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Lettre Ouverte à Monsieur Laurent D. Kabila,
Président de la République Démocratique du Congo
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Jean-Oscar Ngalamulume
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Washington, 5 Mars,1998

A Monsieur Laurent Désiré Kabila
Président de la République Démocratique du Congo, à Kinshasa/Zaïre


Monsieur le Président,

C'est avec beaucoup de peine que je vous lance cet appel, car la période que nous traversons nécessite la prudence et la solidarité nationale.

Devant la misère des plus abjectes dans laquelle vit notre peuple, et suite à de nombreux abus économiques et violations des droits de la personne qui sont commis dans notre pays; ma conscience m'interpelle et m'impose l'idée d'élever ma voix et de vous écrire cette lettre ouverte. Je me demande si j'ai le droit de vous écrire toutes ces choses auxquelles vous ne croyez pas. Mais il faut que je vous écrive parce que je voudrais, au nom de cette nation, voir disparaître les misères du peuple.

Monsieur le Président,

Dans le cas de notre pays, une évidence saute aux yeux. Trente sept années d'indépendance, c'est une durée suffisamment longue qui permet une réflexion profonde pour qu'apparaissent les tendances nouvelles.

C'est après l'observation juste des faits vécus de 1960 à 1965 et de 1965 à nos jours, que je voudrais vous exprimer ma conception d'État de droit dont le but est de garantir le bonheur et la prospérité du peuple.

"L'État kele nani? L'État kele nge, l'État kele munu, l'État kele beto".
Autrement dit, l'État n'est pas une chose, en tant que tel, il n'existe pas. Le terme État est pour moi, une représentation d'un certain nombre d'initiatives d'hommes et de femmes qui, ensemble, constituent sa réalité.

Monsieur le Président,

Dois-je vous rappeler que vers les années 1958 et 1959, à l'aube de l'indépendance, notre peuple avait opté pour un État de droit qui, de 1960 à 1965, connaissait le multipartisme, et qu'il s'était déjà doté d'une constitution démocratique avec tous ses attributs et ses pratiques? Cette expérience démocratique qui devait être soutenue par la classe politique, fut brutalement arrêtée par un coup d'État du 24 novembre 1965, alors que le peuple attendait des élections présidentielles prévues au mois de décembre de la même année.

De 1965 à 1997, les dinosaures, ces mêmes loups qui ont l'habitude de se déguiser en agneaux, ont de par leur comportement d'autrefois, comme celui d'aujourd'hui, favorisé le coup d'État qui ne pouvait dès lors que conduire le pays à l'émergence de la dictature à laquelle avait souscrite toute la classe politique de l'époque démocratiquement élue.

Monsieur le Président,

La prise de pouvoir l'année dernière par l'AFDL avait suscité d'énormes espoirs. Le peuple zaïrois qui avait vomi la dictature de Mobutu avait de ce fait soutenu votre action. Et cela à cause de l'irresponsabilité des acteurs politiques, des effets de la crise économique et sociale qui a paralysé la population et de l'échec d'un long processus de démocratisation sans aboutissement.

Naturellement; j'ai été de ceux qui avaient jugé bon, au nom de l'amour de la Patrie, de donner "The benefit of the doubt" à votre régime, tout en sachant que vous n'alliez pas reconstruire dans un an ce que le régime de Mobutu avait détruit en 32 années.

Je suis de ceux qui avaient reconnu que toutes vos intentions n'étaient pas négatives, lorsque les initiatives courageuses ont été prises par votre gouvernement notamment; la garantie de la sécurité des personnes et des biens. L'arrêt du désordre politique créé par les partis alimentaires de Mobutu et ses collaborateurs. Vous avez timidement amorcé la lutte contre la corruption et arrêté quelques dignitaires qui étaient à la base de la mauvaise gestion des affaires de l'État durant la deuxième République.

De part ces bonnes intentions, j'ai personnellement demandé aux gens de bonne foi de reconnaître que le régime de Monsieur Kabila a une bonne volonté de voir notre pays se développer.

Malheureusement, il s'avère que vous ne respectez pas vos promesses. Force est de constater; quelques mois d'après votre arrivée aux affaires, vous avez immédiatement supprimé la constitution existante, en promettant des élections dans une durée de deux années, vous vous êtes proclamé chef de l'État en vous arrogeant tous les pouvoirs constitutionnels, (l'Exécutif, le Législatif et le Judiciaire). Vous avez décidé seul de changer le nom du pays et ses symboles, sans une quelconque consultation ni du peuple, ni de notables, nommément: l'hymne national, le drapeau, les armoiries, etc...

Classiquement, vous avez décidé la suspension des activités de tous les partis politiques y compris le votre. Mais entre temps, vous êtes en train d'instituer doucement l'AFDL en parti-Etat. Vous continuez d'imposer des restrictions à la liberté de presse et d'Associations. Vous me direz que c'est de cette façon que Mobutu procédait. Je vous répondrais que vous vous êtes vengé sur une méchante moule, car toutes ces pratiques montrent clairement l'instauration d'une nouvelle dictature dans notre pays.

