38 ans
dindépendance confisquée. 32 ans de dictature mobutiste. 8 ans de
redémocratisation bloquée. 1 an de transition AFDL. Une nouvelle guerre qui ne veut pas
ou ne peut pas dire son vrai nom. Tel peut se lire la carte postale, sombre, de
lhistoire du Congo/Zaïre en ce mois daoût 1998.
Maintenant plus que jamais, ce me semble,
lheure de vérité a sonné : le pays saisira cette nouvelle chance de percer
les nuages ou bien il sombrera, une fois encore, dans la nuit qui na que trop
duré ! Maintenant plus que jamais, lhistoire jette son dévolu sur des hommes
et des femmes dexception capables non seulement danalyse lucide, mais
également daction aussi rapide que courageuse.
Qui seront ces hommes et ces femmes ?
Sappelleront-ils AFDL, Kabila, Banyamulenge, opposition politique ou simplement
peuple congolais ?
* * *
AFDL, parti politique ou clique au
pouvoir ?
Lheure de vérité a sonné, avant
tout, pour lAFDL au pouvoir à Kinshasa. Alliance pour la guerre selon le protocole
de Lemera (octobre 1996) puis parti politique selon les Statuts de Goma (janvier 1997),
lAFDL a toujours affiché son arrogance et sa fierté davoir chassé Mobutu.
Ce faisant, elle sest toujours attribué tout le mérite de la victoire. Dans la
même logique, elle va se conférer par exclusive le privilège de gouverner le
Congo/Zaïre jusquaux prochaines élections. À tous ces titres, lAFDL au
pouvoir est responsable de la guerre actuelle et a le devoir, avant quiconque, dy
trouver solution.
Or, depuis le protocole de Lemera,
lAFDL comporte en surcharge les fameux Banyamulenge à la nationalité
zaïro-congolaise à tout le moins litigieuse. Bien que les chefs de ceux-ci aient rejoint
la rébellion, si tant est quils nen sont pas les vrais instigateurs, aucun
communiqué officiel du parti nest encore venu, deux semaines après le
déclenchement des hostilités, rassurer les membres en excluant les transfuges devenus
les ennemis de la même AFDL. Les Bizima Karaha et autres, Déogratias Bughera
seraient-ils toujours des membres de lAFDL ? Seraient-ils toujours et encore
des ministres du gouvernement AFDL ?
Ce silence de la direction se trouve
doublé par le silence de la base, en admettant que lAFDL en ait jamais eu une,
aussi bien à lintérieur quà lextérieur du pays. En effet, on se
serait attendu à un sursaut partisan demandant des comptes à la direction éclatée et
partiellement traîtresse - et pas seulement appelant au ralliement non pas au parti mais
bien à la personne de Kabila
Doù la question : lAFDL est-elle un
parti politique viable ou bien ne représente-t-elle quune clique de chefs de guerre
se disputant le pouvoir, après la chute (et la mort) de Mobutu ?
Lheure de vérité pour lAFDL
consiste à trouver une réponse à cette question révélatrice de ses carences internes
et fondamentales. Or, lAFDL na jamais organisé de congrès en vue de
légitimer auprès de sa base, à la fois, sa direction actuelle née de lalliance
pour la guerre et ses options idéologiques. De ce constat naît une autre question, non
moins grave : quelle que sera lissue de la crise actuelle, la direction en
poste de lAFDL sera-t-elle maintenue au niveau du parti ? Si oui, alors
lAFDL est tout simplement incapable dautocritique, à moins de ne rien valoir
au-delà de la volonté de ses chefs. Si non, alors comment les Kabila et consorts
pourraient-ils demeurer à la tête de lÉtat sans être plébiscités, au moins,
par le parti dont ils se réclament et qui les a théoriquement élevés aux postes
quils occupent ?
Kabila, patriote ou pion ?
