Il y avait une
légitimité, un sursaut de dignité africaine chez ceux qui ont conçu dès 1995
dabattre le mobutisme : un tyran et son système dexploitation éhontée
dun peuple avec de fortes complicités extérieures, notamment en Europe et
particulièrement en France et en Belgique. Il y avait des raisons non moins légitimes de
combattre le mobutisme car il avait fait du pays le sanctuaire de groupes armés,
notamment des génocidaires Interhamwe et ex-FAR et des tueurs patentés de lUnita.
Les pays qui ont soutenu cette initiative
salutaire répondaient à des impératifs de survie importants pour les populations de
lensemble du sous-continent africain.
Aujourdhui apparaît au grand jour
que nombre des perdants, suite à la fin du mobutisme, nont eu de cesse que de
retrouver le moyen de reconquérir les positions perdues. Multipliant les contacts
politiques, avec lappui danciens amis au sein des diplomaties occidentales et
des gouvernements africains, ils ont poursuivi une campagne afin de présenter le
gouvernement de L.D. Kabila comme incapable, et pas à sa place à la tête dun pays
aussi important que le Congo, dans le nouveau contexte international de la globalisation.
Les erreurs inévitables consécutives à
la reprise dun pays en faillite étaient utilisées, exacerbées, les tensions au
sein de léquipe dirigeante en constitution et en recherche de cohésion étaient
loccasion de créer des antagonismes. Les bourses des bailleurs de fonds
internationaux, même lorsquil sagissait de largent contractuellement
dû (Lomé notamment) ne se sont pas déliées, ou si peu déliées, pour soutenir
laction du gouvernement.
Par contre, avec les " biens mal
acquis ", les barons du régime mobutiste avaient toute facilité pour
entretenir les nostalgiques du Zaïre et pour faire croire à dautres opposants au
nouveau pouvoir quune autre alliance était possible et quelle leur ouvrirait
la voie du pouvoir.
Malgré les critiques nombreuses et les
défauts de son parcours, le gouvernement Kabila progressait, reconstruisait les routes et
autres moyens de communication, la santé, la justice, lenseignement,
léconomie, les finances publiques. Dans tous les secteurs des progrès étaient
observables. L.D. Kabila forçait son gouvernement à donner priorité à la
réhabilitation dun pays exsangue. La population, ses organisations ne sy
trompaient pas. Il y avait un mieux. Les ONG, les missionnaires, les hommes
daffaires, tant africains queuropéens, évaluaient positivement les progrès
réalisés. Cela ne les empêchait pas de critiquer de nombreux faux pas, des lenteurs ou
des manques de transparence graves dans la gestion mise place par les nouveaux
responsables du Congo.
Ce qui arrive aujourdhui au Congo
était déjà perceptible dès la fin 1996. Les barons mobutistes et les autres opposants
à Kabila trouvaient de plus en plus doreilles compatissantes et de groupes
dintérêts attentifs à leur projet de changement déquipe à Kinshasa. Les
voisins du Congo avaient de réels motifs de se plaindre de lapparente désinvolture
avec laquelle les traitait le pouvoir congolais. Kabila et son armée navaient pas
résolu la sécurité aux frontières, tant attendue par le Rwanda, lOuganda,
lAngola. Kabila et son équipe donnaient priorité à la paysannerie, tardaient à
dénationaliser les entreprises nationales, boudaient les conseils éclairés du FMI et de
la Banque Mondiale, se tâtaient quant au remboursement de la dette extérieure. Certains
de ses bailleurs, au début du combat de lAFDL, à Goma, avaient tant espéré que
le Congo deviendrait, à linstar de lOuganda, un bon élève du FMI et que
bientôt ce pays, aux richesses géologiques gigantesques, serait transformé en un
immense super marché.
Ceux qui ont cru un instant pouvoir faire
et défaire le gouvernement en place à Kinshasa ont oublié que malgré ses défauts, ses
imperfections, L.D Kabila est monté à Kinshasa à la tête dune rébellion
victorieuse dun régime odieux et corrompu, le mobutisme, honni par le peuple
congolais.
La rébellion réunie aujourdhui à
Goma, organisée après de longues tractations et avec de nombreux appuis tant en Europe
quen Afrique de lEst, a voulu se donner limage du nécessaire deuxième
essai, le bon cette fois, pour mettre en place à Kinshasa un gouvernement plus
présentable démocratiquement parlant, plus conforme aux besoins des pays frontaliers et
plus acceptable par les puissances occidentales.
Elle sest appuyée sur des moyens
militaires mis à sa disposition par des voisins experts qui ont cru que les opérations
éclairs contre la présidence, contre les installations portuaires et électriques
vitales pour la population, leur permettraient de prendre et le président et la
population de Kinshasa en otage en vue dun marchandage pour le pouvoir.
