Il y a
parfois des coïncidences qui choquent parce qu'elles résument et révèlent, par
elles-mêmes, des situations en apparence complexes. En effet, est-ce par pur hasard que
toutes ces opérations militaires admirablement coordonnées et replongeant le Congo dans
des larmes et du sang, se déclenchent juste au lendemain de la réunion consacrée au
lancement de la Confédération des Etats des Grands Lacs ? Le Congo de Kabila a été
proprement écarté de ces concertations qui ont réuni le Rwanda, le Burundi, l'Ouganda
et la Tanzanie. Pourtant, Paul Kagame et Yoweri Museveni préparent déjà le tapis rouge
pour accueillir, au prochain sommet de cette lumineuse initiative, Arthur Z'Ahidi Ngoma ou
Bizima Kahara, comme nouveau représentant et maître du Congo. Combien de Congolais
sommes-nous prêts à cautionner et à nous réjouir d'une telle évolution de situation
dans notre pays ?
Le quotidien kinois, "La Référence
plus" du 5 août 1998, qui publie cette réflexion en a mis en évidence l'incisive
conclusion qui, comme un couperet, renvoie au leitmotiv de toute la population congolaise.
L'auteur de l'article invite en effet le Président Kabila à se tourner résolument vers
la recherche d'une solidarité interne en sollicitant ce peuple congolais qui a soutenu sa
mesure patriotique de rapatrier les soldats étrangers chez eux. Ce n'est donc pas le
moment d'écouter, précise-t-il, les extrémistes de différents bords auxquels il
faudrait imputer en grande partie la situation actuelle pour avoir induit le Chef de
l'Etat en erreur par des conseils suicidaires.
Mais, qui dit front intérieur pense à
tous les Congolais. Or, c'est au nom de la légitimité intérieure que les Banyamulenge
se sont prétendument insurgés, réclamant un traitement de faveur d'autant plus
insaisissable que ce sont eux qui, depuis l'avènement de l'Afdl au pouvoir, ont occupé
tous les postes stratégiques et été là où se gérait l'argent, dénonce le quotidien
kinois. Les personnes averties, ajoute-t-il, ne s'y laissent pas prendre. Nous sommes donc
bel et bien devant un complot conçu et préparé minutieusement par des gens
présomptueux que nous avons accueillis et auxquels nous avons naïvement fait confiance.
Car, les Tutsi ont une ambition dont ils sont déjà sûrs de sa totale réalisation:
coloniser et dominer toute la région des Grands Lacs.
La nouvelle agression rwandaise, sous le
paravent de la "rébellion" Banyamulenge, vient démontrer à tous ceux qui en
doutaient encore, qu'aucune cohabitation harmonieuse et pacifique avec les Tutsi n'est
envisageable dans la Région des Grands Lacs. Convaincus d'une hypothèse incongrue d'une
supposée supériorité naturelle, les Tutsi ne conçoivent leur cohabitation avec les
autres peuples de la région qu'en terme de subordination à leur hégémonie. Contrôlant
les plus hautes sphères de l'Etat dans tous les pays de la région, les promoteurs du
rêve "Hima" sont désormais décidés à s'assurer la plénitude de pouvoir au
sommet de l'Etat congolais. Que ce rêve soit réalisable, les Tutsi en ont pleinement la
conviction; et leurs exploits en Ouganda, au Rwanda, au Burundi ainsi que tout récemment
au Zaïre sont des catalyseurs d'une détermination qu'il conviendrait de prendre au
sérieux.
Qui alors peut efficacement s'opposer aux
ambitions des Tutsi sur le Congo en cours de rapide concrétisation ?
L'actuelle crise congolaise, surtout la
manière dont elle a paralysé toute la communauté nationale, met en exergue les
dysfonctionnents dramatiques et niaiserie d'une classe politique nationale incohérente et
continûment entortillée dans des querelles de clocher. Dès lors, ceux qui devaient
être les guides de la nation sont eux-mêmes incapables de saisir les enjeux du moment ou
de mesurer la portée réelle de leurs multiples déclarations. Ainsi, si le Rwanda
multiplie des agressions contre le Congo c'est parce que les stratèges Tutsi ont pris le
temps de nous observer, d'analyser la profondeur de nos divisions internes et de lire tous
les signes de faiblesse que la société congolaise dans son ensemble émet dans tous les
sens.
Le Rwanda n'est d'ailleurs pas la seule
force extérieure à envisager sereinement la colonisation du Congo. En Belgique et au
mois de mai dernier, un colonisateur belge à la retraite, M. Willy Maillants, a eu lui
aussi l'inspiration de profiter des circonstances pour tenter de rétablir l'ordre
d'antan. Ce qui alors semble avoir surpris tout le monde, Belges y compris, a résidé
dans la facilité avec laquelle l'ex-colonel de la Force Publique (coloniale) a réussi en
un temps record à mettre plusieurs pantins zaïrois dans sa remorque pour habiller sa
rocambolesque aventure. Et la crise actuelle montre que M. Maillants n'est ni le seul ni
le dernier à tenter pareille aventure au Congo.