Lheure de vérité a sonné,
également, pour Kabila, lillustre inconnu qui réussit le double tour de force de
prendre le pouvoir au sein de lAFDL alors en guerre et de prendre le pouvoir à la
tête de lÉtat, au nom de lAFDL, après la victoire. Je dis bien que Kabila
prit le pouvoir car, depuis son expérience du maquis jusquà Kinshasa, la seule
manière connue dont il a jamais exercé le pouvoir aura été den jouir sans
partage, comme lindiquent tous les textes à cet effet ! Ce qui ne la
jamais empêché de se faire proclamer patriote sincère, nationaliste (voire lumumbiste)
pur et dur, libérateur incontestable de la dictature mobutiste et de la
" politicaille " de lopposition à Mobutu
Le problème de Kabila au Congo/Zaïre, ce
nest pas seulement son rapport personnel au pouvoir, cest également la
tutelle étrangère, tant militaire que financière, de son propre pouvoir, en plus de la
surcharge Banyamulenge ! En effet, en plus davoir apporté dans ses bagages des
personnalités ainsi que des éléments armés rwandais et ougandais, dont la nationalité
na jamais fait aucun doute pour personne, Kabila prendra le double risque personnel
de saliéner les sympathies nationales en les imposant à la tête de lÉtat
et de saliéner les sympathies internationales en couvrant des crimes de guerre et
des crimes contre lhumanité que tous les rapports confirment ! Du coup, le
pouvoir de Kabila apparaît comme bien fragile ! Il aura suffi quil décide le
retour des troupes étrangères (rwandaises et ougandaises) pour que le Rwanda et
lOuganda arment une nouvelle rébellion contre le pouvoir de Kinshasa, ouvrant une
brèche dans son système.
Il me semble évident que larrogance
de Kabila et son mépris pour la quasi totalité des forces vives de la nation viennent de
la garantie que lui offraient les troupes étrangères, justement. Cela semble confirmé
par son peu dempressement, malgré la gravité de la situation, à faire amende
honorable devant le peuple quil a réprimé pour faire plaisir à ses alliés
étrangers dhier, à ouvrir son système à parti unique de fait élevé au rang de
lÉtat transitoire aux autres sensibilités politiques, bref à impliquer toute la
nation autrement que par des slogans dans la gestion de la crise, ne serait-ce quau
nom de ce nationalisme dont il na cesse de se réclamer ; au lieu de tout cela,
sa préférence est nette pour une solution venue
de létranger une fois de
plus. Pourquoi ne serait-on pas en droit de se demander quelles garanties Kabila
naurait-il pas déjà données à dautres étrangers pour se garantir des
premiers étrangers ! Serait-ce, une fois encore, laliénation de la
souveraineté nationale à travers un nouveau partage du pouvoir et un deuxième épisode
de prédation économique du pays ! Quoi quil en soit, si ces interrogations parmi
dautres ne sont pas suffisantes pour remettre en cause les prétentions de
libération et dindépendance totale de lAFDL au moins autant que le
nationalisme et le patriotisme de Kabila, elles nous inspirent dores et déjà une
méfiance justifiée à lendroit de lune et de lautre
Il me semble évident que, en dépit de
ses déclarations de pure démagogie prétendant exporter la guerre au Rwanda, Kabila est
on ne peut plus sur des charbons ardents tant à lintérieur de son parti sil
en est (pour cause déclatement de sa direction sous sa présidence) quau
niveau national (pour cause de conduite dictatoriale depuis son avènement) voire
international (pour cause dobstruction systématique à la mission de lONU sur
la mémoire de la guerre de libération). Qui ne serait pas tenté de regarder comme une
preuve de cette fragilité de Kabila sa démarche auprès de ses pairs africains, aux fins
de trouver un compromis politique avec
les étrangers rebellés ? Or, dans
lhypothèse que Kabila lemporte sur les rebelles, quels comptes aurait-il à
rendre à la nation, une fois quil aura refait le plein dénergies en dehors
de la nation ? Au-delà de la suspicion quune telle perspective inspire quant
à lintégrité patriotique et nationaliste de Kabila, le prochain
" libérateur ", on est en droit de se demander dès à présent si un
tel homme serait encore digne de présider aux destinées du pays ! Le nationalisme
et le patriotisme nimposent-ils pas à Kabila, dès aujourdhui, de se
sacrifier en démissionnant au nom de lintérêt supérieur de la nation ?
Lheure de vérité pour Kabila
consiste en définitive à donner une réponse personnelle à lexigence principale
suivante : se convertir au nationalisme et au patriotisme véritables, au-delà des
slogans, des ambitions personnelles et des intérêts partisans !
Banyamulenge, nationaux ou
étrangers ?
