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Congo/Zaïre : l’heure de vérité
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Lomomba Emongo

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38 ans d’indépendance confisquée. 32 ans de dictature mobutiste. 8 ans de redémocratisation bloquée. 1 an de transition AFDL. Une nouvelle guerre qui ne veut pas ou ne peut pas dire son vrai nom. Tel peut se lire la carte postale, sombre, de l’histoire du Congo/Zaïre en ce mois d’août 1998.

Maintenant plus que jamais, ce me semble, l’heure de vérité a sonné : le pays saisira cette nouvelle chance de percer les nuages ou bien il sombrera, une fois encore, dans la nuit qui n’a que trop duré ! Maintenant plus que jamais, l’histoire jette son dévolu sur des hommes et des femmes d’exception capables non seulement d’analyse lucide, mais également d’action aussi rapide que courageuse.

Qui seront ces hommes et ces femmes ? S’appelleront-ils AFDL, Kabila, Banyamulenge, opposition politique ou simplement peuple congolais ?

* * *

AFDL, parti politique ou clique au pouvoir ?

L’heure de vérité a sonné, avant tout, pour l’AFDL au pouvoir à Kinshasa. Alliance pour la guerre selon le protocole de Lemera (octobre 1996) puis parti politique selon les Statuts de Goma (janvier 1997), l’AFDL a toujours affiché son arrogance et sa fierté d’avoir chassé Mobutu. Ce faisant, elle s’est toujours attribué tout le mérite de la victoire. Dans la même logique, elle va se conférer par exclusive le privilège de gouverner le Congo/Zaïre jusqu’aux prochaines élections. À tous ces titres, l’AFDL au pouvoir est responsable de la guerre actuelle et a le devoir, avant quiconque, d’y trouver solution.

Or, depuis le protocole de Lemera, l’AFDL comporte en surcharge les fameux Banyamulenge à la nationalité zaïro-congolaise à tout le moins litigieuse. Bien que les chefs de ceux-ci aient rejoint la rébellion, si tant est qu’ils n’en sont pas les vrais instigateurs, aucun communiqué officiel du parti n’est encore venu, deux semaines après le déclenchement des hostilités, rassurer les membres en excluant les transfuges devenus les ennemis de la même AFDL. Les Bizima Karaha et autres, Déogratias Bughera seraient-ils toujours des membres de l’AFDL ? Seraient-ils toujours et encore des ministres du gouvernement AFDL ?

Ce silence de la direction se trouve doublé par le silence de la base, en admettant que l’AFDL en ait jamais eu une, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. En effet, on se serait attendu à un sursaut partisan demandant des comptes à la direction éclatée et partiellement traîtresse - et pas seulement appelant au ralliement non pas au parti mais bien à la personne de Kabila… D’où la question : l’AFDL est-elle un parti politique viable ou bien ne représente-t-elle qu’une clique de chefs de guerre se disputant le pouvoir, après la chute (et la mort) de Mobutu ?

L’heure de vérité pour l’AFDL consiste à trouver une réponse à cette question révélatrice de ses carences internes et fondamentales. Or, l’AFDL n’a jamais organisé de congrès en vue de légitimer auprès de sa base, à la fois, sa direction actuelle née de l’alliance pour la guerre et ses options idéologiques. De ce constat naît une autre question, non moins grave : quelle que sera l’issue de la crise actuelle, la direction en poste de l’AFDL sera-t-elle maintenue au niveau du parti ? Si oui, alors l’AFDL est tout simplement incapable d’autocritique, à moins de ne rien valoir au-delà de la volonté de ses chefs. Si non, alors comment les Kabila et consorts pourraient-ils demeurer à la tête de l’État sans être plébiscités, au moins, par le parti dont ils se réclament et qui les a théoriquement élevés aux postes qu’ils occupent ?

Kabila, patriote ou pion ?

