses conseillers s'est retrouvée sur
les ondes d'une radio (avec un scanner -en vente libre- on peut intercepter des
communications). Il m'est arrivé d'entendre des conversations non désirées sur mon
téléphone cellulaire et il n'est pas rare d'entendre quelqu'un demander à son
correspondant de l'appeler sur le "téléphone normal" lorsqu'on aborde des
questions sensibles. Voilà donc le téléphone qui est devenu celui de tout le monde (y
compris le gouvernement et les services de sécurité) au Congo.
J'imagine que toutes les ambassades se délectent des conversations de nos responsables
(car si un simple individu peut "écouter" involontairement ou avec les moyens
de bord, que peut-il en être des ambassades des pays développés?).
Comme si cela ne suffisait pas, voilà que ce sont des étrangers qui gèrent cette
téléphonie cellulaire. Et quels étrangers, pour ce qui est de Télécel ? Ceux avec qui
nous sommes en guerre. Mais, cher monsieur, pour une question qui déborde sur la
sécurité nationale, faut-il laisser faire ? On n'a pas tué Télécel, on n'a pas
nationalisé Télécel: on n'a tout simplement retiré Télécel des mains d'un individu
qui est ou pouvait se revéler dangereux pour la sécurité de notre pays. C'est ne pas le
faire qui aurait relevé de l'irresponsabilité. Que fait-on en Belgique des personnes
susceptibles de nuire à la sécurité du royaume, surtout si ce sont des étrangers ?
Rassurez-vous, monsieur, nous n'évoluons pas à contre-courant. Déjà des efforts
remarquables ont été fournis pour la rehabilitation du réseau traditionnel et il est à
présent plus facile d'atteindre le Congo.Dans le même cadre, des entreprises
américaines, sud-africaines et est-asiatiques sont sur le point d'investir dans le
domaine des télécommunications, preuve que la libéralisation est bien comprise au
Congo. Enfin, des assurances ont été données sur le fait qu'il s'agit là d'un cas tout
à fait spécial et que les autres opérateurs dans le secteur des télécommunications
n'ont pas à s'inquiéter.
Alors, cher monsieur, puisque vous aimez notre pays, vous devriez bien aussi savoir que
nous ne sommes pas des "extra-terrestes". Quand une décision, apparemment à
contre-courant, est prise, demandez-vous: "mais, pourquoi?" Vous trouverez une
raison Cela vous vous épargnera de donner des leçons calquées sur votre pays (qui n'a
jamais connu la guerre depuis que vous êtes né, car je suppose que vous êtes un
baby-boomer) et de penser que "ces gens là ne comprennent vraiment rien",
qu'ils n'agissent que sur des coups de tête.
J'espère qu'au moins on se saisira cette occasion pour remettre de l'ordre dans le
secteur des télécommunications et qu'on redonnera au téléphone traditionnel sa place
et que le réseau cellulaire sera ce qu'il est partout au monde: un appoint.
Chris Sassa |
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