Je vous prie de trouver ci-joint un papier
de fond comportant des éléments d'analyse pour la recherche de solution négociée au
conflit qui sévit dans notre pays. Juriste de formation travaillant à l'extérieur du
pays depuis quelques années (mais toujours en vacances au pays), j'ai décidé de
rédiger ce papier, en évitant de patauger dans l'injure, les pleurnichages sur notre
sort, des jugements de valeurs ou le militantisme en faveur de tel
ou tel autre camp. Je me contente d'analyser les faits et de proposer de solutions pour
l'intérêt de la RDC.
C'est ma contribution par rapport à ce qui se passe dans notre pays qui risque de
sombrer...
Je peux être joint à cet adresse éléctronique des amis : tshamala@télécomplus.sn
J. Tshimona Bitoka
REPUBLIQUE
DEMOCRATIQUE DU CONGO (RDC) :
Trois décennies pour une stabilite politique
introuvable
A tous les enfants
de la RDC,
A mon fils chéri Jedhy et son amie Jeny;
afin quils connaissent un jour la joie de vivre dans Une RDC stable et prospère ...
INTRODUCTION
En moins de 24 mois, la République
démocratique du Congo (RDC) connaît une deuxième rébellion, qui oppose les Forces
gouvernementales aux rebelles Banyamulenges soutenus par les armées rwandaise, ougandaise
et dans une certaine mesure, burundaise. Au mois de mai 1998, ces Armées avaient déjà
aidé Kabila à chasser Mobutu et à prendre le pouvoir à Kinshasa. Les forces
gouvernementales, quant à elles, bénéficient de l'appui militaire de l'Angola, du
Zimbabwe, de la Namibie et du Tchad.
Pour bon nombre de Congolais, les enjeux de cette
deuxième rébellion sont à priori difficiles à cerner tant les intérêts défendus par
les uns et les autres sont divergents et contradictoires :
- Les Banyamulenges revendiquent entre autres, le droit à la
nationalité congolaise et le partage du pouvoir avec Kabila, qu'ils ont aidé à arriver
à Kinshasa;
- L'Ouganda, le Burundi et le Rwanda se servent des
Banyamulenges pour anéantir les menace d'agression que représentent les rebelles hutu
rwandais et burundais, les ex. Forces armées rwandaises (FAR) et les rebelles ougandais
qui opèrent depuis le territoire de la RDC. En conséquence, ces pays s'évertuent à
vouloir créer une zone de sécurité dans la région du Kivu;
- L'Angola tient à empêcher l'Union pour l'indépendance
totale de l'Angola (UNITA) de se servir du territoire congolais comme base arrière et à
sécuriser la zone de l'embouchure du fleuve congolais en vue de l'exploitation du
pétrole;
- Les anciens mobutistes et les aigris du régime
Kabila s'associent aux Banyamulenges pour tenter de revenir au pouvoir.
Au delà de cette série d'unions contre nature, une
évidence est pourtant défendable. Elle s'énonce en termes de stabilité politique. En
effet, Il ne pourra y avoir de démocratie, de partage de pouvoir et de développement
économique durable en RDC sans stabilité politique. De même qu'il n'y aura pas de
sécurité et de paix dans la région africaine des Grands-Lacs sans une RDC politiquement
stable. La stabilité doit être comprise au sens d'institutions stables élaborées dans
un cadre constitutionnel concerté et de la création d'une Armée véritablement
nationale capable de garantir la sécurité intérieure et d'empêcher que les bandes
armées ne se servent du territoire congolais pour déstabiliser les pays voisins.
Inversement, les pays voisins devront, par leur manière
de gouverner, s'abstenir de produire des réfugiés politiques dont la seule voie de
survie serait de lutter, afin de s'organiser en résistance armée pour s'octroyer des
espaces de liberté.
Pour façonner la stabilité utile au développement de la
RDC, nous proposons dans ce papier, une double approche. Il s'agit d'une part, d'imposer
à Kabila une ouverture politique sur le plan interne et d'autre part, de considérer,
dans un cadre global, l'ensemble des problèmes qui se posent à la région des
Grands-Lacs depuis le début de la rébellion du Front patriotique rwandais (FPR) à ce
jour.