Si la démocratie formelle ne trouvait pas
son compte dans la gestion du pouvoir par le gouvernement de L.D. Kabila, le peuple lui
sestimait plutôt satisfait, bénéficiant dune amélioration qualitative de
ses conditions de vie.
Si lAFDL avait une légitimité pour
abattre le mobutisme, cette fois lamalgame hétéroclite réuni à Goma autour de
Wamba dia Wamba aura difficile à avancer une quelconque légitimité. Le chef militaire
de la rébellion, Jean-Pierre Ondekane, est un chef de guerre. Son savoir-faire de même
que celui des cadres militaires qui lentourent, est de haut niveau. Bien équipés,
ils peuvent faire face. LUnita compte aussi de bons chefs de guerre et mène ainsi
une guerre criminelle depuis plusieurs décennies en Angola.
Début mai 1998, la situation était
intenable. Cest la méfiance la plus totale qui paralysait de plus en plus
léquipe autour de L.D. Kabila.
Les allégations de complots, les
trahisons, les désertions étaient audibles et visibles pour qui avait accès aux cercles
restreints du pouvoir à Kinshasa.
Il nempêche que les ministres en
charge des dossiers travaillaient et quun climat de reconstruction dominait dans la
plupart des régions du pays.
Avec le début des hostilités dans
lEst du pays, dans les zones frontalières avec le Rwanda et lOuganda, les
choses se sont clarifiées et les éléments du gouvernement déjà acquis à la
rébellion se sont repliés sur le Kivu. Lappui quil ont reçu du Rwanda et de
lOuganda na rien de surprenant, sagissant de leurs plus proches alliés
dans le gouvernement Kabila.
Lappui apporté par le Zimbabwe de
Robert Mugabe est celui de lun des plus fidèles et des plus anciens soutiens de
L.D. Kabila dans son combat de ces trois dernières décennies contre Mobutu.
En outre, appelée par le pouvoir en
place, lintervention du Zimbabwe, comme celle de lAngola ou de la Namibie, est
conforme aux règles régissant les rapports entre les Etats.
Aujourdhui, au plus tôt, les armes
doivent se taire car il ny a pas un pays de la région qui puise se payer le luxe
dune guerre de longue durée.
Larrêt des combats nest
pensable que dans le respect des autorités en place. Le gouvernement de Kinshasa peut
difficilement négocier avec des gens qui ont tenté de le renverser et dabattre le
président. Il est donc nécessaire que la rébellion réévalue la situation. Parmi ceux
qui sy sont engagés, il y a des gens intelligents et courageux dont les critiques
vis-à-vis de L.D. Kabila, si elles sont fondées, ne leur donnaient pas droit à ce genre
daventure. Cest ce que les autres chefs dEtat de la région (Zimbabwe,
Angola, Namibie, mais aussi le sommet de la SADC à Pretoria) se sont chargés de leur
rappeler. Revenir à un processus de paix, de réhabilitation des institutions, de
développement des infrastructures économiques, sociales, culturelles, est la seule voie
qui permettra en même temps de redéfinir des objectifs de démocratisation et de
participation de tous à la reconstruction du Congo et à sa contribution à la sécurité
de la région.
Soutenus par la SADC et lOUA, le
gouvernement et L.D. Kabila devront eux-mêmes reconnaître que le Congo a des
responsabilités régionales importantes, que la participation populaire passe aussi par
la prise en compte des légitimes préoccupations et des attentes de tous les Congolais
dans le respect de leur diversité.
Donner ses chances à un renouveau
africain, à un nouveau départ du Congo, est toujours possible. Les conditions doivent
certes en être définies, mais en des termes qui soient clairement fondés sur une
coopération et une assistance durables, dénuées darrière-pensées
néocoloniales, affairistes, politiciennes ou religieuses.
Pour ce faire, une évolution des
mentalités est indispensable avant tout et durgence dans les cercles dits
" bien informés " de la diplomatie belge, européenne et française.
A cette condition, des initiatives doivent
être prises afin daider les responsables africains à trouver une solution à la
guerre qui sévit au Congo.
Pour les auteurs, membres du "Forum
européen Nord-Sud",
Pierre Galand,
Président.
2 septembre 1998.
Note des auteurs
Les auteurs de cette note regrettent et
condamnent les propos à caractère ethniciste tenus à Kinshasa par des hauts dignitaires
de lEtat. Ils rejettent comme hautement criminels les appels faits à la population
linvitant à considérer comme " vermine malfaisante les membres de la
communauté Tutsi quil faut exterminer ".
Faisant suite aux mois de 1994 qui virent
se perpétrer un génocide contre les Tutsi, ce type de déclaration est intolérable.
Ils espèrent que ceux qui ont exprimé de
tels propos accepteront de se rétracter et présenteront leurs excuses à ceux qui dans
les différents pays de la région ont été massacrés, génocidés pour leur
appartenance à la communauté Tutsi. |