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Géopolitique régionale et internationale de l'agression du Congo par le Rwanda et l'Ouganda

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Gérard Buakasa
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Conférence donnée le 10 Septembre 1998 à l'Université Laval,

Sainte Foy (Québec), Canada

Par

Pr Gérard Buakasa

Docteur en Sociologie, ancien professeur aux Facultés catholiques de Kinshasa; auteur de Réinventer l’Afrique (L’Harmattan, Paris, 1996, 322 pages) et de L’impensé du discours (CEDAF-PUZ, Bruxelles-Kinshasa, 1973, 351 pages). Secrétaire Général de l'AFDL-Canada.

Au commencement étaient deux plans, à savoir, un mini-plan local et un macro-plan mondial. Les deux plans sont parvenus à s'articuler. Leur articulation ou conjugaison a engendré les deux guerres que connaît le Congo dans l'intervale de 14 mois l'une de l'autre mais qui, au fond, ne sont qu'une même guerre. Nous allons donc parler d'abord des deux plans, pour aborder ensuite non pas les deux guerres mais la seconde, qui nous intéresse en ce moment.

 

1. Le macro-plan

 

Depuis l'écroulement du Mur de Berlin et la défaite du système socialiste dirigé par l'ex-Union Soviétique, le monde est entré dans une ère historique dominée par le système libéral, avec, à la tête, un pays, les Etats-Unis, puissance économique et technologique, qui le dirige seule, selon ses intérêts. Débarrassé de l'URSS qui, en même temps, fut son autre lui-même, son opposition radicale en même temps que son complément indispensable à l’équilibre du monde, et ivre de son triomphe, l'Occident libéral veut maintenant se rassurer que rien ne lui échappe pour la gestion et le contrôle de son espace de vie. Aussi, cherche-t-il à finaliser son modèle de société dans le monde, sans contrainte majeure.

De sorte que, avec toutes les facilités dont il s'est doté dans son histoire et étant donné l'état d'extraversion des structures du tiers-monde, l’humanité est en train d'entrer dans ce qu'on appelle, d'une belle expression, la globalisation, mais qui, en réalité, est une jungle, comme aux débuts du libéralisme, où seuls des léopards, des lions, des tigres et des guépards vont faire la loi pour exploiter les ressources du monde à sa guise, vendre ses produits ou acheter ceux du tiers-monde suivant son prix, contrairement au discours de la théorie de l'offre et de la demande. C’est pour dire que la volonté que cache la globalisation est de laisser librement circuler capitaux et comme corollaire de transformer les États en agences-relais des décisions prises dans des centres de direction des puissances du monde. C'est cela, le mouvement de mondialisation, qui se dessine dans la nouvelle géopolitique du monde et qui, en réalité, n'est pas nouveau.

 

2. Le mini-plan

 

Pour se faire, le plan occidental a néanmoins besoin d'instances locales de gestion et de contrôle dont les intérêts dépendront, à la fois, de leur propre stabilité, de leur fidélité à la puissance de tutelle située au nord et de l'équilibre requis dudit monde.

En Afrique centrale, le groupe militaro-politique de Yoweri Museveni et de Paul Kagame - gmk – a semblé présenter, aux yeux des Américains, des atouts intéressants pour remplir la mission de baron pour la gestion et le contrôle des communautés de la région. Quels sont ces atouts?

Principalement trois:

1) D'abord, le gmk est un groupe arrivé au pouvoir par les armes, qui connaît la technique des armes: ce qui est un avantage pour lui en ce qui concerne la possibilité et la capacité de se défendre; car, dans la région, les armes semblent être l’outil privilégié de la paix (!).

2) Ensuite, le gmk est minoritaire en lui-même et appartient à une communauté ethnique également minoritaire; il a donc besoin d’un parrain qui garantisse sa sécurité.

3) enfin, à la suite du statut de minorité de sa communauté, le gmk, qui tient mordicus à ce que l'exil et le génocide n'aient plus jamais lieu dans l'histoire de sa communauté, est bien incapable, depuis l'éveil des majorités ethniques de la région (les Bantous), d'éviter l'exil ou le génocide, même s'il procède par la ruse.

Alors que faire?