I LES FACTEURS INTERNES DE
STABILITE
1. Accepter Kabila comme Chef
d'Etat de la transition
Pour la majorité des Congolais, Kabila est un moindre
mal dans l'environnement actuel de la RDC malgré les erreurs politiques qu'il a
commises pendant une année de pouvoir (1). Par rapport aux Banyamulenges et leurs alliés
réunis dans le Rassemblement congolais pour la démocratie (RDC), Kabila jouit d'une
certaine légitimité qui tient aux éléments suivants :
- Il est congolais de souche contrairement aux
"véritables leaders" de la RDC qui sont d'origine ou d'expression rwandaise;
- Il a chassé Mobutu et mit fin à la dictature la plus
féroce;
- Il n'a pas collaboré avec Mobutu considéré comme le
destructeur du Congo;
- Il appartient au lumubisme, courant politique qui a
toujours défendu le nationalisme et l'intégrité territoire de la RDC;
- Il n'est pas l'homme des puissances occidentales qui, aux
yeux des congolais, ont été les soutiens de Mobutu et dont certains jusqu'au bout (2).
L'histoire aura retenu qu'en l'espace de 15 mois, les
populations ont eu deux attitudes différentes face à des rébellions qui, dans les deux
cas, ont recouru aux mêmes méthodes et à la même stratégie. En mai 1998, les
troupes de l'Alliance des Forces Démocratiques pour la libération du Congo (AFDL)
étaient accueillies en libérateurs et, en août 1998, les mêmes populations ont
infligé les supplices du collier aux rebelles de la RCD et leurs alliés, en les
brûlant vifs dans le rues de Kinshasa.
Au delà de ce qu'en pense Mzee Kabila (qui estime que
c'est totalement grâce à lui que cette mobilisation s'est faite), cette double attitude
des populations a une explication. Elle est d'abord l'expression du refus par les
Congolais d'accepter l'humiliation de la domination rwando-ougandaise et ensuite, c'est la
matérialité de l'existence du nationalisme congolais.
Au fil des années, les Congolais ont cultivé un
sentiment de vouloir vivre ensemble. Les appels à la sécession lancés au Katanga
en 1993 n'avaient été que partiellement suivis. Les nouvelles générations ont voué
les velléités sécessionnistes au grenier d'histoires. Au lieu de la partition de la
RDC, elles défendent plutôt l'idée d'un Etat fédéré.
2. Imposer à Kabila une réelle ouverture politique
Les Congolais doivent contraindre Kabila à une réelle
ouverture politique, laquelle devra également être soutenue par la Communauté
internationale. En suspendant unilatéralement les activités des partis politiques et en
excluant de l'exercice du pouvoir certains Congolais qu'il a trouvés au pays, sous
prétexte qu'ils sont de "mobutistes", Kabila a envoyé à la face du monde les
signaux de vouloir faire du mobutisme sans Mobutu.
Son acceptabilité au niveau de Kinshasa a été
difficile. Dans leur deuxième rébellion, les Banyamulenges voulaient profiter des
relations difficiles entre Kabila et les populations de Kinshasa pour réussir leur coup.
Mais ils n'ont pas compter avec le nationalisme congolais.
En effet, le processus démocratique initié à la
Conférence nationale souveraine (CNS) en 1991 est irréversible. Personne ne peut
l'arrêter unilatéralement sans en payer les frais.
En Ouganda par exemple, Museveni a dû négocier avec
toutes les forces politiques avant de décréter l'expérimentation du concept de la
démocratie sans parti (3). En RDC, l'ouverture politique, une des conditions sine
qua non pour détendre la tension interne, doit consister en la levée de la
suspension de partis politiques, en la limitation du nombre de partis politiques au plus
raisonnable, en l'élaboration d'un cadre constitutionnel et institutionnel concerté, en
la nomination dans un premier temps d'un parlement de transition sur des bases de
représentativité régionale et en la relance de l'activité de la production avant
l'organisation des élections.
Si Kabila ne va pas au devant des événements, c'est le
peuple qui le lui imposera de façon violente. Avec la deuxième révolte des
Banyamulenges, l'AFDL, le cheval de bataille de Kabila, a été condamné à mort.
L'argument selon lequel l'activité politique doit uniquement être menée au sein de
l'AFDL n'est plus défendable.
L'ouverture politique doit être prudente et faite en
dialogue avec une opposition interne crédible pour ne pas rééditer l'exploit malheur
d'une centaine de partis politiques connu en 1990 (4). Ce drôle d'arène politique
entretint une confusion qui profita largement au camp Mobutu et prolongea inutilement la
période de transition de deux années convenue à la CNS.