Lheure de vérité a sonné,
maintenant, pour les fameux Banyamulenge, avant-hier opprimés sous Mobutu à travers les
ex-FAR et autres milices Interahamwes, hier combattants de la libération du Congo/Zaïre
du joug de Mobutu au titre de citoyens à part entière, aujourdhui alliés ou
instigateurs de la rébellion. Le problème banyamulenge aurait pu nêtre
quune simple question : comment devient-on citoyen du Congo/Zaïre ? Il
aurait suffi alors dinitier, probablement après un débat national sur la question
et certainement à travers une autorité légitime et compétente, une procédure soit
damendement soit dabrogation des lois mobutistes sur la naturalisation
quil nest aucunement déplacé de contester. Mais voilà que le problème
banyamulenge concerne des affinités politiques aujourdhui avérées avec ceux
quil nest pas non plus déplacé dappeler des étrangers sur le sol
national, à savoir des Rwandais et des Ougandais.
Certes, il y a eu plus dune
mutinerie banyamulenge à larmée sous Kabila ; mais, toujours, les mutins sont
rentrés dans les rangs, après avoir obtenu gain de cause en terme de favoritisme
statutaire ou de garanties pour que des chefs banyamulenge ne soient pas trop inquiétés.
Rien que ce fait est hautement révélateur de limportance prépondérante, dans
lAFDL, des Banyamulenge hier parias entre le Zaïre et le Rwanda, aujourdhui
tout-puissants à la tête de lÉtat congolais. Certes, il y a eu au moins deux
tentatives délimination physique de Kabila par des conspirateurs banyamulenge
(dit-on), le 17 mai 1998 au stade des martyrs et le 27 juillet 1998 à son retour de Cuba.
Cet autre fait est révélateur, lui aussi, des conceptions et des pratiques du pouvoir
étatique qui sont celles des Banyamulenge dans un pays où ils ont encore du mal à se
faire accepter tant culturellement (au Kivu) que juridiquement. Certes, Kabila na
pas cessé de multiplier des menaces à lendroit de ceux des nationaux du
Congo/Zaïre qui saviseraient de discuter le pouvoir AFDL et, par conséquent,
dinquiéter ses alliés étrangers ou ses alliés banyamulenge
Mais lorsque
ces étrangers sont priés de retourner chez eux, les chefs banyamulenge claquent la porte
de lAFDL au pouvoir et, lorsque la rébellion éclate contre le pouvoir AFDL sous
légide des mêmes étrangers, les troupes banyamulenge (le plus grand nombre en
tout cas) rejoignent ses rangs !
Que les Banyamulenge sopposent à
Kabila et décident de se retirer de lAFDL, voilà qui relève de leur droit le plus
strict, même si eux nont jamais toléré aucune divergence dopinion, aucun
pluralisme politique tant quils étaient alliés de Kabila et fonctionnaient au sein
de lAFDL. Mais quils ne le fassent quau moment où les Rwandais et les
Ougandais venus dans les bagages de Kabila et de lAFDL doivent rentrer à la maison,
voilà qui rend transparents leur degré zéro dintégration culturelle et juridique
au Congo/Zaïre ainsi que leur appartenance nulle à la nation congolaise et/ou zaïroise.
Quel argument pourrait-on opposer dès lors à ceux des nationaux qui pensent dur comme
fer que les Banyamulenge nont jamais été et, pis, ne pourraient jamais être des
citoyens à part entière du Congo/Zaïre ? Je redoute personnellement que le geste
des Banyamulenge ne soit en réalité une forme de suicide collectif et ne se solde par la
naissance ou le renforcement dun courant xénophobe à leur endroit ainsi que de
tout ce qui pourrait ressembler à un Tutsi. Quel espoir de conversion à la démocratie
et aux intérêts nationaux bien compris pourrait-on nourrir au sujet des Banyamulenge,
une fois quils auront (re)pris le pouvoir par les armes ? Je redoute
personnellement que les thèses de loccupation étrangère ne soient corroborées et
ne renforcent elles-mêmes le violent sentiment anti-tutsi déjà présent au Congo/Zaïre
(bien que la rhétorique officielle tente de distinguer les " Congolais
banyamulenge " des " envahisseurs étrangers ".
