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Chasse aux Tutsis à Kinshasa
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PAR JEAN-BERNARD GERVAIS

Arrêté, incarcéré, battu, affamé et menacé de mort au camp militaire Kokolo, notre correspondant Jean-Bernard Gervais, à son retour de Kinshasa, raconte les rafles entreprises par les soldats de Kabila contre les Tutsis congolais ou rwandais résidant dans la capitale du Congo démocratique.

Mardi 27 juillet. Laurent-Désiré Kabila donne l'ordre d'expulser les soldats rwandais. Trois avions rapatrient les éléments des troupes rwandaises restés à Kinshasa depuis la victoire de l'AFDL en mai 1997.

S'y adjoignent des civils tutsis, craignant le pire. Peu avant, durant la semaine, un mot d'ordre était passé dans la communauté tutsie de la capitale : quitter le pays et se replier à l'Est, au Kivu. En effet, la tension montait depuis le limogeage du commandant tutsi rwandais James Kabare, chef d'état-major de l'armée congolaise. Son chef de la sécurité avait été exécuté à la sortie d'un hôtel, peu avant. Les accrochages entre soldats katangais et banyamulenges devenaient de plus en plus courants. Toutes les conditions étaient réunies pour que la situation devienne explosive.

Dimanche 2 août. Vers 20 heures, au camp Tchatchi, à quelques kilomètres du centre ville, un groupe de militaires banyamulenges s'oppose violemment aux militaires congolais et occupe la place pendant quelques heures avant de fuir vers les berges du fleuve Congo, faute de munitions. Les raisons de cette mutinerie restent encore obscures. Selon certaines sources militaires, les militaires tutsis congolais étaient poursuivis par leurs compatriotes depuis quelques jours, car on les confondait avec des Rwandais désireux de s'installer définitivement à Kinshasa malgré le rapatriement forcé de leurs compatriotes militaires.

Ainsi, plusieurs soldats tutsis auraient été tués de manière arbitraire par leurs collègues. Ce qui aurait incité les troupes tutsies à se regrouper au camp Tchatchi pour pouvoir mieux se défendre. D'autres sources affirment qu'il s'agissait en fait d'un coup monté par certains hauts responsables de l'armée pour pouvoir se débarrasser des soldats banyamulenges, considérés comme des Rwandais. Des militaires, ex-Forces armées zaïroises (FAZ) pour la plupart, auraient tiré en l'air pour semer la panique et ensuite prétexter une attaque de soldats banyamulenges. Quoi qu'il en soit, cet incident allait provoquer le lendemain matin une vaste rafle dans les milieux tutsis de la capitale, civils et militaires confondus.

Lundi 3 août, 8 heures. Le silence règne à Kinshasa. Pas une voiture, pas un piéton dans la ville. Le ciel est gris. De mauvais augure. Vers 6 heures, le commandant Munene, vice-ministre de l'Intérieur, avait donné l'ordre aux Kinois de demeurer chez eux, et ce afin de "capturer les inciviques et leurs complices" qui avaient semé le trouble dans la capitale la veille. Au centre ville, dans un quartier surnommé "les galeries présidentielles", la police militaire et la police d'intervention rapide encerclent les buildings réputés abriter une grande partie de la communauté tutsie de Kinshasa. Peu auparavant, la majorité d'entre eux s'étaient déjà réfugiés à l'ambassade de Belgique qui jouxte leurs habitations. Malheureusement, tous ne sont pas partis.

Ceux qui sont restés seront frappés, privés de tous leurs biens, pour ensuite être interrogés et détenus dans un des camps militaires de la capitale. On a l'impression de revivre les rafles de 1996, à ceci près que c'est l'armée et la police qui sont à l'oeuvre, et non plus la populace.

Ce même jour à 16 heures. A la recherche d'informations, je me rends chez l'un de mes amis, Jeff, un civil tutsi. Après de lui se trouve "M. l'abbé", un autre Tutsi, comptable, sa femme et l'une de ses amies. A peine arrivé, j'aperçois un militaire qui escalade la muraille et pointe sa kalachnikov sur nous. Rapidement, une dizaine de militaires nous entourent et nous demandent nos papiers. Certains d'entre nous tendent des cartes d'identité congolaises qui sont aussitôt déchirées. "Basa rwandais, basa rwandais !" hurlent les militaires en nous frappant à coups de pied, à coups de crosse. Nous sommes jetés dans une voiture de la PIR (police d'intervention rapide) et acheminés vers le commissariat central. Les militaires se chargent d'emmener téléviseurs, magnétoscopes, vêtements... comme au bon vieux temps. Autour de 18 heures, nous sommes interrogés par un OPJ (officier de police judiciaire), pas très convaincu de sa tâche. Nous passons la nuit là, en attendant une probable libération.