D'autre part, l'option prise par Kabila d'organiser à
tout prix les élections au mois de juin 1999 est irréaliste. S'entêter d'agir suivant
le binôme élections égalent démocratie et par conséquent, légitimité et
acceptabilité sur le plan international, rendrait le pays ingouvernable. Considérant le
degré de délabrement avancé du pays et la fragilité des institutions, il serait
souhaitable que les forces politiques congolaises s'accordent sur une période de
transition plus raisonnable (au maximum 5 ans), au cours de laquelle, les nouvelles
institutions seront testées, améliorées et consolidées.
Agir de la sorte serait faire preuve d'un réalisme vrai
et positif, sans lequel la RDC resterait un non Etat et une espèce de champ de guerre
dans lequel viendraient s'entraîner les armées africaines.
3. Constituer une opposition crédible
De l'Union sacrée de l'opposition à l'opposition
radicale, les opposants congolais ont fait preuve d'un grand manque de vision
stratégique. La satisfaction manifestée à l'égard de la démocratisation et
l'encouragement moral qui semblait lui être prodigué au début des années 1990,
poussèrent nombre des dirigeants de l'opposition, y compris ceux de l'opposition dite
radicale, à croire que les appuis étrangers de Mobutu étaient en train de le lâcher et
qu'ils le forceraient à admettre une vraie démocratisation du pays.
L'excès de confiance conforta tellement l'opposition
qu'elle finit par la nuire. Elle commença par se montrer trop confiante et à concentrer
toute son attention sur les questions juridiques et constitutionnelles. Elle se détourna
de la tâche nécessaire mais extrêmement difficile qui consistait à former des
organisations locales et à mobiliser les masses pour des objectifs concrets et
réalistes.
Dans l'ensemble, l'opposition congolaise a mis tous ses
oeufs dans un même panier. Au delà des revendications politiques et juridiques tout à
fait compréhensibles, elle devra élaborer un projet de société alternatif contenant
des propositions de solutions aux problèmes vitaux qui se posent aux populations : la
stabilité de la monnaie, la réforme de la justice, la santé, l'éducation, la relance
économique, la réfection des voies de communication, l'insécurité, etc.
En général, l'attitude des opposants est
caractéristique d'absence totale de conviction dans ce qu'ils défendent et laisse
présager une volonté de prendre le pouvoir pour faire comme les autres : le pouvoir
pour le pouvoir. Que ce soit sous Mobutu ou maintenant, un poste ministériel suffit
à contenter un opposant et de lui faire automatiquement changer d'avis.
L'ouverture politique devra se négocier avec une
opposition rénovée, à qui on reconnaîtrait un statut et un droit de bénéficier du
financement de l'Etat. Dans de nombreux pays africains, notamment le Mali, le Burkina Faso
et le Sénégal, on discute déjà du statut de l'opposition et de son financement.
4. Conserver certains acquis de la CNS
Convoquée sous la pression de partis politiques
d'opposition, la Conférence Nationale Souveraine (CNS) n'a pas eu les mêmes résultats
que celles du Bénin et du Congo Brazzaville, dont le modèle avait fondamentalement
influencé la classe politique congolaise.
Dans les deux premiers exemples, les dictateurs
acceptèrent volontairement de convoquer une telle Conférence, mais en reconnurent la
légitimité et s'inclinèrent devant l'expression souveraine du peuple. Dans les deux
cas, les dictateurs comparurent devant les représentants du peuple réunis en Conférence
et ils allèrent à Canossa, faisant un mea culpa public.
En RDC, la question a plus porté sur les dures réalités
du pouvoir : le Président Mobutu allait-il accepter de s'incliner devant une telle
Assemblée ? La suite des événements a montré qu'il n'en avait pas le moins du monde
l'intention.
Cependant, en dépit de son échec général par rapport
surtout à la nouvelle dynamique et au changement des moeurs politiques qu'on en
attendait, la CNS a tout même apporté une contribution notable à la vie politique en
RDC.
A son crédit, on mettra d'abord l'élaboration d'une
série de changements constitutionnels et le début de la naissance d'une culture
politique. Avec un peu de volonté politique, certains actes adoptés et accords signés
à cette époque, auraient pu apporter au Zaïre, un début d'espoir. Ensuite, la CNS a
crée une vingtaine des commissions qui ont fourni un travail remarquable dressant l'état
général du pays après trente années de mobutisme et proposant de solutions de sortie.
La CNS a enfin élaboré un plan de gouvernement de
transition de deux années et a rédigé un projet de constitution qui devrait être
soumise à un référendum. Dans le fond, ce travail reste pertinent et devrait inspirer
le nouveau pouvoir.