Lheure de vérité pour les
Banyamulenge consiste à saffirmer dans les faits et non pas seulement dans les
propos comme appartenant, par naturalisation, à la nation du Congo/Zaïre. Combattre
Kabila aux côtés détrangers rwandais ou ougandais ne dessert pas seulement leur
cause mais constitue la pire des solutions quils aient pu trouver. Dautant
plus quils ont été les premiers bénéficiaires du népotisme et de la corruption
dont leurs chefs croient devoir accuser Kabila après coup (par démagogie ?).
Dautant plus quen plus dêtre ressentis étrangers en mal de
naturalisation, ils sont identifiés à la pensée unique, au parti unique recouvrant
lÉtat, à la dictature paramilitaire quils ont aidé à instituer, avec une
efficacité désarmante, sous la banière de lAFDL. Dautant plus que
" leur " guerre saffirme chaque jour comme la même que celle
danciens dignitaires de Mobutu dont le retour, surtout par la voie des armes,
inspire plus de crainte que de sympathie
Nationaux ou étrangers, nouveaux
libérateurs ou nouveaux envahisseurs ? Telle me semble le défi, lépreuve de
vérité à laquelle les Banyamulenge sont confrontés ! Mais, étant donné la voie
quils ont choisie, nont-ils pas compromis pour longtemps sinon pour toujours
leurs chances dêtre intégrés juridiquement, dans le cadre dun débat
national et démocratique sur la naturalisation, et dêtre acceptés culturellement,
en sadaptant un tant soit peu aux réalités des zones congolaises où ils vivent ou
entendent vivre ? Quils soient vainqueurs ou vaincus, la réponse à cette
question me semble de toute façon effrayante en terme de haine anti-tutsi dans
lopinion congolaise pour, au moins, une génération entière, du fait notamment de
leur propre propension au pouvoir musclé
Opposition, attentisme ou
collaboration ?
Lheure de vérité a sonné pour
lopposition politique au Congo/Zaïre, pour la deuxième fois en un peu plus de
douze mois, la troisième en huit années de démocratisation avortées ! La
première fois, lopposition cru pouvoir évincer Mobutu en douceur, à travers des
négociations qui aboutirent, en 1994, au retour fracassant de Mobutu plus homme fort que
jamais. Loption de la non-violence par une partie de cette opposition donnée
radicale, alors même quelle " négociait " avec le dictateur
savéra un leurre monumental, si on compte le nombre des tués entre-temps, si on
relève le plein des pouvoirs revenus à Mobutu après la liquidation juridique de tous
les acquis parmi les plus positifs de la CNS. La deuxième fois, lopposition
visiblement épuisée par la longue guerre dusure et le statu quo qui tirait en
longueur soffrit en prime, lors de la dernière guerre de libération, le luxe
insensé de se diviser en pour et contre. Le moins quon puisse dire est que tout le
monde y perdit quant à lessentiel : ceux qui préférèrent se rapprocher de
Mobutu aux abois navaient pas fait mieux que miser sur un cheval à la fois mauvais,
malade et infidèle à sa parole ; ceux qui avaient embarqué dans la guerre aux
côtés des Kabila et AFDL sont aujourdhui désillusionnés, même si beaucoup ne
veulent toujours pas ou ne peuvent plus le reconnaître, quant aux conceptions et aux
pratiques peu démocratiques du " libérateur " Kabila et de son parti
unique de fait recouvrant les contours de lÉtat. Lopposition va-t-elle opter
aujourdhui pour une autre stratégie que les négociations avec ceux quelle
conteste ou bien le dilemme du pour et du contre ?
