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Patrice LUMUMBA ou l'exemple d'un héroïsme contesté
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Jean-Baptiste Ndeke
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Lumumba : un franc-parleur au sang chaud; un indiscipliné politique à la solde des communistes ou un visionnaire téméraire aux accents nationalistes?

Je confronte ce que j'ai oui-dire à ce que je sais maintenant par la lecture de l'histoire.

De l'oralité à l'écrit

Depuis quelques temps, des spéculations se font de plus en plus jour et insistantes non seulement sur la nécessité de redorer la figure de Lumumba mais aussi sur une éventuelle redébaptisation de Kinshasa en l'honneur du héros national. Outre le fait que je perçois cela comme des rumeurs non fondées, je tiens à considérer une telle tentative, si elle devrait jamais se réaliser, pour un retour éhonté vers un mythe qui n'ose pas regarder l'histoire en face.

Après la chute de la dictature, il faudrait bien comprendre le rôle et la figure de Lumumba car le règne de Mobutu a occulté et altéré, à tort d'ailleurs, certains aspects de la réalité historique de notre pays. 32 ans c'est long voire très long au point où le président Clinton, un peu agacé, disait de Mobutu : "Quand j'étais étudiant il était président, quand je suis devenu gouverneur, il était toujours président et quand je suis président il est encore président". Moi je dirais au contraire, "quand Lumumba est mort, je n'étais même pas encore né !" Qu'importe si ce qui fait autorité dans la vérité est passé de l'oralité à l'écrit; de la gérontocratie ou de la génération des cheveux gris à la spécialisation et à la maîtrise scientifique du domaine; de l'arbre à palabre aux débats parlementaire et juridiques, aux forums des média etc. Toutefois l'hiatus entre générations me parait encore et toujours perceptible, c'est-à-dire entre d'une part ceux qui ont connu l'odieuse colonisation et en portent encore parfois des stigmates, ceux qui ont dansé "Indépendance Tsha Tsha", et d'autre part, la génération montante qui n'a eu de cette période qu'un regard lointain des facettes choisies et souvent bigrement maquillées pour le besoin de la cause. En scrutant l'histoire, je trouve qu'il y a deux périodes importantes dans le parcours du héros : avant l'indépendance (le héros) et après l'indépendance (l'indiscipliné).

A. Avant l'indépendance : Le héros

Lumumba est le héros national, ai-je appris à l'école primaire. Sa mort est même parfois considérée comme un martyre au même titre que celle des victimes de la répression du 4 Janvier 1959.

1- La naissance du héros et l'histoire

L'histoire veut que ce soit le passage du général De Gaule à Brazzaville en Août 1958 qui ait fait tilt dans la conscience de cet employé de Postes l'amenant à insister pour le droit des congolais d'accéder, comme les autres peuples, à l'indépendance. Le Général en effet offrait aux congolais français la possibilité de choisir le statut de leur territoire : soit en faire un Etat indépendant et souverain, soit adhérer à la France au titre de territoire d'Outre-Mer. Lumumba, alors basé à Stanleyville (Kisangani), exaspéré par des atermoiements belges sur la question, adresse deux jours après, un Mémorandum au Gouverneur Général Belge au Congo demandant l'indépendance immédiate et l'intégration des leaders africains dans le groupe d'études censé former la Police nationale. Le Postier, qui dirige le Cercle des évolués, fonde en octobre 1958, le Mouvement National Congolais (MNC), premier Parti supra-ethnique, 8 ans après la fondation d'un autre plus tribal, l'Association des Bakongo pour l'Unification, l'expansion et la défense de la langue Kikongo (ABAKO) par Edmond Nzeza-Landu. Lumumba, lui, préconise :

- de préparer les masses et l'élite à assurer les affaires publiques

- de continuer le processus de démocratisation

- d'implanter la déclaration des droits de l'homme

- de sortir du néocolonialisme par la non-violence.

De retour de Accra où il participait à la All-African People's Conference, il tient un rassemblement populaire à Léopoldville cette fois, au cours duquel il déclare que l'indépendance n'est pas un cadeau de la Belgique mais un droit mérité du peuple congolais. Le lendemain, c'est au tour de l'Abako de tenir meeting. Celui-ci sera violemment réprimé créant ainsi des tensions dans la population. Le 8 janvier Kasa-Vubu est arrêté et le 12 l'Abako dissoute. Libéré, il fait un tour en Belgique. De retour, en Mai il ressuscite l'ABAKO qui s'appelle tout simplement l'Alliance des Bakongo.

Le 29 octobre 1959 d'autres Partis nationalistes rejoignent le MNC, notamment : - le Centre du Regroupement africain, - le Parti du Peuple, - l'Union de la jeunesse et, tenez-vous bien, - l'Union nationale du Rwanda.

Mais bientôt des tensions internes secouent le Parti qui se disloque en deux ailes : le MNC-Lumumba et le MNC-Kalonji. Les partis nationalistes dont le MNC en tête décident de boycotter les élections nationales prévues en Juin 1960. Une autre vague de violence explose et Lumumba est rendu responsable. Il est arrêté le 1er Novembre 1959 mais sera relâché afin de participer à la conférence de la Table ronde à Bruxelles en janvier 1960, où sera fixé l'indépendance du Congo pour le 30 juin 1960.