En définitive, la CNS a jeté les bases de la création
d'une nouvelle société et culture politiques : un cadre politique multipartiste, un
projet de constitution et une société civile plus ou moins représentative de l'opinion
publique. Ces acquis ne doivent pas disparaître, au contraire le nouveau pouvoir devra
s'en inspirer plutôt que de chercher à "réinventer la roue".
5. Gouverner de manière
professionnelle et responsable
Le Gouvernement d'union nationale, ce à quoi la RDC
aboutirait en cas d'ouverture politique, a montré ses limites. Il produit un mélange
hétéroclite difficile à gérer, en ce qu'il met ensemble des gens qui n'ont en commun
que la volonté d'afficher un semblant de réconciliation nationale.
Pour être représentatives, les différentes versions du
Gouvernement Kabila ont réuni des personnes aux expériences douteuses et discutables.
Elles proviennent de différents horizons : les militants de la première heure à l'AFDL,
les aigris du mobutisme, les opposants en mal de positionnement, les étudiants de
carrière des universités européennes (les mikilistes), la progéniture de figures
historiques, les professeurs d'université, les membres du clan présidentiel, les alliés
et les amis du Président .
Les éléments importants qui font l'efficacité des
gouvernements manquent cruellement, à savoir l'expertise, le savoir-faire et
l'expérience.
S'il est vrai que tout pouvoir a besoin des fidèles à
ses débuts pour consolider son assise, il est également vrai qu'en cette période de
mondialisation, où la concurrence est rude entre Etats, les affaires publiques doivent
être gérées avec rigueur et expertise. C'est seulement à ce prix qu'un pays détruit
par trente années de gabegie comme la RDC, pourrait regagner la confiance des
investisseurs.
Au lieu de tabler uniquement sur la représentativité et
la fidélité politiques, le gouvernement
d'ouverture devra être un mélange des politiques et des
technocrates. Les postes nécessitant des connaissances pointues devront être attribués
aux personnes qui ont fait leur preuve ailleurs.
Un des bons choix qu'a pu faire le Président Kabila,
même si l'origine katangaise de la personne choisie peut faire matière à discussion,
est la nomination de l'actuel gouverneur de la Banque centrale. Cet ancien cadre de la
CitiBank où la méritocratie est la règle, a surtout été choisi grâce ses
compétences techniques. La démonstration a été faite avec la réforme monétaire, non
parfaite certes, mais qui augurait, n'eut été le conflit actuel, un début prometteur .
6. Arrêter la "Katangalisation" de l'Etat
Sous Mobutu, ce fut la "Ngbadisation" (5) de
l'Etat avec son corollaire l'appropriation sauvage des services de l'Etat par les membres
du clan présidentiel : à titre d'exemple, 80 % des généraux étaient de sa région
voire de son clan. Les services de renseignements militaire et civile, véritables
terreurs des masses, étaient tenus à 90 % de main de fer par des personne n'ayant aucune
mérite technique sinon celle d'appartenir au clan présidentiel. La conséquence fut la
prise en otage du Chef de l'Etat par son propre clan. En cautionnant cette forme de
gouvernance, Mobutu était devenu complice de sa propre mort. Il n'acceptait pas de
critique même constructive. Ceci a inévitablement conduit à la faillite de l'Etat.
Depuis l'arrivée au pouvoir de Kabila, on assiste à un
remake version "Katangalisation" ou mieux à la
"balubakatangalisation" du pouvoir (6). A titre d'illustration, tous les postes
clé sont occupés par les gens de sa région (le Katanga) : le neveu de Kabila - sans
mérite personnel - est Ministre de l'intérieur et numéro deux du régime, son fils de
28 ans (qui pourrait rappeler à certains, le tristement célèbre défunt Sadam Hussein,
fils de Mobutu) est Chef d'Etat Major Général, son cousin est Ministre de la Justice,
son autre cousin est Chef de la police, le Ministre des transports est de sa région et
l'Ambassadeur de la RDC en Belgique est Katangais. Bref, le pouvoir est entre les mains
des katangais.
L'ancien PDG de la Gécamines (Société minière du
Katanga), qui était un des complices de l'ancien régime dans le trafic illicite des
matières premières (cobalt), est actuellement conseiller à la Présidence parce que
"Mulubakat" comme Kabila.
Son collègue de la Régie de distribution d'eau, qui a
exactement joué le même rôle sous l'ancien régime, en gérant relativement bien sa
boite, a croupi en prison.
Plus grave encore, l'ancien gouverneur du Katanga sous
Mobutu, le "mulubakat" Gabriel Kyungu wa Kumwanza, celui-là même qui a
organisé le nettoyage ethnique des kasaiens au Katanga, a été nommé
Ambassadeur de la RDC au Kenya.
