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"Chère Madame Libambu...".
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Mangalaboyi Jacques (Lille, CERDEC)
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Chère Madame Libambu,

Répondant à mes questions au sujet de votre " fiche de consultation " (1), vous aviez dit ressentir un malaise en intervenant souvent sur le web. Après hésitation, j’avais décidé de ne pas vous répondre. Vos livraisons ont cependant continué normalement et me font revenir sur ma décision : je me permets ainsi de vous adresser mes réactions. Je ferai également, si vous le permettez, quelques remarques sur deux autres sujets que vous avez abordés et qui m’ont personnellement interpellé. Vos nombreuses interventions ne peuvent laisser indifférent, vous devez donc vous attendre à assumer la responsabilité de ces écrits. Beaucoup de jeunes (par rapport à moi, et à d’autres !) fréquentent ce site. Il est souhaitable de leur donner des informations claires, justes et fiables.

Madame, comme vous devez vous en douter, je suis un esprit très simple et adepte d’un principe aussi simple : "L’expérience est la somme (ou la suite) des échecs ". Comme j’ai beaucoup échoué, j’essaie donc d’avoir un peu plus d’expérience en posant des questions simples quand je ne comprends pas. Il m’est donc arrivé, sur ce site, d’en poser plusieurs destinées à éclairer le lecteur très attentif que je suis. Quelques années de médecine (et aussi d’enseignement) m’ont persuadé que, plus on avance, moins on sait, et donc il faut toujours chercher à apprendre.

1. La fiche de consultation

Concernant cette fiche, vous m’aviez justement rappelé que cette fiche ne devait pas se lire au premier degré, ce que j’avais par ailleurs bien compris. Mais vous m’avez dit également que ce qui était nécessaire, c’étaient les messages que vous vouliez délivrer. Le souci de délivrer ce type de messages est réel et amplement justifié dans le contexte de notre pays. Mais il faut savoir que de tels messages donnés aux lecteurs, surtout les plus jeunes, sont perçus comme de simples clichés. La force d’un cliché réside dans la simplicité et le fond de son message. Un bon cliché doit être juste et bien fait, ce qui, à mon avis, n’est pas le cas de votre fiche de consultation. Je passe rapidement, si vous le permettez, la première réponse sur le sexe de votre malade : l’argument qui consiste à justifier le sexe masculin par le fait que " l’Equipe dirigeante est masculine " est une réponse un peu... tirée par les cheveux. Mais c’est surtout sur la suite qui je me permets de vous interpeller :

1) Quand on a fait un peu de propédeutique médicale, on comprend, à partir de votre réponse sur les antécédents, qu’il s’agit en fait des antécédents personnels et non familiaux ! Si vous avez choisi les premiers, je vous aurais mieux comprise : votre patient est né en 1960, il a changé plusieurs fois de nom et a connu les différentes phases vous décrivez si bien (mais qui, pour moi, ne sont rien d’autres que des clichés transmis continuellement durant le régime de Mobutu).

2) Sur l’antinomie que j’ai levée, je suis un peu plus mal à l’aise que vous : non seulement vous m’avez mal lu, mais encore vous vous êtes mal lue et relue. Votre réponse, madame, se rapporte à l’antinomie entre " rémission complète " et " rechute socio-économique " (3). Or, dans la fiche initiale (1), vous écriviez ceci : " Rémission complète avant Rechute Socio-économique (point à la ligne puis :) Conscience nationale intacte ". Ma question portait sur l’antinomie ENTRE " rémission complète avant rechute socio-économique " ET " conscience nationale intacte " (2). Puisque vous ne vous êtes pas relue, je vous donne ma réponse : cette antinomie existe belle et bien. Il est peu probable qu’une rémission suivie d’une rechute soit associée à une " conscience nationale intacte ".

3) Les questions sur la réconciliation nationale, l’Etat de droit et l’amnistie méritent une réponse claire de votre part. Je les attends donc patiemment.