L’heure de vérité a sonné, également, pour Kabila, l’illustre inconnu qui réussit le double tour de force de prendre le pouvoir au sein de l’AFDL alors en guerre et de prendre le pouvoir à la tête de l’État, au nom de l’AFDL, après la victoire. Je dis bien que Kabila prit le pouvoir car, depuis son expérience du maquis jusqu’à Kinshasa, la seule manière connue dont il a jamais exercé le pouvoir aura été d’en jouir sans partage, comme l’indiquent tous les textes à cet effet ! Ce qui ne l’a jamais empêché de se faire proclamer patriote sincère, nationaliste (voire lumumbiste) pur et dur, libérateur incontestable de la dictature mobutiste et de la " politicaille " de l’opposition à Mobutu…

Le problème de Kabila au Congo/Zaïre, ce n’est pas seulement son rapport personnel au pouvoir, c’est également la tutelle étrangère, tant militaire que financière, de son propre pouvoir, en plus de la surcharge Banyamulenge ! En effet, en plus d’avoir apporté dans ses bagages des personnalités ainsi que des éléments armés rwandais et ougandais, dont la nationalité n’a jamais fait aucun doute pour personne, Kabila prendra le double risque personnel de s’aliéner les sympathies nationales en les imposant à la tête de l’État et de s’aliéner les sympathies internationales en couvrant des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité que tous les rapports confirment ! Du coup, le pouvoir de Kabila apparaît comme bien fragile ! Il aura suffi qu’il décide le retour des troupes étrangères (rwandaises et ougandaises) pour que le Rwanda et l’Ouganda arment une nouvelle rébellion contre le pouvoir de Kinshasa, ouvrant une brèche dans son système.

Il me semble évident que l’arrogance de Kabila et son mépris pour la quasi totalité des forces vives de la nation viennent de la garantie que lui offraient les troupes étrangères, justement. Cela semble confirmé par son peu d’empressement, malgré la gravité de la situation, à faire amende honorable devant le peuple qu’il a réprimé pour faire plaisir à ses alliés étrangers d’hier, à ouvrir son système à parti unique de fait élevé au rang de l’État transitoire aux autres sensibilités politiques, bref à impliquer toute la nation autrement que par des slogans dans la gestion de la crise, ne serait-ce qu’au nom de ce nationalisme dont il n’a cesse de se réclamer ; au lieu de tout cela, sa préférence est nette pour une solution venue… de l’étranger une fois de plus. Pourquoi ne serait-on pas en droit de se demander quelles garanties Kabila n’aurait-il pas déjà données à d’autres étrangers pour se garantir des premiers étrangers ! Serait-ce, une fois encore, l’aliénation de la souveraineté nationale à travers un nouveau partage du pouvoir et un deuxième épisode de prédation économique du pays ! Quoi qu’il en soit, si ces interrogations parmi d’autres ne sont pas suffisantes pour remettre en cause les prétentions de libération et d’indépendance totale de l’AFDL au moins autant que le nationalisme et le patriotisme de Kabila, elles nous inspirent d’ores et déjà une méfiance justifiée à l’endroit de l’une et de l’autre…

Il me semble évident que, en dépit de ses déclarations de pure démagogie prétendant exporter la guerre au Rwanda, Kabila est on ne peut plus sur des charbons ardents tant à l’intérieur de son parti s’il en est (pour cause d’éclatement de sa direction sous sa présidence) qu’au niveau national (pour cause de conduite dictatoriale depuis son avènement) voire international (pour cause d’obstruction systématique à la mission de l’ONU sur la mémoire de la guerre de libération). Qui ne serait pas tenté de regarder comme une preuve de cette fragilité de Kabila sa démarche auprès de ses pairs africains, aux fins de trouver un compromis politique avec… les étrangers rebellés ? Or, dans l’hypothèse que Kabila l’emporte sur les rebelles, quels comptes aurait-il à rendre à la nation, une fois qu’il aura refait le plein d’énergies en dehors de la nation ? Au-delà de la suspicion qu’une telle perspective inspire quant à l’intégrité patriotique et nationaliste de Kabila, le prochain " libérateur ", on est en droit de se demander dès à présent si un tel homme serait encore digne de présider aux destinées du pays ! Le nationalisme et le patriotisme n’imposent-ils pas à Kabila, dès aujourd’hui, de se sacrifier en démissionnant au nom de l’intérêt supérieur de la nation ?

L’heure de vérité pour Kabila consiste en définitive à donner une réponse personnelle à l’exigence principale suivante : se convertir au nationalisme et au patriotisme véritables, au-delà des slogans, des ambitions personnelles et des intérêts partisans  !

Banyamulenge, nationaux ou étrangers ?