Avec un tel népotisme, comment veut-on que pendant la
bataille de Kinshasa, certains militaires congolais ne rejoignent pas la rébellion,
demandant comme à l'époque de Mobutu que les katangais défendent leur pouvoir?
Lorsqu'on connaît la qualité et les mérites des cadres
congolais travaillant en RDC, à l'étranger (dans le Système des Nations-Unies par
exemple) et du désir qu'ils les anime de contribuer au développement de leur pays après
la chute de Mobutu, on peut se demander comment Kabila veut-il relever le défi de la
reconstruction nationale, en ne comptant que sur les cadres de sa région natale.
7. Solutionner le problème de la nationalité des
Banyamulenges au Kivu
Cette question est un vrai serpent de mer. Elle a
malheureusement toujours été traitée avec une charge émotionnelle qui ne facilite pas
la recherche pacifique d'une solution durable. Le clou du problème est principalement
foncier : le partage de terres dans une région à forte densité de population.
· Qui sont les Banyarwanda ou Banyamulenges ?
D'après les thèses défendues par de nombreux
historiens, les Banyarwanda (ou personnes d'origine ou d'expression rwandaise) proviennent
de Masisi et de Uvira et Fizi (appelés également Banyamulenges). Les régions habitées
par ces populations faisaient partie intégrante du Royaume du Rwanda, avant que le
traité de Berlin, en 1885, en traçant les frontières actuelles ne l'attribue au Congo
belge.
Selon les mêmes thèses, ces anciennes provinces
rwandaises annexées à la colonie belge ont gardé leurs populations d'expression
rwandaise devenues juridiquement congolaises.
De 1937 à 1959, les Belges (qui avaient le mandat sur le
Rwanda-Urundi) ont transplanté dans ces régions des travailleurs rwandais pour cultiver
les plantations de thé et de café au Kivu et travailler dans les mines de cuivres du
Katanga. Les transplantés se sont ensuite installés sur des terres achetées aux chefs
coutumiers locaux.
Plus tard, entre 1959 et 1972, il y a eu une troisième
vague d'immigration, constituée de réfugiés politiques et d'immigrants clandestins
fuyant les troubles socio-politiques de l'après révolution hutu en 1959. Ces populations
ne se sont pas faites enregistrer comme réfugiés politiques ; elles pénétrèrent au
Zaïre et s'installèrent.
Si l'analyse historique des différentes vagues de
migrations est facile à cerner, il est plus difficile d'identifier correctement l'origine
de ces populations. Des échanges matrimoniaux et des migrations internes ont brouillé
les origines des uns et des autres. La relative aisance avec laquelle les papiers
d'identité sont obtenus et falsifiés et l'absence des archives sur l'état civil en RDC
accentuent aujourd'hui la confusion.
· Un conflit foncier dans une région à forte
densité des populations
La notion de terres vacantes n'existe pas dans les
structures socio-économique des peuples de l'Afrique des Grands-Lacs. Tous les espaces
même inhabités ont des propriétaires. Pendant la colonisation, le natif et l'immigrant
étaient tous soumis et contrôlés par le pouvoir colonial.
Avec l'indépendance, s'est posé le problème épineux
des immigrants installés par le colonisateur sur les terres ancestrales. Par ailleurs, la
venue d'émigrants qui s'installent sur des terres non occupés, et qui achètent des
droits d'occupation avec les complicité de chefs coutumiers est à la base de nombreux
conflits.
· Qu'en est-il de la nationalité des Banyarwanda
En 1972, par une ordonnance présidentielle, les
Banyarwanda ont obtenu en bloc la nationalité zaïroise. En 1981, cependant, ces centaines
de milliers de Banyarwanda ont perdu leur nationalité zaïroise, par décision du
Parlement.
Il leur a été reproché, à tord ou à raison, le manque
d'intégration. Ils sont considérés comme étant peu disposés à pratiquer
l'intégration sociale : l'endogamie est chose répandue. Ils sont également
accusés de pratiquer le choix sélectif en matière de prestation de services. La
redistribution du travail et des postes s'effectue dans le groupe ou en appelant à
l'étranger d'autres personnes du groupe (7).
Les Banyarwanda détiennent généralement deux cartes
d'identité, l'une rwandaise et l'autre zaïroise. Ceci permet d'échapper aux obligations
nationales ou d'obtenir des avantages en se réclamant de la nationalité la plus
favorable. Or, la nationalité zaïroise est une et indivisible, selon la loi.