Un mois avant la date de l'indépendance, en Mai 1960, lors des élections nationales, le MNC-Lumumba obtient 33 Sièges, l'ABAKO 12 . Mais lors de la formation du gouvernement, c'est plutôt Kasa-Vubu qui est élu par les deux chambres, avec 159 voix contre 43, au poste de Chef de l'Etat; Lumumba est, avec ses 33 sièges, le Premier ministre. Etait-il déçu ou désillusionné ?

Bref, je retiens de cette période que Lumumba a :

- prôné et réveillé le sentiment national. Son mouvement s'ouvrait à tous, contrairement aux autres qui s'affichaient sans ambages régional ou tribal;

- présenté l'accession à l'indépendance comme un droit dévolu à tous de jouir de la liberté et de déterminer sa destinée;

- souligné la nécessité de rompre avec un passé autrement douloureux pour se prendre en charge en tant qu'adulte.

B. Après l'indépendance : l'indiscipliné

Cela peut paraître osé aux yeux de ceux qui ont fait de lui un mythe, mais laissons parler les faits historiques.

Le jour même de l'indépendance a lieu le premier acte d'indiscipline du premier ministre, ce qu'il convient d'appeler en langage courtois l'incident diplomatique.

1. Après les discours du roi Baudouin et du président Kasa-Vubu, Lumumba surprend le protocole, prend la parole, déplie des papiers soigneusement cachés et c'est l'incendiaire speech. Il se moque tout à la fois du protocole et des règles de préséance. Indiscipline ou héroïsme ? Besoin inavoué de porter à tout prix le chapeau sans doute. Ce que tu souhaitais est là, alors pourquoi cracher l'animosité ? Pauvre Lumumba, les élections ne t'ont pas hissé au poste que tu aurais sans doute voulu occuper; la postérité essaie en vain de te l'assurer ne serait-ce que dans l'imagerie populaire alors que l'histoire te le prive à tout jamais.

2. Et quand la crise née de la Force Publique donne l'occasion à Moise Tshombe et son CONAKAT(Confédération des Associations du Katanga) de passer du simple voeu fédéraliste à une factuelle sécession - le pas était si proche pour tarder à être franchi - Lumumba identifie judicieusement les coupables : les belges. Bravo. Mais on aurait tort de penser que ce sang chaud s'arrêterait là. Le premier ministre déclare la rupture des relations diplomatiques avec la Belgique et demande aux belges de quitter le territoire national dans les 12 heures. Mon pauvre ! Il y a bien quelqu'un au-dessus de toi. Héroïsme ou indiscipline ? Mettez-vous à la place du Chef de l'Etat et encaissez pareilles décisions-surprises de la part de votre premier ministre...

3. Décidément il outrepasse ses prérogatives, constate le Chef de l'Etat.

Le calme ne pourrait être tenu pour un défaut et le respect des règles pour de la faiblesse. Kasa-Vubu sort de son apparente torpeur, signe le 05 Septembre 1960 une ordonnance qui limoge le premier ministre et nomme Joseph Ileo. Mais comme on peut s'en douter, le soir même l'ancien premier ministre annonce à son tour la révocation du chef de l'Etat. A ce stade, j'ignore si la Constitution prévoyait et reconnaissait au premier ministre (ancien) le droit de démettre un chef de l'Etat élu par le parlement.

Mobutu interviendra pour neutraliser les deux politiciens, mais ce n'est pas encore le grand départ en politique de José de Banza (pseudonyme du journaliste Mobutu) ou plutôt si. Le président demande l'aide des casques bleus de l'ONU (première mission du genre dans l'histoire de l'Organisation) alors que l'ancien premier ministre s'adresse, lui, au Ghana qui réagi promptement. Ne s'est-il pas lié d'amitié avec N'Krumah ?

Cela ne semble pas suffire car bientôt il demandera l'aide de la Russie communiste. Mon pauvre! Aujourd'hui c'est un motoculteur que tu aurais reçu et on t'aurait indiqué ton "vrai" métier en lieu et place de toutes ces gesticulations sur la scène politique. Je me demande bien ce que cela aurait donné aujourd'hui que d'avoir embrassé, à cause de toi, le communisme. Ce n'est pas de gaieté de coeur que la Russie et certains autres anciens pays communistes ont dédié des universités à Lumumba.

4. Lors de l'Assemblée Générale des Nations Unies, l'ancien premier ministre envoie une délégation parallèle à celle du bloc Kasa-Vubu - Ileo - Mobutu. L'ONU vote pour cette dernière. Lumumba, ancien premier ministre, perçoit son échec. Tout est perdu, le rêve fini, il faut rentrer dans la ville-berceau de son activité politique : Stanleyville. Pour tenter de nouveau, qui sait. Oui il faut rentrer d'où l'on est parti et où de surcroît le MNC a encore pignon sur rue. Mais le retour en arrière est trop tard. Oui, l'autoroute est faite pour des grandes vitesses. Aux commandes de la machine on peut rouler aussi vite que l'on veut mais il faut savoir décélérer à temps et se ranger du bon côté pour ne pas rater la sortie car la marche arrière n'est jamais autorisée et elle est mortelle. Le retour en arrière sera hélas trop tard car il n'arrivera jamais à destination...