L’heure de vérité a sonné, maintenant, pour les fameux Banyamulenge, avant-hier opprimés sous Mobutu à travers les ex-FAR et autres milices Interahamwes, hier combattants de la libération du Congo/Zaïre du joug de Mobutu au titre de citoyens à part entière, aujourd’hui alliés ou instigateurs de la rébellion. Le problème banyamulenge aurait pu n’être qu’une simple question : comment devient-on citoyen du Congo/Zaïre ? Il aurait suffi alors d’initier, probablement après un débat national sur la question et certainement à travers une autorité légitime et compétente, une procédure soit d’amendement soit d’abrogation des lois mobutistes sur la naturalisation qu’il n’est aucunement déplacé de contester. Mais voilà que le problème banyamulenge concerne des affinités politiques aujourd’hui avérées avec ceux qu’il n’est pas non plus déplacé d’appeler des étrangers sur le sol national, à savoir des Rwandais et des Ougandais.

Certes, il y a eu plus d’une mutinerie banyamulenge à l’armée sous Kabila ; mais, toujours, les mutins sont rentrés dans les rangs, après avoir obtenu gain de cause en terme de favoritisme statutaire ou de garanties pour que des chefs banyamulenge ne soient pas trop inquiétés. Rien que ce fait est hautement révélateur de l’importance prépondérante, dans l’AFDL, des Banyamulenge hier parias entre le Zaïre et le Rwanda, aujourd’hui tout-puissants à la tête de l’État congolais. Certes, il y a eu au moins deux tentatives d’élimination physique de Kabila par des conspirateurs banyamulenge (dit-on), le 17 mai 1998 au stade des martyrs et le 27 juillet 1998 à son retour de Cuba. Cet autre fait est révélateur, lui aussi, des conceptions et des pratiques du pouvoir étatique qui sont celles des Banyamulenge dans un pays où ils ont encore du mal à se faire accepter tant culturellement (au Kivu) que juridiquement. Certes, Kabila n’a pas cessé de multiplier des menaces à l’endroit de ceux des nationaux du Congo/Zaïre qui s’aviseraient de discuter le pouvoir AFDL et, par conséquent, d’inquiéter ses alliés étrangers ou ses alliés banyamulenge… Mais lorsque ces étrangers sont priés de retourner chez eux, les chefs banyamulenge claquent la porte de l’AFDL au pouvoir et, lorsque la rébellion éclate contre le pouvoir AFDL sous l’égide des mêmes étrangers, les troupes banyamulenge (le plus grand nombre en tout cas) rejoignent ses rangs !

Que les Banyamulenge s’opposent à Kabila et décident de se retirer de l’AFDL, voilà qui relève de leur droit le plus strict, même si eux n’ont jamais toléré aucune divergence d’opinion, aucun pluralisme politique tant qu’ils étaient alliés de Kabila et fonctionnaient au sein de l’AFDL. Mais qu’ils ne le fassent qu’au moment où les Rwandais et les Ougandais venus dans les bagages de Kabila et de l’AFDL doivent rentrer à la maison, voilà qui rend transparents leur degré zéro d’intégration culturelle et juridique au Congo/Zaïre ainsi que leur appartenance nulle à la nation congolaise et/ou zaïroise. Quel argument pourrait-on opposer dès lors à ceux des nationaux qui pensent dur comme fer que les Banyamulenge n’ont jamais été et, pis, ne pourraient jamais être des citoyens à part entière du Congo/Zaïre ? Je redoute personnellement que le geste des Banyamulenge ne soit en réalité une forme de suicide collectif et ne se solde par la naissance ou le renforcement d’un courant xénophobe à leur endroit ainsi que de tout ce qui pourrait ressembler à un Tutsi. Quel espoir de conversion à la démocratie et aux intérêts nationaux bien compris pourrait-on nourrir au sujet des Banyamulenge, une fois qu’ils auront (re)pris le pouvoir par les armes ? Je redoute personnellement que les thèses de l’occupation étrangère ne soient corroborées et ne renforcent elles-mêmes le violent sentiment anti-tutsi déjà présent au Congo/Zaïre (bien que la rhétorique officielle tente de distinguer les " Congolais banyamulenge " des " envahisseurs étrangers ".