Cette attitude constitue l'une des fracturations les plus
sensibles que ressentent les nationaux, qui ont encore constaté que ceux auxquels le
Zaïre a tout donné, y compris la nationalité, étaient tous rentrés au Rwanda en 1994
comme Rwandais à la faveur des changements qui s'y étaient produits avec la prise du
pouvoir par le FPR (8) .
· Les atouts des Banyarwanda
Les Banyarwanda, particulièrement les Tutsi, se sont
soudés dans leur immigration et dans l'adversité. Ayant dès l'origine reconstitué
leurs structures politiques, ils ont intensifié leur identification au fur et en mesure
qu'ils étaient considéré comme étranger.
Développant une stratégie d'investissement économique
et non de reconquête politique, ils ont acquis une puissance économique. Ainsi, ils ont
obtenu plus de force et dans le même temps se sont faits plus désigner comme intrus.
D'aucuns pensent même que si Museveni ne s'était pas
résolu à aider Kagame à prendre le pouvoir à Kigali, c'est lui qui aurait perdu son
pouvoir à faveur des réfugiés rwandais.
· Quelles sont les catégories des Banyarwanda vivant
en RDC ?
Par ce qui précède, il est démontré que les
Banyarwanda (ou Banyamulenge) habitant la RDC peuvent être classés en trois grandes
catégories :
- les réfugiés et les clandestins.
Si la nationalité congolaise des autochtones est
indiscutable, le Gouvernement congolais est aujourd'hui incapable d'établir objectivement
la distinction entre les individus appartenant aux trois catégories susmentionnées et
pour des raisons évidentes :
Certaines personnes de catégories différentes ont des
liens de parentés entre elles;
- Il n'existe pas en RDC d'archives d'état civil fiables;
- Toutes les personnes d'expression kinyarwanda sont liées
par l'unité linguistique, selon qu'elles sont Hutu ou Tutsi;
- Des Banyarwanda sont éparpillés dans toutes les régions
de la RDC.
Avec une telle confusion, il n'est pas exclut que M.
Bizima Kahara par exemple, un des leaders de la rébellion soit de la troisième
catégorie de Banyarwanda.
· Octroyer la nationalité congolaise aux Banyarwanda
Le problème de la nationalité appelle d'abord une
solution politique qui doit ensuite être sanctionnée par une norme juridique issue des
institutions de droit élaborées dans un cadre concerté. Autrement dit, l'Etat de droit
devra précédé le règlement du contentieux de nationalité dans le Kivu. Défendre
l'inverse, c'est vouloir serait une supercherie politicienne dangereuse. Trois dimensions
devront être prises en considération :
- L'octroi individuel de la nationalité congolaise;
- L'intégration des Banyamulenges dans la nation congolaise;
- Le partage des terres entre les Banyamulenges et les autres
ethnies du Kivu.
Ces terres ne devront pas nécessairement être celles du
Kivu, région qui connaît d'énormes problèmes de densité des populations. Elles
pourraient tout à fait être celles des autres régions de la RDC, afin de faciliter
l'intégration des Banyamulenges en RDC. A l'instar de leurs cousins Peulhs de l'Afrique
de l'Ouest, les Banyarwanda peuvent garder leur propre identité et assumer loyalement la
nationalité qu'ils portent : un Peulh reste Peulh, mais il est soit Sénégalais, soit
Malien, soit Nigérien, soit Burkinabé, etc.
8. Réintégrer les anciens mobutistes
La qualification mobutiste désigne des congolais
qui ont étroitement collaboré avec le régime du Maréchal Mobutu. Dans
l'imaginaire collectif, ils sont considérés au même titre que leur défunt chef, comme
les hommes par qui les malheurs sont arrivés au pays.
A la chute de Mobutu, craignant les représailles, ceux
qui se sont particulièrement sentis coupables, ont quitté le pays pour se réfugier à
l'étranger.
Parmi les anciens mobutistes, certains ont accumulé des
richesses personnelles colossales, évaluées en millions de dollars. Ils sont ainsi
personnellement plus riches que l'Etat congolais lui-même. Aussi longtemps qu'ils seront
à l'étranger, ces Congolais constitueront un danger pour la stabilité du pays.
Si les Congolais, un peuple sans rancune, acceptent qu'ils
rentrent au pays, afin d'investir l'argent qu'ils ont détourné dans la reconstruction du
pays, ils ne supporteront pas toute approche qui viserait à rétablir les anciens
mobutistes au pouvoir par la force. Ce serait une porte ouverte à une guerre civile et
l'effondrement de tout espoir de voir la RDC retrouver la stabilité.