La solution envisagée comporte trois aspects conjoints:

1) Avoir un capital de relations et des lobbyings à l'étranger, ce qui a été fait depuis la période de l'exil de 30 ans dans les milieux de pouvoir des pays occidentaux et africains, grâce à la qualité de cadres de la plupart des exilés adultes;

2) ensuite, ceci depuis peu de temps, vendre le génocide, dont ils ont été géniteurs et victimes, à la conscience occidentale qui, sans doute par manque à gagner et aussi, dans le cas de la France, à cause de conflit d'intérêts, n'a pas daigné intervenir et empêcher le génocide de se produire alors que les Occidentaux furent bien informés, via l'ONU et le Canada, de ce qui allait se passer;

3) enfin, grâce à une entente tacite du gmk avec les maîtres du monde, les Etats-Unis, et la France, puissance coloniale, étendre son territoire dans la région du Kivu, au Congo, car le groupe a un problème de population et d’espace cultivable, ce qui l'amenerait, à la fois, à disposer d'un espace sûr où il puisse mettre les siens en sécurité et à renflouer ses caisses de richesses matérielles dont regorge la région.

Kabila aurait-il vendu le pays?

Il est bon de poser cette question ici, car, à son arrivée au pouvoir, des bruits ont couru, d'ailleurs jusqu'il y a peu de temps encore, qu'il aurait vendu le pays aux Rwandais. Il y a lieu aujourd'hui de voir qu'il n'en est rien, pour trois raisons majeures:

1) Il y a d'abord le panafricanisme:

2) Dans le cadre du panafricanisme, on pensait que le Rwanda et l'Ouganda allaient plutôt chercher à tisser avec leur voisin, le Congo, des liens de solidarité susceptibles de leur garantir la viabilité de leurs Etats respectifs; et, s'agissant de sa participation à la guerre contre Mobutu, on s'attendait à ce que le gmk réclame une compensation matérielle pour le service rendu, ce qui aurait été sensé et possible, puisque le Congo devait quand même payer un prix à l'aide reçue de ses voisins africains. Quel prix? De tous ces pays qui ont aidé le Congo à se débarrasser de Mobutu, personne, à part l'Ouganda et le Rwanda, n'a demandé un prix en terre. Après tout, le Congo, à l'instar de tous les autres pays d'Afrique, est censé être protégé par loua et l'ONU qui reconnaissent l'inviolabilité des frontières coloniales.

3) L'histoire montre la difficulté insurmontable de réussir l'usurpation ou la domination d'un pays sur un peuple: le Japon a tenté de prendre la Matchourie aux Chinois mais il n'a pas pu parce que les Chinois s'y sont opposés; l'Allemagne a voulu dominer ses propres frères de race mais ceux-ci ne se sont pas laissés faire; le petit Vietnam a résisté à l'occupation et à la domination du géant américain qui ne l'a pas du tout vaincu; même la Somalie, un petit pays pauvre, a su, lui aussi résister à l'occupation américaine. C'est dire que le gmk a sous-estimé la volonté, non seulement du Président Kabila, mais de tout le peuple Congolais; et il est bien obligé de voir le même Kabila que les médias disaient impopulaire devenir subitement très populaire, un signe qui ne trompe pas, pour dire que le peuple refuse la partition de son pays, malgré la ruse de participation soignée de quelques cadres congolais de souche dans l'appareil militaire et politique de l'agression.

 

3. La conjugaison des deux plans

 

L'Occident a trouvé son compte dans les raisons du mini-plan, pour deux raisons:

1) Les Occidentaux, qui n'ont pas usé de leur pouvoir au niveau de l'ONU pour arrêter le génocide et qui sont par conséquent responsables pour non assistance à des personnes en danger de mort, sont en train de compenser leur négligence par une offre payante faite au gmk de contrôler l'Afrique centrale dans le cadre de la mondialisation. On a l'impression comme si le choix du gmk venait d'un lobbying américain intéressé par la similitude des deux grands malheurs, l'holocauste et le génocide, et que ce milieu aurait perçu la possibilité et l'efficacité du gmk de conjuguer son effort de survie avec le lobbying nord américain au service duquel il servirait comme antenne d'alarme ou d'alerte des mouvements terroristes musulmans et de contrôle de l'Afrique noire.

2) N'ayant pas la taille de se protéger seul dans une région où la violence est devenue un moyen habituel de résolution des conflits, le gmk dont les membres sont des origines sociales féodales, devrait accepter le pouvoir qu’on lui offre de gestion et de contrôle de la région pour le compte des États-Unis et de la France, leurs parrains.