L’heure de vérité pour les Banyamulenge consiste à s’affirmer dans les faits et non pas seulement dans les propos comme appartenant, par naturalisation, à la nation du Congo/Zaïre. Combattre Kabila aux côtés d’étrangers rwandais ou ougandais ne dessert pas seulement leur cause mais constitue la pire des solutions qu’ils aient pu trouver. D’autant plus qu’ils ont été les premiers bénéficiaires du népotisme et de la corruption dont leurs chefs croient devoir accuser Kabila après coup (par démagogie ?). D’autant plus qu’en plus d’être ressentis étrangers en mal de naturalisation, ils sont identifiés à la pensée unique, au parti unique recouvrant l’État, à la dictature paramilitaire qu’ils ont aidé à instituer, avec une efficacité désarmante, sous la banière de l’AFDL. D’autant plus que " leur " guerre s’affirme chaque jour comme la même que celle d’anciens dignitaires de Mobutu dont le retour, surtout par la voie des armes, inspire plus de crainte que de sympathie…

Nationaux ou étrangers, nouveaux libérateurs ou nouveaux envahisseurs ? Telle me semble le défi, l’épreuve de vérité à laquelle les Banyamulenge sont confrontés ! Mais, étant donné la voie qu’ils ont choisie, n’ont-ils pas compromis pour longtemps sinon pour toujours leurs chances d’être intégrés juridiquement, dans le cadre d’un débat national et démocratique sur la naturalisation, et d’être acceptés culturellement, en s’adaptant un tant soit peu aux réalités des zones congolaises où ils vivent ou entendent vivre ? Qu’ils soient vainqueurs ou vaincus, la réponse à cette question me semble de toute façon effrayante en terme de haine anti-tutsi dans l’opinion congolaise pour, au moins, une génération entière, du fait notamment de leur propre propension au pouvoir musclé…

Opposition, attentisme ou collaboration ?

L’heure de vérité a sonné pour l’opposition politique au Congo/Zaïre, pour la deuxième fois en un peu plus de douze mois, la troisième en huit années de démocratisation avortées ! La première fois, l’opposition cru pouvoir évincer Mobutu en douceur, à travers des négociations qui aboutirent, en 1994, au retour fracassant de Mobutu plus homme fort que jamais. L’option de la non-violence par une partie de cette opposition donnée radicale, alors même qu’elle " négociait " avec le dictateur s’avéra un leurre monumental, si on compte le nombre des tués entre-temps, si on relève le plein des pouvoirs revenus à Mobutu après la liquidation juridique de tous les acquis parmi les plus positifs de la CNS. La deuxième fois, l’opposition visiblement épuisée par la longue guerre d’usure et le statu quo qui tirait en longueur s’offrit en prime, lors de la dernière guerre de libération, le luxe insensé de se diviser en pour et contre. Le moins qu’on puisse dire est que tout le monde y perdit quant à l’essentiel : ceux qui préférèrent se rapprocher de Mobutu aux abois n’avaient pas fait mieux que miser sur un cheval à la fois mauvais, malade et infidèle à sa parole ; ceux qui avaient embarqué dans la guerre aux côtés des Kabila et AFDL sont aujourd’hui désillusionnés, même si beaucoup ne veulent toujours pas ou ne peuvent plus le reconnaître, quant aux conceptions et aux pratiques peu démocratiques du " libérateur " Kabila et de son parti unique de fait recouvrant les contours de l’État. L’opposition va-t-elle opter aujourd’hui pour une autre stratégie que les négociations avec ceux qu’elle conteste ou bien le dilemme du pour et du contre ?

Or, une frange de l’opposition a déjà déclaré que la crise actuelle est interne à l’AFDL et invité ses ténors à se remettre autour d’une table de… négociation pour régler le différend à l’amiable. Il s’agit ni plus ni moins d’un désengagement aussi coupable qu’irresponsable, de croire et de faire croire aux membres des partis concernés que ce qui se passe aujourd’hui n’implique pas la nation tout entière, tant dans son présent que dans son avenir immédiat. Il s’agit d’une attitude attentiste, qui préfère attendre que " ça passe " pour se redécouvrir une soudaine et trompeuse vocation de partis d’opposition. Il s’agit d’une manière d’illusion d’optique quant aux alternatives qu’on aurait été en droit d’en attendre : opposition creuse, ces partis s’avouent par le fait même partis de bavardage politique, de ceux qui n’ont jamais fait que " faire de la politique " aux gens…