II LES FACTEURS REGIONAUX DE STABILITE
1. Un constat amer
Peu d'efforts ont été déployés pour discuter sur les
causes des conflits qui surgissent dans la région des Grands-Lacs. La situation aurait
déjà évoluée si les Africains, l'OUA et l'ONU avaient été moins laxistes. Le laxisme
dans le traitement des exactions du régime Habyarimana sur les Tutsi a engendré le
génocide des Tutsi et des Hutu modérés en 1994, les massacres des Hutu à Kibeho en
1995, ceux de réfugiés Hutu à l'est du Zaïre entre 1996 et 1997, etc.
Actuellement, tout se passe comme si après la complicité
franco-Hutu dans le génocide de Tutsi en 1994, les américains ont à leur tour épousé
la cause des Tutsi, vainqueurs de la guerre du Rwanda.
Si on considère qu'il y a de bonnes et de mauvaises
destructions de vies humaines, où et quand s'arrêtera le cycle de violence ?
Une approche globale des questions auxquelles sont
confrontées le Rwanda, la RDC, l'Ouganda, le Burundi et l'Angola s'impose. Il faudra
apporter aux différents protagonistes, dans un cadre serein, un éventail d'éléments
politiques, juridiques et de sécurité susceptibles de conforter la réconciliation, la
paix et la stabilité dans la région.
Il s'agit également d'identifier froidement les
problèmes réels et de proposer des mesures visant le partage du pouvoir, l'introduction
des équilibres requis dans les armées devenues le support politique des gouvernants, la
sécurité aux frontières, la revitalisation de processus de démocratisation,
l'établissement d'institutions soutenant le régime de droit, y compris un système
judiciaire indépendant accessible à tous et une administration responsable, etc.
2. Tous les Hutus rwandais ne
sont pas des génocidaires
Parmi les Banyarwanda, il y a des Hutu et des Tutsi.
Curieusement, toutes les démarches de gouvernements du Rwanda et de l'Ouganda visent
uniquement à défendre les Tutsi. Ces Etats laissent leurs armes traquer et massacrer des
Hutu dans le Kivu sous prétexte qu'ils sont tous génocidaires. Pour le même motif, des
milliers de Hutus croupissent dans les prisons rwandaises.
Il n'y a pas de peuple, ni d'ethnie de criminels. Il y a
chez tous les peuples et dans toutes les ethnies, des criminels qui, en tant que tels,
engagent leur responsabilité et doivent répondre individuellement de leurs actes.
3. Kabila doit-il négocier avec les Banyamulenges
?
Pousser Kabila à négocier à tout prix avec les
Banyamulenges en signe d'ouverture politique, indépendamment des autres problèmes de la
RDC et de la région des Grands-Lacs, serait une fuite en avant qui conduirait à des
situations difficiles à gérer.
Dans le cadre d'une approche globale, au même titre que
les Banyamulenge, il faudra aussi donner la parole aux rebelles ougandais, aux milliers de
Hutus rwandais et burundais, ceux qui ne sont coupables d'aucun crime, mais auxquels les
pouvoirs Tutsi de Bujumbura et de Kigali ainsi que celui de Kampala ont inoculé la peur
de vivre chez eux.
CONCLUSION
Le retour de la paix à Bangui en RCA, la chute de Mobutu
sans grande effusion de sang à Kinshasa, le cessez le feu entre l'Ethiopie et l'Erythré,
le retour au pouvoir du Président démocratiquement élu en Sierra-Leone, le règlement
discutable du conflit Lissouba-Sassou au Congo Brazzaville, le cessez le feu en
Guinée-Bissau, la neutralisation de la mutinerie au Lesotho, etc. sont autant d'exemples
à travers lesquels les africains ont tenté de régler par eux-mêmes leurs problèmes
ces derniers années.
Ce règlement est surtout l'oeuvre des pays anglophones
d'Afrique : le Nigeria et l'Afrique du Sud. Dans certains cas, ces deux géants africains
sont été soit accusé d'hégémonisme (Nigeria) et soit taxé de jouer un double jeu
(Afrique du sud). Dans certains conflits, l'Afrique du sud prêche le règlement négocié
et fait aussi le business avec une des deux parties au conflit (la vente d'armes).
Cependant, malgré les camouflets qu'il a personnellement
subis dans ses nombreuses médiations (deux fois de la part de Kabila) et les critiques
que suscitent la récente intervention des troupes sud africaines au Lesotho, Nelson
Mandela est l'élément modérateur de la diplomatie africaine naissante tandis que
l'Angola de Dos Santos et le Nigeria de Abacha, en sont les bras militaires.