De sorte que, si l'Ouganda de Yoweri Museveni et le Rwanda de Paul Kagame ont un plan en Afrique centrale, ce plan-là est un plan dans un plan. Le rapport entre les deux plans est dans la participation du gmk au plan global dans la région. Les avantages de cette collaboration entre les deux bénéficieraient aux Américains d'abord, aux Européens ensuite, puis au groupe local d'alarme et de contrôle, ainsi qu'aux élites modérées des groupes vaincus.

 

4. Le Congo: un complot

 

Dans ce contexte, le Congo est visé à cause de ses immenses richesses stratégiques que ses leaders à l'esprit nationaliste pourraient ne plus gérer comme par le passé. En effet, soucieux des intérêts de leur peuple, ces leaders présentent un risque pour les intérêts américains et les autres puissances occidentales. Il y a, en effet, des signes avant-coureurs qui font voir aux yeux de l'Occident que, malgré son âge, Kabila n'est pas fatigué, qu'il est resté ce qu'on a reproché à Lumumba et qu'en ce sens il est un frein aux intérêts capitalistes. En 1961, la CIA a dû en finir avec Lumumba par son assassinat; et maintenant, après une longue trêve de 37 ans sous un homme de main, Mobutu, le Congo est à nouveau dirigé par un disciple de Lumumba nommé Kabila. Au cours des 14 mois de pouvoir, ce dernier a montré sa liberté de manœuvre envers les Américains. Il a, par exemple, été visiter la Chine et ce immédiatement après la visite au Congo du Secrétaire d’État Américain, Madeleine Allbrith; puis la Libye et Cuba; ensuite il a refusé de recevoir Jessy Jackson, l'envoyé spécial de Bill Clinton; etc.

A la suite du risque qu’ils ont suspecté chez Kabila, les Occidentaux ont décidé de le faire partir de la tête de l’État congolais. Pour le faire partir, ils ont créé trois fronts conjoints:

1) Ils ont créé une couverture médiatique mondiale fort soignée au niveau de laquelle il est question de le salir, l'éclabousser, le dénigrer, le harceler, le traîner dans la boue par une exploitation continue des mêmes thèmes préparés d'avance et préparant les esprits à l'isoler, à le détester: il est un dictateur, un président autoproclamé, qui ne respecte pas les droits de la personne, qui a commis un génocide des milliers des Hutus; etc. Parlant ainsi, les médias savent bien que la marge des manœuvres de Kabila est mince, limitée, en fonction justement du triple complot dans lequel il est piégé.

2) Ils ont fait un embargo financier non-déclaré sur son pays pillé et dévasté sous la dictature et devenu un chantier, c’est-à-dire, un pays à reconstruire. Il s'est partout vu refuser non pas les dons mais les prêts dans le cadre de la coopération internationale, alors que beaucoup de pays où la démocratie fait défaut sont soutenus, aidés : le cas de l'Ouganda, du Rwanda, voire aussi celui du Ghana.

3) Enfin, ils apportent un appui permanent et inconditionnel à l'opposition, sans doute pour l'inciter à la révolte et à la déstabilisation du jeune pouvoir.

Conséquence: pendant 14 mois de pouvoir, Laurent-Désiré Kabila a géré le Congo, déjouant des tentatives de coups d'État et assurant au pays, avec de petits moyens locaux, les conditions nécessaires et urgentes, l'Occident lui ayant refusé sa coopération. Jusqu'à l'éclatement de la guerre.

Kabila est donc une victime d'un complot dont les soit disant Banyamulenge ne sont qu'une couverture, pour en finir, avec le nationalisme congolais; un complot des États-Unis avec l'accord tacite de la France, pour leur nouvelle formule de village-monde. Le gmk. a donc agressé le Congo, par dérogation du parrain, pour que ce pays, le Congo, continue à servir en fournisseur des potentialités qui sont les siennes.

 

5. De la guerre elle-même

 

Les deux guerres que le Congo vient de connaître dans un laps de temps de quatorze mois l'une de l'autre, celle dont le Laurent-Désiré Kabila a fait partie et au départ de laquelle l'AFDL a été fondée comme force politique pour guider la chasse à un Mobutu que l'opinion internationale ne supportait plus, et celle en cours où il est maintenant visé comme l'homme à abattre, sont d’un même double projet géopolitique. Toutes les deux sont un poulet américain à la moambe rwando-ougandaise. C'est pourquoi, il n'y a pas lieu de parler de deux guerres mais d'une même guerre, qui se déroule en plusieurs phases, selon l'évolution de la situation sur le terrain.