Or, une frange de lopposition a
déjà déclaré que la crise actuelle est interne à lAFDL et invité ses ténors
à se remettre autour dune table de
négociation pour régler le différend à
lamiable. Il sagit ni plus ni moins dun désengagement aussi coupable
quirresponsable, de croire et de faire croire aux membres des partis concernés que
ce qui se passe aujourdhui nimplique pas la nation tout entière, tant dans
son présent que dans son avenir immédiat. Il sagit dune attitude attentiste,
qui préfère attendre que " ça passe " pour se redécouvrir une
soudaine et trompeuse vocation de partis dopposition. Il sagit dune
manière dillusion doptique quant aux alternatives quon aurait été en
droit den attendre : opposition creuse, ces partis savouent par le fait
même partis de bavardage politique, de ceux qui nont jamais fait que
" faire de la politique " aux gens
Or, également, une autre frange de
lopposition (certains leaders du moins) a déjà pris fait et cause pour la
rébellion. Si elle nest pas en train de rééditer la même erreur politique que
certains commirent en se rapprochant de Mobutu au bout du rouleau, elle est certainement
en train den commettre une autre, consistant à cautionner une guerre qui ne semble
rien avoir de national a priori. Le dilemme est ici de taille : si la rébellion
échouait, il resterait à ces partis de se dissoudre (solution plus intelligente) ou
dentrer dans le maquis (solution moins intelligente) ; si la rébellion
réussissait, ces partis auront bien du mal à se dédouaner de la surcharge banyamulenge
à la nationalité toujours litigieuse et autres, rwandaise et ougandaise, comme
cest aujourdhui le cas pour Kabila. Il va donc sans dire que le ralliement à
la rébellion est une attitude peu réfléchie : ou bien elle cache une incapacité
criante danalyser avec lucidité ou bien elle cache un arrivisme tout aussi
inquiétant daccéder au pouvoir par nimporte quel moyen. Dans un cas comme
dans lautre, les promesses démocratiques que pourraient faire les partis ici visés
paraissent dores et déjà peu évidentes, peu fiables, trop piégées avant la
lettre
Or, enfin, une troisième frange de
lopposition oscille entre une contestation devenue irréelle voire surréaliste et
un appel à léveil national et nationaliste rien moins quimprobable sinon
aléatoire. En effet, tout en se prétendant partis dopposition contre la dictature
de Kabila, ces derniers ont en fait pris à leur tour fait et cause pour Kabila, épousant
sans grande nuance la propagande du pouvoir contre les " envahisseurs
étrangers ". La conscription de jeunes recrues au Congo/Zaïre même ainsi que
les cotisations et les marches de soutien à létranger au titre deffort de
guerre participent certainement du slogan suivant : " Chassons dabord
les étrangers rwandais, nous nous occuperons ensuite du dictateur
Kabila ! " Dune part, une telle attitude de mobilisation nationale
face à la nation menacée nest correcte et correctement applicable quen un
système dalternance politique ; ce qui est loin dêtre le cas du Congo
de Kabila. Dautre part, nest-ce pas un slogan similaire qui permit à Mobutu
dopérer un retour triomphal à Kinshasa, le 17 décembre 1996, au point de faire
momentanément croire quil était encore à la hauteur de la situation, avant de
sécrouler comme une branche morte par tout autre que par lopposition
" collaborationniste " ! Fait-on mieux aujourdhui en misant
Kabila quon reconnaît volontiers dictateur ? Réussira-t-on à le déraciner
lorsquil aura refait le plein dénergies et sera doté dune armée
aguerrie et (probablement) personnelle ? Dans quelle mesure lopposition déjà
divisée et affaiblie en temps de guerre nen sortira-t-elle pas encore plus divisée
et plus affaiblie à lissue de la guerre ?
Lheure de vérité pour
lopposition consiste finalement à récapituler, à changer de stratégie là où
cest nécessaire, à ne plus se contenter de parer au plus pressé sans plus, à se
constituer en un mot en une troisième voie, cette troisième voie quil lui a tant
manqué dêtre entre Mobutu et Kabila et quil lui manque déjà dêtre,
en tant que structure des alternatives démocratiques, entre Kabila et les rebelles. Le
spectacle affligeant et répétitif que donne lopposition politique au Congo/Zaïre
ne veut-il pas dire, tout simplement, que dopposition politique viable il ny
en a justement pas ! Sinon, comment expliquer quelle ne soit jamais capable,
dirait-on, de prendre une position distinctive contre la guerre (puisquelle se dit
non-violente) et contre la dictature (puisquelle dit lutter pour la
démocratie) ! Pourquoi ceux qui senrôlent aujourdhui pour Kabila,
nourris à lillusion de pouvoir mieux le combattre par la suite, et ceux qui
salignent sur les rebelles, nourris à lillusion de pouvoir se dissocier plus
tard de la tutelle étrangère, nauraient-ils pas plutôt et massivement suivi la
voie de la paix et de la démocratie qui nest ni celle de Kabila ni celle des
rebelles ? Alors, au Congo/Zaïre, sagit-il dune
opposition politique, dattentisme ou de collaboration sinon avec lennemi du
moins avec ladversaire ?
* * *
Que de questions ! Que
dinquiétudes, quelle que soit lissue de la crise !