Monsieur le Président,

Le peuple zaïrois vient, en effet, de se désillusionner après l'imprudent enthousiasme de 17 Mai 1997. Il constate qu'il a été trahi, que le territoire national est envahi, la capitale investie, les frontières violées, l'armée nationale déconsidérée et humiliée. Tant d'épreuves et de deuils que de joie.

Vous dites à cette population que l'inflation est maîtrisée, les prix sont stabilisés, que le pouvoir d'achat est bon, que les fonctionnaires sont payés plus rapidement qu'auparavant, que la sécurité des biens et des personnes est garantie. Bravo, voilà les choses que j'aime bien entendre lorsqu'il s'agit du bonheur de mon pays. Donc, ce peuple est, d'après vous, Monsieur le Président, satisfait de ses conditions de vie, il est donc heureux, je m'en réjouis. Me permettrez-vous d'y regarder de plus près?

Sans tenir compte de l'opinion nationale, votre régime comme celui qui vous a précédé, a favorisé l'acquisition frauduleuse de la nationalité zaïroise par des étrangers qui vivent sur notre territoire. Et vous jurez, Monsieur le Président, tant pour vous que pour vos combattants, que leurs ascendants revendiquent éternellement, par toutes les voies, le droit de demeurer zaïrois.

Votre projet parviendrait-il à imposer la renaissance d'une Patrie forte et unie, ou à créer un foyer des problèmes dans la Région du Grands Lacs?
L'espérance que le peuple zaïrois avait en votre régime s'est transformée en doute à cause de vos nombreuses promesses non tenues. Je vous rappele que la patience a ses limites.

Monsieur le Président,

Vous devez savoir que la politique est un métier dur, parfois rude, mais plus agréable lorsqu'on est à l'écoute de l'expression nationale et externe.
Opposant virulent au régime mobutiste, j'avais naguère noté que le peuple zaïrois était immature; c'était plutôt la classe politique qui était pourrie; donc, il fallait la renouveler. Notre peuple a plein de coeurs généreux, d'âmes vaillantes et d'esprits rayonnants qui sont malheureusement dispersés, par manque d'un leadership averti. Ce peuple ne nous demande rien de spécial que d'être compris et mieux servi.

Gouverner est au premier chef un acte d'intelligence et de courage. Votre devoir était, que je sache, de nous dégager des liens honteux, c'est-à-dire, rompre avec les pratiques douteuses de la deuxième République, en établissant un État de droit et en créant les conditions nécessaires au développement socio-économique avant d'organiser les élections. Comme vous n'êtes pas en mesure de le faire, soyez sûr, Monsieur le Président, que d'autres fils et filles de notre pays le feront.

Gloire au héros qui nous libérera des anciennes habitudes, de l'immobilisme et de la confusion qui demeurent à la tête du pays. Le moment viendra ou ces mêmes filles et fils feront triompher les principes d'une bonne gestion de l'économie moderne qui sont joyeusement bafoués par votre régime. Ils en finiront avec l'État maoïste qui s'est installé d'une manière insolante au détriment du développement de notre pays. Dans le domaine économique, il ne suffit pas d'avoir des bonnes intentions. Il faut plutôt avoir une bonne dose du réalisme, c'est-à-dire, les moyens de ses ambitions avec un agenda clair et
précis.

Monsieur le Président,

Le pouvoir c'est quelque chose qui ne se marchande pas, ou bien on l'a ou on ne l'a pas, c'est l'un ou l'autre, vrai ou faux, plus ou moins, mais pas les deux à la fois. Dans le domaine politique, on reconnaît un bon leader par sa façon d'apparaître et de se comporter.

Pour ce faire, pendant les dix mois, je vous ai sérieusement observé: il s'avère que votre régime manque de clarté qui est due à l'immobilisme et l'incertitude que vous entretenez à la tête du pays. Vous avez malheureusement déçu la population en donnant un mauvais exemple. C'est triste pour votre personne, pour ceux qui vous entourent et pour notre pays qui a besoin d'une bonne politique de relance économique, fondée sur la liberté d'entreprise et de responsabilité. Vous avez, Monsieur le Président, gentiment confondu la
gestion d'un grand pays avec celle des villages d'où vous venez.

Aujourd'hui, tout concorde à dire que la situation politico-économique est confuse, personne ne me contredira si je déclare que vous êtes à la tête d'une organisation triste qui a besoin d'énormes ressources, voire même de "cach flow" pour honorer des engagements obscurs que vous avez contractés.
Personne n'est dupe, même la communauté internationale est au courant de toutes les démarches que vous entreprenez. Vous êtes à la tête, dis-je, d'une organisation, composée d'hommes et de femmes incapables de prendre des initiatives susceptibles de remettre le pays au travail. Le moment n'est-il pas venu pour que seules, les personnes compétentes, soutenues par les anciens immaculés de la deuxième République, se mettent au travail et reconstruisent le pays? Soyez sûr que l'histoire du pays ne se répétera plus de la même façon, comme celle du MPR, parti-Etat que vous semblez bien chérir.

Jean-Oscar Ngalamulume ( OWNCO@aol.com )

Président de la Convention des Institutions Démocratiques et Sociales (CIDES)


Mars 1998
P. O. Box 57460
Washington, DC 20036

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