Mardi 4 août. Vers 11 heures, un commandant, de petite taille et plutôt nerveux, donne l'ordre aux OPJ d'acheminer tous les "Rwandais" au camp militaire Kokolo, dirigé par un ex-gendarme katangais, le commandant Yahv Nawej. Tous les détenus, des Tutsis, affirment être congolais. Le commandant ne veut rien entendre. Serrés dans sa jeep, nous sommes conduits au camp, sous les quolibets de la foule en liesse. En début d'après-midi, on nous jette dans un cachot d'environ cent mètres carrés, ou s'entassent déjà une centaine de prisonniers. Ce sont principalement des militaires banyamulenges d'une vingtaine d'années qui ont été "raflés" pendant leur service. Il y a aussi quelques civils et quelques ressortissants de l'Est, babembe, bahunde, bashi... Ils ont été cueillis principalement à Kinshasa, mais aussi dans le Bas-Congo et à Lubumbashi. Tous se demandent ce qu'ils font là et assurent qu'ils n'ont pas participé aux troubles du dimanche précédent. Plus inquiétant : certains d'entre eux m'affirment que les gardes procèdent à des exécutions arbitraires. La veille, autour de 23 heures, douze d'entre eux ont été appelés, dénudés et conduits vers une destination inconnue.

Ils ne sont jamais revenus.En milieu d'après-midi, nous sommes appelés les uns après les autres pour être une nouvelle fois interrogés, cette fois-ci par la Cour d'ordre militaire. Nous sommes tous soupçonnés d'être de connivence avec des militaires rwandais, ceux-là mêmes qui auraient semé la panique dans la ville quelques jours auparavant. Par conséquent, nous risquons tous la peine de mort. Après l'interrogatoire, nous sommes conduits dans un autre cachot, beaucoup plus vaste, où je reconnais certaines de mes connaissances, des civils qui ont été "raflés" à leur domicile, parfois pendant leur sommeil. Nous passons cependant une nuit tranquille, entassés les uns contre les autres.

Mercredi 5 août. Nous essayons d'organiser notre survie. Nous nous cotisons et faisons passer l'argent aux militaires qui nous gardent en leur demandant de nous acheter de l'eau et du pain. Nous attendons tout l'après-midi et ne voyons rien venir. Nous réclamons notre argent, mais personne ne répond. Nous nous couchons encore une sois sans avoir rien bu ni mangé. Le soir, les militaires pénètrent dans le cachot et font sortir les plus faibles d'entre nous. Nous ne les reverrons plus.

Jeudi 6 août. Nous réitérons notre tentative de nous approvisionner et nous heurtons à un mur d'incompréhension. On nous affirme que la haute hiérarchie a donné l'ordre de ne rien laisser entrer dans notre cachot.

Les militaires emprisonnés deviennent de plus en plus nerveux. Ils essaient d'enfoncer la porte du cachot. Entre-temps, de nouveaux prisonniers nous rejoignent. La plupart d'entre eux sont en très mauvais état. Ils ont les yeux pochés, et parfois, sont blessés par balles.

Certains n'arrivent plus à avancer : on leur a tiré dans les pieds. Nous apprenons aussi que les rebelles ont détourné un avion à Goma et se sont posés sur la base militaire de Kitona, dans le Bas-Congo. Nous apprendrons plus tard que le président Kabila prononce des discours sur la RTNC, la télévision publique, qui attisent la haine anti-Tutsis. Ce qui explique le comportement des militaires qui ne nous donnent toujours rien à manger ni à boire. Dans la soirée, les militaires banyamulenges deviennent de plus en plus nerveux, après trois ou quatre jours sans la moindre alimentation. Dans la nuit, nos gardiens ouvrent les portes du cachot et parlementent avec deux civils, Gérard Kalisa et Butera Kagabo, qui sortent en leur compagnie; ils ne reviendront pas. Les Banyamulenges décident de faire reculer les militaires, au péril de leur vie. Ils investissent la salle de garde pendant que les gardes, armés, reculent dans la cour. Tous crient la même revendication : "Maï, maï !" (de l'eau, de l'eau !). Après une heure de confrontation, le commandant Nawej fait son apparition et donne l'ordre de nous distribuer de l'eau et du pain, à condition que nous regagnions notre cachot. Nous acceptons et sommes aussitôt approvisionnés. Nous occupons les lieux jusqu'au lendemain matin.

Vendredi 7 août. La plupart d'entre nous ont regagné le cachot. Jusqu'à midi, nous avons encore droit à une distribution d'eau. Puis les choses se corsent. Un noyau dur décide d'occuper la salle de garde pour faire entendre nos revendications : que sont devenus nos camarades qui disparaissaient chaque soir ? Pourquoi sommes-nous emprisonnés ? Quand seront-nous jugés ? Pourquoi nous a-t-on affamés et assoiffés ? En milieu d'après midi, les militaires veulent nous faire sortir par groupes de cinq pour nous conduire dans un autre cachot. Nous refusons en bloc, mais une vingtaine de jeunes gens finissent par accepter. Une heure plus tard, soldats et prisonniers échangent des invectives. Puis, deux coups sont tirés, qui feront deux morts parmi les prisonniers. Tous regagnent le cachot et les portes sont à nouveau fermées. Une heure plus tard, sur l'intervention de l'ambassade de France, je suis enfin libéré. En liberté, j'apprendrai que des militaires congolais ont exécuté en pleine rue des civils qui ont eu le tort de naître tutsis. J'apprendrai aussi que les appartements de mes amis sont occupés par ces mêmes militaires. Je me rendrai compte que le gouvernement n'a plus réellement de pouvoir et que l'armée règne sans partage sur la ville. Les organismes internationaux - HCR, CICR - n'ont pas accès aux lieux de détention. Pendant que les rebelles avancent inexorablement, les militaires congolais prennent en otage plus de cinq cents personnes, promis à une mort certaine au camp militaire Kokolo, au commissariat central de Kin Mazière, au centre de détention du GLM...

Karl Mwepu

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