Une fois de plus, la conscience de
lhomme du Congo/Zaïre se trouve déchirée entre Kabila et la rébellion, comme
entre Mobutu et Kabila hier, entre Lumumba et Kasavubu avant-hier (même si les situations
ne se ressemblent pas). Une fois de plus, la conscience nationale au Congo/Zaïre na
pas trouvé dinstigateur dune voie qui la sorte du dilemme. Son déchirement
aujourdhui, sous la guerre, ne manquera pas de savérer un handicap, après la
guerre, vers un consensus national, vers la tolérance mutuelle, vers des échéances
démocratiques, vers lérection et/ou la consolidation du sentiment
dappartenance à une même nation.
Kabila est-il la solution de la
crise ? Même déchargé de la tutelle militaire étrangère, rien nest moins
sûr en regard des douze derniers mois quil a passé à la tête de
lÉtat ! À moins par exemple, quil ne se décide enfin à sen
remettre lui-même à la nation, en avouant ses erreurs et en lui donnant ses chances
au-delà ou en dehors de sa personne. Si elle nest pas impossible a priori, une
telle conversion tiendrait du miracle de la part du maquisard quil na jamais
cessé dêtre
Les rebelles sont-ils la solution de la
crise ? Rien ne semble aussi peu probable, tant que leur cause se trouvera
surchargée de la tutelle militaire étrangère, de lalliance militarire et
financière des mobutistes de si triste mémoire et des Banyamulenge à la nationalité
toujours et encore litigieuse. En effet, de même que Kabila chassa un dictateur pour
sinstaurer en nouveau dictateur fût-il pour la durée de la transition, de même
les rebelles risquent fort de mettre fin à une dictature pour en instaurer une autre,
comme cest quasiment toujours le cas à lissue dune guerre à
prétention paradoxalement libératrice.
Les négociations entre Kabila et les
rebelles sont-elles la solution de la crise ? Absolument pas, tant sen
faut ! Ce serait ni plus ni moins des arrangement ténébreux faits au nom du peuple
mais à linsu du peuple. Le gouvernement dunion nationale qui en sortirait
consacrerait lillusion dun sentiment national retrouvé, dune paix
sociale restaurée, dun consensus national rétabli, de la démocratisation
redynamisée
Mais dans tous ces cas de figure, le peuple ne serait jamais quun
alibi, tout le monde sen réclamerait tout en se cachant de lui, tout en le
sacrifiant à lautel des intérêts inavouables !
Alors quelle pourrait être la
solution de la crise ? Notons dabord que cette crise nest pas une
situation nouvelle pas plus quelle ne constitue une nouvelle donne politique au
Congo/Zaïre. La crise actuelle est lexpression actuelle de la même crise de
légitimité tant de lÉtat-nation importé dOccident que des personnes ou des
groupes de personnes qui réussissent à sen accaparer momentanément. En effet,
lÉtat-nation au Congo/Zaïre nest pas une émanation de lorganisation
sociale et culturelle locale ; il sera tombé comme du ciel, aura été
" hérité " au titre de modernisation de lAfrique et
semploie, le plus clair du temps, à réprimer les structures, les conceptions et
les pratiques culturelles et sociales locales. Quant aux personnes qui réussissent à
sen accaparer, à part la graine des nationalistes de première heure, elles
nont pratiquement rien fait dautre que prendre le relais du caporal colonial,
dans le cadre bien compris de la prédation économique de leur propre pays.
Relevons ensuite que la solution est une
question dhommes et de femmes aux vues supérieures, capables non seulement
daccéder au pouvoir même par les armes, mais également de sen dissocier, de
ne pas être ce quelles ne devraient pas être cest-à-dire plus que des
serviteurs occasionnels, des instruments passagers dun idéal collectif. Ce que fut
Amani Toumani Touré du Mali : accéder au pouvoir, lorganiser de manière à
sen dissocier, avoir le courage et la grandeur dâme de ne pas se représenter
à lélection présidentielle, sengager à travailler pour son pays sous les
ordres dautres plébiscités par le peuple
Lespoir réside sans doute
dans ces premières paroles de lhymne national, au 30 juin 1960 :
" Debout Congolais " au-delà des confessions partisanes, de la
phraséologie démagogique, de la crise actuelle elle-même !
Lomomba Emongo
Docteur en Philosophie et Lettres
(Université Libre de Bruxelles)
Écrivain |