Or, également, une autre frange de l’opposition (certains leaders du moins) a déjà pris fait et cause pour la rébellion. Si elle n’est pas en train de rééditer la même erreur politique que certains commirent en se rapprochant de Mobutu au bout du rouleau, elle est certainement en train d’en commettre une autre, consistant à cautionner une guerre qui ne semble rien avoir de national a priori. Le dilemme est ici de taille : si la rébellion échouait, il resterait à ces partis de se dissoudre (solution plus intelligente) ou d’entrer dans le maquis (solution moins intelligente) ; si la rébellion réussissait, ces partis auront bien du mal à se dédouaner de la surcharge banyamulenge à la nationalité toujours litigieuse et autres, rwandaise et ougandaise, comme c’est aujourd’hui le cas pour Kabila. Il va donc sans dire que le ralliement à la rébellion est une attitude peu réfléchie : ou bien elle cache une incapacité criante d’analyser avec lucidité ou bien elle cache un arrivisme tout aussi inquiétant d’accéder au pouvoir par n’importe quel moyen. Dans un cas comme dans l’autre, les promesses démocratiques que pourraient faire les partis ici visés paraissent d’ores et déjà peu évidentes, peu fiables, trop piégées avant la lettre…

Or, enfin, une troisième frange de l’opposition oscille entre une contestation devenue irréelle voire surréaliste et un appel à l’éveil national et nationaliste rien moins qu’improbable sinon aléatoire. En effet, tout en se prétendant partis d’opposition contre la dictature de Kabila, ces derniers ont en fait pris à leur tour fait et cause pour Kabila, épousant sans grande nuance la propagande du pouvoir contre les " envahisseurs étrangers ". La conscription de jeunes recrues au Congo/Zaïre même ainsi que les cotisations et les marches de soutien à l’étranger au titre d’effort de guerre participent certainement du slogan suivant : " Chassons d’abord les étrangers rwandais, nous nous occuperons ensuite du dictateur Kabila ! " D’une part, une telle attitude de mobilisation nationale face à la nation menacée n’est correcte et correctement applicable qu’en un système d’alternance politique ; ce qui est loin d’être le cas du Congo de Kabila. D’autre part, n’est-ce pas un slogan similaire qui permit à Mobutu d’opérer un retour triomphal à Kinshasa, le 17 décembre 1996, au point de faire momentanément croire qu’il était encore à la hauteur de la situation, avant de s’écrouler comme une branche morte par tout autre que par l’opposition " collaborationniste " ! Fait-on mieux aujourd’hui en misant Kabila qu’on reconnaît volontiers dictateur ? Réussira-t-on à le déraciner lorsqu’il aura refait le plein d’énergies et sera doté d’une armée aguerrie et (probablement) personnelle ? Dans quelle mesure l’opposition déjà divisée et affaiblie en temps de guerre n’en sortira-t-elle pas encore plus divisée et plus affaiblie à l’issue de la guerre ?

L’heure de vérité pour l’opposition consiste finalement à récapituler, à changer de stratégie là où c’est nécessaire, à ne plus se contenter de parer au plus pressé sans plus, à se constituer en un mot en une troisième voie, cette troisième voie qu’il lui a tant manqué d’être entre Mobutu et Kabila et qu’il lui manque déjà d’être, en tant que structure des alternatives démocratiques, entre Kabila et les rebelles. Le spectacle affligeant et répétitif que donne l’opposition politique au Congo/Zaïre ne veut-il pas dire, tout simplement, que d’opposition politique viable il n’y en a justement pas ! Sinon, comment expliquer qu’elle ne soit jamais capable, dirait-on, de prendre une position distinctive contre la guerre (puisqu’elle se dit non-violente) et contre la dictature (puisqu’elle dit lutter pour la démocratie) ! Pourquoi ceux qui s’enrôlent aujourd’hui pour Kabila, nourris à l’illusion de pouvoir mieux le combattre par la suite, et ceux qui s’alignent sur les rebelles, nourris à l’illusion de pouvoir se dissocier plus tard de la tutelle étrangère, n’auraient-ils pas plutôt et massivement suivi la voie de la paix et de la démocratie qui n’est ni celle de Kabila ni celle des rebelles ? Alors, au Congo/Zaïre, s’agit-il d’une opposition politique, d’attentisme ou de collaboration sinon avec l’ennemi du moins avec l’adversaire ?

* * *

Que de questions ! Que d’inquiétudes, quelle que soit l’issue de la crise !