Il est ici à remarquer est qu'en dehors des deux plans articulés, il a manqué à la deuxième phase de cette guerre la raison ou la justification de déclenchement. L'astuce avancé est que Kabila est un dictateur, qu'il ne veut pas appliquer la démocratie, qu'il ne respecte pas les droits de la personne, etc. Des raisons ne cadrant même pas avec la petite histoire du déclenchement de la guerre.

Rappelons ici deux faits :

  1. La deuxième guerre a éclaté quand le Président Kabila a pris la décision de remercier les soldats des pays africains qui ont aidé le Congo à se débarrasser de Mobutu. Au jour annoncé pour le départ, les soldats dits Banyamulenge ont pris les armes, les deux ministres dits aussi Banyamulenge ont disparu, en même temps que l'Ouganda et le Rwanda les ont appuyés militairement. Pourtant, les soldats dits Banyamulenges et ces ministres n'étaient nullement visés par la mesure. En prenant les armes et en combattant contre le Congo, ces soldats ont démontré qu'ils n'étaient pas des Congolais. De même, les deux ministres qui ont fui et rejoint les soit disants Banyamulenges ont aussi montré qu'ils n'étaient pas des Congolais.
  2. Les Ougandais ont avancé comme raison de pouvoir contrôler la zone de l’est du Congo et d’en faire une zone de sécurité pour leur population, parce que Laurent-Désiré Kabila serait incapable d’assurer la sécurité dans cette zone pour l’Ouganda. Cette raison ne tient pas débout, car les Ougandais ne peuvent pas l’invoquer pour justifier leur présence dans l’ouest du Congo. Cela prouve simplement que leur plan est autre.

La ruse employée est que, quand la guerre a commencé, et comme il s'avère difficile de la faire avec et par les seuls Rwandais et Ougandais, reconnaissables au plan physique et culturel, les agresseurs ont alors pensé à un double camouflage:

1) Il a fallu infiltrer des Tutsis de l’Ouganda et du Rwanda et mobiliser les Rwandais résidant en terre congolaise et qui ont pris le fameux nom de Banyamulengue, pour se cacher et ne pas parler de guerre mais de rébellion ou soulèvement armé d'une partie de la population congolaise.

2) Il a, en plus, fallu la participation des vrais Congolais de souche, comprenant, à la fois, côté militaires ceux qui viennent de l'ancienne armée de Mobutu, comme Ondekande, et, côté politique, quelques éléments de l'élite intellectuelle congolaise, comme Lunda Bululu, Kengo wa Dondo, Ngoma Zahidi, Etienne Ngangura, Wamba dia Wamba, Kin Nkiey. Mais tous ces Congolais sont là pour cacher les Ougandais et les Rwandais à titre de couverture locale pour une politique extérieure qui leur échappe, même s'ils espèrent en tirer un certain profit personnel.

C’est dire que la fameuse accusation de dictature ou de manque de démocratie ne tient pas, d'abord parce que la dictature que le Congo a connue a été montée de toutes pièces par l'Occident en personne; ensuite parce que compte tenu de cette dictature qui a démoli le pays, il faut du temps pour installer la démocratie au Congo. Là-dessus, on peut signaler que les paysans savent que toute culture demande une préparation du sol; c'est pareil pour la pratique politique. D'ailleurs, l'exemple de la Russie est là: depuis 5 ans, ce pays veut, peut-être, bien entrer dans l'économie de marché; les Etats-Unis l'y aident mais ils ne le bousculent pas; au contraire ils respectent aussi bien la résistance des communistes que la cupidité et la corruption des nouveaux riches. Pourquoi alors harceler le Président Congolais?

De même, Kabila peut très bien être comparé un à de Gaule fort affectionné par les Français: quand ce leader est arrivé au pouvoir, il a dû suspendre l'exercice des droits politiques des Français pour répondre à la nécessité historique de son temps, de fonder la 4ème République française, et ce faisant il n'a même pas associé les partisans communistes qui l'ont aidé à triompher de Pétain. Kabila a dû, lui aussi, sa vocation et la situation du pays l'exigeant, suspendre, par un pouvoir d'urgence et d'exception, non pas les droits de la personne mais les droits politiques de manifester publiquement, à la fois, pour empêcher les mobutistes qui n'ont pas désarmé de revenir au pouvoir et pour préparer une plate-forme de la 3ème République congolaise. Mais, personne n'a écouté la voix de la raison. L'opposition interne a été exploitée et a donné aux ennemis de notre pays la raison de justifier l'attaque dont celui-ci est victime.

Pr Gérard Buakasa

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