4) Un diagnostic repose, en grande partie, sur un bon interrogatoire ou une bonne anamnèse. Pour moi, cette dernière a été mal conduite. On peut concevoir aisément que votre diagnostic ne repose pas sur des bases solides. Même au second degré, il est normal qu’il soit faux. Il va de soi qu’apparaisse dans la suite une confusion entre votre première version (votre fiche de consultation) et votre réaction à mes questions. Relisez-vous, madame : en effet, dans la première version, vous écrivez : " CAT (...) : REA (...) ... PRONOSTIC : Réservé ". Par contre, dans votre réaction, vous écrivez : " REA : Pronostic " ! Ce n’est plus la même chose. Mais je ne dirais pas comme vous que c’est grave ou écoeurant, j’ai beaucoup de respect pour l’homme, surtout lorsqu’il s’agit d’une dame. Admettons que la première version soit vraie. Dans ce cas, ma question reste d’actualité : pensez-vous que, dans le contexte (antécédents personnels), votre malade mérite-t-il une simple réanimation ? La réponse peut être affirmative au seul motif qu’il s’agisse d’un patient encore jeune (13 mois ou 38 ans). Notre pays est encore très jeune, au regard de l’histoire ; nous devons donc nous battre pour réussir la reconstruction. Cependant, il y a des gangrènes (la corruption, en particulier, et le mobutisme, en général) qui méritent une chirurgie radicale : il faut amputer et vite ! (Je me permets de vous recommander l’Editorial du mois de juin de la Nouvelle Présence Congolaise (4), diffusé ici même et intitulé " De la corruption : un bon sujet de philo... " et transmis par un jeune de notre groupe, Bonaventure Silubwe). Voilà le traitement que j’aurais proposé avec ma petite expérience : après tout, je ne fais de la réanimation médicale que depuis 1977 !

Voyez-vous, madame, le risque de donner des messages directs. La fiche que vous avez eu l’amabilité de nous donner est simple. Mais parce qu’elle doit délivrer un message juste, sa réalisation et sa conception exigent autant de travail, sinon plus, qu’un texte plus élaboré. Beaucoup de jeunes (et d’autres moins jeunes qui ont sûrement déjà compris que l’apprentissage est une contrainte perpétuelle) parcourent ce site et peuvent retenir facilement ce genre de clichés. Notre devoir est de leur donner des clichés justes. Votre fiche de consultation sur le Congo est fort discutable. L’exemple sur l’intégrité de la conscience nationale est en cela très démonstratif :

Comme vous êtes affirmative sur le sujet (vous écrivez : CONSCIENCE NATIONALE INTACTE), celui qui vous lit retient donc facilement votre affirmation. Or, la fragilité sur l’intégrité de cette conscience nationale a été démontrée ici même sur ce site : pensez-vous que ce débat sur le tri... pardon, le racisme entre Congolais soit le témoin d’une " conscience nationale intacte " ? C’est là, contrairement à ce que l’on peut croire, un de ses plus grands héritages du mobutisme, et nous aurons beaucoup du mal à le combattre. Il est inquiétant de vous entendre parler un jour de l’intelligence des Congolais originaires de l’Equateur, ou les thuriféraires de Nimy parler des Ngbandi avec mépris ou d’autres encore de la domination des Baluba. Après les Rwandais et les Tutsi, maintenant les Congolais entr’eux. Où va s’arrêter la bêtise ? Heureusement, on peut se réconforter de quelques notes positives parmi lesquelles cet interview de Ngoma Zahidi par La Libre Belgique (repris sous la rubrique Politique sur ce site). Voilà un " opposant " qui change des autres. La définition de l’intellectuel lui colle bien : il prend une certaine distance, pour analyser la situation du pays, alors qu’il est victime d’un pouvoir. Son interview fait appel à la conscience nationale. C’est un appel qui fait avancer le débat. Je ne connais pas ce monsieur, mais je me déplacerais volontiers pour l’écouter.

2. Un Phallocentrisme démodé et destructif (5)

La lecture de cet aricle m’a complètement " détruit " ! Je l’ai pourtant relu plusieurs fois. D’abord, je ne comprends pas la phrase suivante de    l’introduction : " En effet, nous pouvons affirmer hésiter que la domination de la société par les hommes est le produit des attributs prédominants du sexe (c’est moi qui souligne) que la Société a, avec raison, baptisé " Sexe fort " ! Une petite explication de texte est nécessaire, ne croyez-vous pas ? Et plus loin, je ne suis pas arrivé à m’en sortir entre la sublimation des tendances phallocratiques, les phallocrates modernes, le phallocratisme primitif, le phallocratisme démodé des Africains (et pourquoi pas des Japonais ?). Sincèrement, madame, même en faisant des efforts, je ne vois aucun lien entre l’introduction et la conclusion. Et pourtant, si j’ai bonne souvenance, vous devez aussi poétesse-écrivain (ou écrivain-poétesse, je ne sais plus dans quel ordre vous l’avez indiqué au début), donc pourvue des dons innés de clarté. Boileau, que vous connaissez mieux que moi, a écrit beaucoup sur la concision et la précision et je retrouvé ceci pour vous, madame :

 

Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu,

Que le début, la fin, répondent au milieu,

Que d’un art délicat les pièces assorties

N’y forment qu’un seul tout de diverses parties,

Que jamais du sujet le discours s’écartant

N’aille chercher trop loin quelque mot éclatant.