La question essentielle qu'il convient
alors de se poser est de savoir si la majorité des Congolais est disposée à accepter
indéfiniment que notre pays serve de terrain de jeu à quiconque serait tenté d'opérer
une expérience coloniale à la veille du vingtième siècle ou de nous imposer des
dirigeants soumis à la volonté et aux intérêts étrangers à ceux du peuple congolais.
Il nous semble que l'affront rwandais exige un geste fort destiné à dissuader et à
prévenir les autres prétentions en gestation.
Au début de cette décennie, ce qu'on a
appelé l'"Union Sacrée" de l'opposition à Mobutu avait, en dépit de ses
multiples vicissitudes, permis de sceller un accord historique dans la classe politique
zaïroise dont l'application avait, non seulement hanté les nuits du vieux dictateur,
mais aussi jeté des bases sérieuses vers une société de responsabilité. Depuis lors,
beaucoup de formations politiques recourent à ce premier grand élan patriotique et
révolutionnaire de l'ère Mobutu sur lequel elles ne cessent de fonder, très
opportunément d'ailleurs, leur actuelle légitimité. Face aux agressions répétées de
l'étranger, nous croyons qu'une "Union Sacrée" de tous les Congolais et sur
des bases nouvelles s'impose rapidement.
Bien avant la mesure, oh combien
courageuse, du Président Kabila de rapatriement des militaires étrangers, le Chef de
l'Etat avait déjà, en dépit du refus ferme et des moult obstructions opposés à sa
démarche par ses anciens alliés, lancé le processus de la réconciliation nationale.
L'entretien avec Tshisekedi et les audiences successives accordées aux autres chefs des
partis politiques les plus en vue ont été des démonstrations révélatrices de ses
bonnes et opportunes intentions.
Incidemment ou à dessein, l'agression
rwandaise vient jeter de sérieuses hypothèques sur cette démarche. Faut-il croiser les
bras et laisser le Rwanda décider de ce qui doit se faire au Congo et comment cela doit
se faire en torpillant tout retour à la concorde nationale ou réagir en profitant de la
malheureuse occasion offerte par l'agression rwandaise afin d'accélérer le processus de
réconciliation amorcé et contrer les excessives visées expansionnistes des Tutsi ?
Après consultation avec de principaux
leaders d'opinion de la communauté congolaise de l'étranger, nous sommes parvenus à
nous convenir sur l'opportunité et l'urgence de convoquer toutes les Congolaises et tous
les Congolais dans une grande Assemblée générale en vue d'échanger des points de vue
sur la situation et proposer des solutions éventuelles les plus appropriées. Le lieu le
plus plébiscité pour la tenue de cette grande Assemblée reste, jusqu'à ce jour, la
ville de Bruxelles. La Coordination de l'AFDL à l'étranger a accepté de s'occuper de
l'organisation matérielle de cette séance. Toutefois, afin d'éviter tout aspect
partisan à la rencontre, nous souhaitons que l'invitation définitive soit lancée par un
groupe hétérogène de plusieurs formations politiques congolaises. C'est pourquoi, nous
invitons les autres partis qui se sentent aussi interpellés à nous rejoindre afin de
lancer, dans les meilleurs délais, cette invitation officielle générale.
Au-delà de l'humiliation subie, force est
de constater que de lourdes menaces pèsent sur l'intégrité du territoire national
congolais. Au nom du patriotisme, nous devons mettre une sourdine à nos jeux politiciens
traditionnels pour soutenir, de manière solennelle, significative, large et cohérente,
une démarche qui répond aux aspirations les plus profondes de tout notre peuple.
Traditionnellement, le rôle d'une opposition politique est indéniablement de s'opposer
en critiquant l'action du gouvernement en place. Mais, une opposition politique a
également un rôle plus positif: celui de proposer pour construire et d'éclairer
l'ensemble de la société sur les enjeux majeurs en présence. La situation explosive
régnante au Congo doit nous permettre de quitter les eaux de la courte vue et des
critiques quotidiennes stériles pour des défis d'envergure: celui d'éviter une nouvelle
colonisation du Congo en est un et celui de laver une humiliation rwandaise de trop en est
un autre. Nous avons le devoir immédiat de sortir et de triompher, ne fût-ce que
momentanément, de sempiternelles frontières particratiques pour nous inscrire dans une
grande action globale que nous imposent les circonstances.