Héroïsme contesté ?

Il est certes de bon ton de se replacer dans l'environnement de gestation et d'éclosion d'une telle volonté d'affirmation. Je relève deux points :

1. Le mérite de Lumumba ne me semble pas résider dans l'exigence de l'indépendance. Ceci était le voeux des belges eux-mêmes qui, sous la pression internationale et devant la vague d'émancipation de ces années-là, s'apprêtaient eux aussi, comme les britanniques et les français, à lâcher bride. Mais confrontés au manque criant des cadres dans les différents secteurs de la vie publique, ils préconisaient un délai "raisonnable" afin de nous y apprêter. Il est vrai que 30 ans de prévu sonnaient à la fois injurieux et fourbe de leur part. Mais.

2. Le mérite de Lumumba en tant que chef de file des "nationalistes" (ce mot me fait toujours peur, encore que certains l'emploient fièrement pour caractériser l'action de Lumumba !) est, je crois, l'exigence de l'indépendance IMMEDIATE. La nuance est de taille. En cela l'héroïsme ne me parait pas aussi évident que l'oralité a coutume d'en broder les exploits, car, non seulement il était déjà question de l'indépendance en milieu belge, mais surtout une telle revendication n'a pas eu l'air de choquer l'administration coloniale. Le dialogue et la tolérance entre belges et évolués congolais existaient. En 1950 fut fondée l'ABAKO. Il y avait une liberté d'expression prélude à la démocratie. En 1957, les congolais ont élu leur premier bourgmestre à la tête de la commune de Dendale, M. Joseph Kasa-Vubu, la zone qui probablement porte son nom.

Sans la liberté d'expression, tous ces Partis politiques fondés par les congolais (MNC, ABAKO PSA; Cercle des évolués...) ainsi que tous ces journaux (la Voix du Congolais, la Croix du Congo...) dans lesquels ils s'exprimaient librement, seraient inexistantes, leurs éditeurs seraient mis en prison et les présidents des Partis seraient relégués dans leurs villages d'origine... Mais tel n'était pas le cas tant et si bien que la revendication de l'indépendance a été perçue comme légitime côté belge.

Dans son discours le roi Baudouin exhortait les congolais à ne pas encore entreprendre des réformes qui pourraient compromettre leur avenir et de ne remplacer l'organisation laissée par les belges que si l'on était sûr et capable de faire mieux. L'héroïsme serait dans l'accélération du processus auquel les circonstances prêtaient déjà le flanc. Il est vrai que pour ceux qui ont reçu de plein fouet l'atrocité de la colonisation belge, l'accession à l'indépendance ait été un Ouf de soulagement et que celui qui s'y est investi de façon décisive soit pris pour un héros, mais la suite des événements ne doit pas être cachée. Parfois l'on entend dire, comme pour justifier ses empiètements dans les prérogatives du chef de l'Etat, qu'il était courageux alors que Kasa-Vubu était mou. Quelle justification !

Débaptiser Kinshasa ?

Pour quelle raison ? La capitale porte déjà un nom du terroir et en outre une telle tentative irait bien à Kisangani d'où est parti son inspiration politique et où son successeur Gizenga avait élu domicile pour perpétuer l'oeuvre du héros.

Qu'est-ce que cela ajouterait à notre identité ? Besoin d'afficher des attaches communistes manquées ou nostalgie envers un homme aux prouesses héroiques contestées ? Déjà avec la "République Démocratique du Congo" on ne s'en accommode que difficilement et ce n'est pas sans raison que la presse internationale et même certains natifs parlent volontiers de "Congo-Zaire" en lieu et place de la RDC. Remarquons que personne ne l'a officiellement suggéré, mais le sens pratique et commun l'impose.

Les débaptisations ne servent à rien si les pratiques dont on veut se départir perdurent. On nous a parlé des panneaux géants dans Kinshasa portant des inscriptions : "Le peuple congolais t'assure de son soutien"; on nous a aussi parlé des chansons révolutionnaires en l'honneur de l'AFDL qui ouvrent des journaux télévisés... J'ai du mal à le croire. Je voudrais me rassurer que cela est faux.

Le besoin du mythe prime sur la réalité historique. Ce n'est pas exagéré de dire que dans certaines régions du pays le nom de Gizenga par exemple rentrait dans l'imaginaire populaire et jouait le rôle d'un mythe kabbalistique pour ne pas dire prophétique. Tel est le cas de Lumumba où la tendance est grande de verser dans le genre épique. On nous dit qu'il a "lutté" pour l'indépendance mais l'on oublie de dire qu'il a été premier ministre et on cherche à occulter ses "exploits" au poste de premier ministre. Laissons parler l'histoire car le héros était un homme.

Jean-Baptiste NDEKE, Germany ( fxpth328@rz.uni-frankfurt.de )

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