(Boileau, extraits de l’Art Poétique, Chant I, 1674)

En réalité, ce texte paru dans le Bulletin de l’AZEA (que j’avoue ne pas connaître, ce serait gentil de m’envoyer un numéro) est conçu et peut-être adapté à un milieu d’étudiants qui doivent s’exercer à écrire. Mais ce texte doit être profondément réadapté pour une diffusion aussi large que l’internet. Vous avez certainement une bonne idée au départ. Mais elle devrait, à mon avis, être mieux exprimée. Le meilleur conseil (si seulement vous l’acceptez bien sûr) est de faire relire vos textes par d’autres personnes dont vous ne doutez de la compétence. Mais je ne serais pas honnête avec vous si je ne vous disais pas que je suis un peu fâché contre vous parce que vous avez traité avec peu, sinon pas d’argument du tout, un sujet aussi sérieux que celui du sexisme en particulier et de la représentativité effective de la femme au sein de la société africaine et congolaise. En dehors des pays nordiques, la non représentativité de la femme dans la co-gestion de la société est un grave problème d’actualité. C’est en ayant intégré cet aspect et en lui donnant sa juste place dans sa campagne électorale que le premier ministre actuel de la France, monsieur Jospin avait gagné les élections. Dans notre pays, c’est un grand sujet : en quarante ans d’indépendance, la place de la femme a beaucoup reculé dans notre société. Même si le nombre de femmes instruites a relativement augmenté, il ne s’agit là que d’un trompe-l’oeil. Demain, le combat de la femme sera dur. Si, madame, vous vous y engagez, notre groupe et nos amis vous soutiendront. Je ne suis pas sûr que les mobutistes le fassent puisqu’ils ont été à l’origine de la dégradation de la femme congolaise!

3. Votre réaction à l’appel de Bilolo (6)

Votre dernière livraison (comme dit mon ami Sassa - à qui j’adresse ici tous mes encouragements) concerne une question à Bilolo sur l’appel que notre compatriote a lancé. Là aussi, je n’ai pu résister au commentaire. Je me permets donc de vous poser aussi quelques questions (vous voyez madame, je ne cesse de chercher à apprendre).

A mon avis, si Bilolo vient de faire cet appel, cela signifie qu’il est d’abord un homme libre avec une complète intégrité morale. Il n'y a absolument aucune contradiction entre le soutien et l'encouragement à un pouvoir et en même temps la dénonciation de ses erreurs. C'est qui est grave, c'est la soumission à un pouvoir. La soumission hypothèque immanquablement l’intégrité morale. Elle prostitue et annihile la liberté. A la lecture attentive de ce qu’il écrit, personnellement, je lui fais confiance. Mais, en dehors de Bilolo et sur ce sujet précis qui nous préoccupe en ce moment, vous personnellement, madame, qu’avez-vous fait ? Avez-vous dénoncé, en son temps, ce massacre et cette expulsion massive des Kasaïens ? Qu'avez-vous fait pratiquement ? Qui sont les principaux responsables de ce crime ? De qui Kyungu recevait-il les ordres ? Pour vous qui prônez incessamment l'amnistie et la réconciliation nationale, doit-on amnistier ces auteurs et les associer à la réconciliation nationale ? Si vous êtes logique avec vous-même, madame, votre réponse à la dernière question sera affirmative ; dans ce cas, que diriez-vous aux victimes de cette expulsion et à ceux d'entre eux qui ont perdu des membres de leur famille?

Depuis que je vous lis sur internet (déjà sur NCN), j’ai beaucoup hésité avant de réagir. Comme d’ailleurs à d’autres à qui je pose simplement des questions. J’ai fait relire mon texte pour extraire toute connotation agressive et irrespectueuse. Sincèrement, je pense que vous ne prendrez pas ceci comme des attaques personnelles. Croyez-moi, madame, j’en suis bien incapable.

Mes respects, madame.

Jacques Mangalaboyi

(j-mangalaboyi@chru-lille.fr )

CERDEC, 68, rue du Marché, 59000 Lille, France.

Références citées :

1. RE : Fiche de consultation, Libambu M. Schiller, Congonline, Forum, 30/6/98 (n° : 701 -800)

2. Quelques questions à Madame Libambu Schiller, J. Mangalaboyi, Congonline, Forum 1/7/98 (n° : 701 - 800)

3. Fiche : Interprétation pour Compatriote Mangalaboyi, Libambu M. Schiller, Congonline, Forum, 3/7/98 (n° : 801 - 900)

4. Editorial de La Nouvelle Présence Congolaise (Juin 98), Silubwe Bonaventure, Congonline, Forum, 3/7/98 (n° : 801 - 900)

5. Un Phallocentrisme démodé et destructif, Libambu M. Schiller, Congonline, Forum, 14/7/98

6. Fallait-il un Kyungu pour que Dr. Bilolo recouvre la lumière ? Libambu M. Schiller, Congonline, Forum, 18/7/98

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