Les grands absents du paysage sont les pays francophones,
qui ont tenté de ressaisir avec l'initiative du Président Omar Bongo de réunir ses
collègues pour statuer sur le conflit en RDC et l'intervention militaire du Tchad en RDC.
Le Cameroun par exemple, observe bizarrement un silence pesant, au moment où son voisin
géant d'Afrique centrale traverse des zones de turbulences contagieuses.
Si les Africains ont finalement compris qu'il faut se
prendre en charge avant de compter sur l'Occident, il faut noter que leur diplomatie est
encore embryonnaire et mal coordonnée : elle est essentiellement axée sur la défense
des intérêts vitaux et le désir d'hégémonie. Elle manque en plus de
contenu et de forum d'expression, l'OUA étant l'ombre d'une Afrique en
dérive.
Analyse faite, cette diplomatie doit d'abord mûrir dans
l'Afrique des régions avant d'éclore à l'ensemble du continent. La constance du
discours de Nelson Mandela sur le règlement négociée des conflits et son expérience en
Afrique du Sud doivent lui servir de socle. Lui qui a connu les humiliations les plus
abjectes, lui qui connaît le prix de la liberté, lui qui connaît le sacrifice du sang,
a oublié et pardonné pour que puisse germer la stabilité politique nécessaire au
développement économique durable.
Neuf ans après le discours du Président Mitterand à la
Baule, invitant les dirigeants africains à démocratiser pour bénéficier de l'aide
occidentale, l'état d'avancement des démocraties devra interpeller les élites
africaines. Quelle démocratie l'Afrique veut-elle appliquer ? La démocratie est-elle une
valeur universelle transposable d'un continent ou d'un pays à l'autre ? Ces questions
restent ouvertes et sont plus que jamais d'actualité. Le philosophe sénégalais Cheikh
Hamidou Kane, quant lui, propose l'exploration de deux pistes à ce sujet :
a) L'adaptation des concepts reçus de l'Occident, y
compris la démocratie, à l'environnement socioculturel africain;
b) L'intégration africaine sur une base régionale. Selon
lui, celle-ci est susceptible d'imprimer une nouvelle dynamique au développement de
l'Afrique.
III L'AUTEUR
J. Tshimona Bitoka :
Congolais (RDC), né à Kolwezi au Katanga, il est juriste de formation. Observateur
assidu de la scène politique de son pays, il a écrit plusieurs articles d'analyse,
notamment le Zaïre de Mobutu ou le pouvoir du sexe. Dans ce papier, il donne sa
vision des faits - une vision dénuée de toutes considérations partisanes - au moment la
machine diplomatique semble se mettre en branle, afin de trouver une solution politique
négociée au conflit qui sévit dans son pays.
1. " Kabila, qui a été,
si je puis dire, employé pour nettoyer le Kivu et qui s'est retrouvé presque sans le
faire exprès, à la tête d'un pays continent, alors qu'il n'était pas forcément fait
exactement pour ce rôle", Charles Josselin, Ministre français de la coopération et
de la francophonie, déclarations faites sur les ondes de RFI, août 1998.
"Le président Kabila n'était évidemment pas
préparé à gouverner. Toutes ses expériences précédentes étaient des opérations de
petite envergure : Il faut cependant noter une chose : il est passé en moins d'un an au
poste de porte parole de l'Alliance à celui du Président. Les gens stupides ne montent
pas en grade aussi vite", Daniel Simpson, Ambassadeur des USA à Kinshasa, Center for
strategic and international studies, 1 juillet 1998.
2. Mobutu est une créature américaine de
la Guerre froide. D'aucuns n'ignorent que ce sont les américains d'abord et plus tard les
français, qui ont renforcé le pouvoir de Mobutu pour s'en servir comme rempart contre
l'expansion du communisme en Afrique et comme "chantre" de la francophonie.
3. L'effondrement de l'Etat,
désintégration et restauration du pouvoir légitime, I. William Zartman, 1995.
4. Avec l'instauration du multipartisme, le
Zaïre comptait 260 partis politiques agréés.
5. Mobutu était du clan Ngdadi du
nord-Ubangi dans la province de l'Equateur.
6. Kabila est du clan Balubakat de la
région de Manono au Katanga.
7. La question de la nationalité au
Kivu, J.-P. Pabanel, 1995.
8. Déclaration du Gouvernement zaïrois à
la 46e Session du Comité exécutif du H.C.R, 1995. |