Une fois de plus, la conscience de l’homme du Congo/Zaïre se trouve déchirée entre Kabila et la rébellion, comme entre Mobutu et Kabila hier, entre Lumumba et Kasavubu avant-hier (même si les situations ne se ressemblent pas). Une fois de plus, la conscience nationale au Congo/Zaïre n’a pas trouvé d’instigateur d’une voie qui la sorte du dilemme. Son déchirement aujourd’hui, sous la guerre, ne manquera pas de s’avérer un handicap, après la guerre, vers un consensus national, vers la tolérance mutuelle, vers des échéances démocratiques, vers l’érection et/ou la consolidation du sentiment d’appartenance à une même nation.

Kabila est-il la solution de la crise ? Même déchargé de la tutelle militaire étrangère, rien n’est moins sûr en regard des douze derniers mois qu’il a passé à la tête de l’État ! À moins par exemple, qu’il ne se décide enfin à s’en remettre lui-même à la nation, en avouant ses erreurs et en lui donnant ses chances au-delà ou en dehors de sa personne. Si elle n’est pas impossible a priori, une telle conversion tiendrait du miracle de la part du maquisard qu’il n’a jamais cessé d’être…

Les rebelles sont-ils la solution de la crise ? Rien ne semble aussi peu probable, tant que leur cause se trouvera surchargée de la tutelle militaire étrangère, de l’alliance militarire et financière des mobutistes de si triste mémoire et des Banyamulenge à la nationalité toujours et encore litigieuse. En effet, de même que Kabila chassa un dictateur pour s’instaurer en nouveau dictateur fût-il pour la durée de la transition, de même les rebelles risquent fort de mettre fin à une dictature pour en instaurer une autre, comme c’est quasiment toujours le cas à l’issue d’une guerre à prétention paradoxalement libératrice.

Les négociations entre Kabila et les rebelles sont-elles la solution de la crise ? Absolument pas, tant s’en faut ! Ce serait ni plus ni moins des arrangement ténébreux faits au nom du peuple mais à l’insu du peuple. Le gouvernement d’union nationale qui en sortirait consacrerait l’illusion d’un sentiment national retrouvé, d’une paix sociale restaurée, d’un consensus national rétabli, de la démocratisation redynamisée… Mais dans tous ces cas de figure, le peuple ne serait jamais qu’un alibi, tout le monde s’en réclamerait tout en se cachant de lui, tout en le sacrifiant à l’autel des intérêts inavouables !

Alors qu’elle pourrait être la solution de la crise ? Notons d’abord que cette crise n’est pas une situation nouvelle pas plus qu’elle ne constitue une nouvelle donne politique au Congo/Zaïre. La crise actuelle est l’expression actuelle de la même crise de légitimité tant de l’État-nation importé d’Occident que des personnes ou des groupes de personnes qui réussissent à s’en accaparer momentanément. En effet, l’État-nation au Congo/Zaïre n’est pas une émanation de l’organisation sociale et culturelle locale ; il sera tombé comme du ciel, aura été " hérité " au titre de modernisation de l’Afrique et s’emploie, le plus clair du temps, à réprimer les structures, les conceptions et les pratiques culturelles et sociales locales. Quant aux personnes qui réussissent à s’en accaparer, à part la graine des nationalistes de première heure, elles n’ont pratiquement rien fait d’autre que prendre le relais du caporal colonial, dans le cadre bien compris de la prédation économique de leur propre pays.

Relevons ensuite que la solution est une question d’hommes et de femmes aux vues supérieures, capables non seulement d’accéder au pouvoir même par les armes, mais également de s’en dissocier, de ne pas être ce qu’elles ne devraient pas être c’est-à-dire plus que des serviteurs occasionnels, des instruments passagers d’un idéal collectif. Ce que fut Amani Toumani Touré du Mali : accéder au pouvoir, l’organiser de manière à s’en dissocier, avoir le courage et la grandeur d’âme de ne pas se représenter à l’élection présidentielle, s’engager à travailler pour son pays sous les ordres d’autres plébiscités par le peuple… L’espoir réside sans doute dans ces premières paroles de l’hymne national, au 30 juin 1960 : " Debout Congolais " au-delà des confessions partisanes, de la phraséologie démagogique, de la crise actuelle elle-même !

Lomomba Emongo

Docteur en Philosophie et Lettres

(Université Libre de Bruxelles)

Écrivain

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