Chère Madame Libambu,
Répondant à mes questions au sujet de
votre " fiche de consultation " (1), vous aviez dit ressentir un
malaise en intervenant souvent sur le web. Après hésitation, javais décidé de ne
pas vous répondre. Vos livraisons ont cependant continué normalement et me font revenir
sur ma décision : je me permets ainsi de vous adresser mes réactions. Je ferai
également, si vous le permettez, quelques remarques sur deux autres sujets que vous avez
abordés et qui mont personnellement interpellé. Vos nombreuses interventions ne
peuvent laisser indifférent, vous devez donc vous attendre à assumer la responsabilité
de ces écrits. Beaucoup de jeunes (par rapport à moi, et à dautres !)
fréquentent ce site. Il est souhaitable de leur donner des informations claires, justes
et fiables.
Madame, comme vous devez vous en douter,
je suis un esprit très simple et adepte dun principe aussi simple :
"Lexpérience est la somme (ou la suite) des échecs ". Comme
jai beaucoup échoué, jessaie donc davoir un peu plus
dexpérience en posant des questions simples quand je ne comprends pas. Il
mest donc arrivé, sur ce site, den poser plusieurs destinées à éclairer le
lecteur très attentif que je suis. Quelques années de médecine (et aussi
denseignement) mont persuadé que, plus on avance, moins on sait, et donc il
faut toujours chercher à apprendre.
1. La fiche de consultation
Concernant cette fiche, vous maviez
justement rappelé que cette fiche ne devait pas se lire au premier degré, ce que
javais par ailleurs bien compris. Mais vous mavez dit également que ce qui
était nécessaire, cétaient les messages que vous vouliez délivrer. Le
souci de délivrer ce type de messages est réel et amplement justifié dans le contexte
de notre pays. Mais il faut savoir que de tels messages donnés aux lecteurs, surtout les
plus jeunes, sont perçus comme de simples clichés. La force dun cliché réside
dans la simplicité et le fond de son message. Un bon cliché doit être juste et bien
fait, ce qui, à mon avis, nest pas le cas de votre fiche de consultation. Je passe
rapidement, si vous le permettez, la première réponse sur le sexe de votre malade :
largument qui consiste à justifier le sexe masculin par le fait que " lEquipe
dirigeante est masculine " est une réponse un peu... tirée par les
cheveux. Mais cest surtout sur la suite qui je me permets de vous interpeller :
1) Quand on a fait un peu de
propédeutique médicale, on comprend, à partir de votre réponse sur les antécédents,
quil sagit en fait des antécédents personnels et non familiaux ! Si vous
avez choisi les premiers, je vous aurais mieux comprise : votre patient est né en 1960,
il a changé plusieurs fois de nom et a connu les différentes phases vous décrivez si
bien (mais qui, pour moi, ne sont rien dautres que des clichés transmis
continuellement durant le régime de Mobutu).
2) Sur lantinomie que jai
levée, je suis un peu plus mal à laise que vous : non seulement vous mavez
mal lu, mais encore vous vous êtes mal lue et relue. Votre réponse, madame, se rapporte
à lantinomie entre " rémission complète " et
" rechute socio-économique " (3). Or, dans la fiche initiale (1),
vous écriviez ceci : " Rémission complète avant Rechute Socio-économique
(point à la ligne puis :) Conscience nationale intacte ". Ma question
portait sur lantinomie ENTRE " rémission complète avant rechute
socio-économique " ET " conscience nationale intacte "
(2). Puisque vous ne vous êtes pas relue, je vous donne ma réponse : cette antinomie
existe belle et bien. Il est peu probable quune rémission suivie dune rechute
soit associée à une " conscience nationale intacte ".
3) Les questions sur la réconciliation
nationale, lEtat de droit et lamnistie méritent une réponse claire de votre
part. Je les attends donc patiemment.
4) Un diagnostic repose, en grande partie,
sur un bon interrogatoire ou une bonne anamnèse. Pour moi, cette dernière a été mal
conduite. On peut concevoir aisément que votre diagnostic ne repose pas sur des bases
solides. Même au second degré, il est normal quil soit faux. Il va de soi
quapparaisse dans la suite une confusion entre votre première version (votre fiche
de consultation) et votre réaction à mes questions. Relisez-vous, madame : en effet,
dans la première version, vous écrivez : " CAT (...) : REA (...) ... PRONOSTIC
: Réservé ". Par contre, dans votre réaction, vous écrivez : " REA
: Pronostic " ! Ce nest plus la même chose. Mais je ne dirais pas comme
vous que cest grave ou écoeurant, jai beaucoup de respect pour lhomme,
surtout lorsquil sagit dune dame. Admettons que la première version
soit vraie. Dans ce cas, ma question reste dactualité : pensez-vous que, dans le
contexte (antécédents personnels), votre malade mérite-t-il une simple
réanimation ? La réponse peut être affirmative au seul motif quil sagisse
dun patient encore jeune (13 mois ou 38 ans). Notre pays est encore très jeune, au
regard de lhistoire ; nous devons donc nous battre pour réussir la reconstruction.
Cependant, il y a des gangrènes (la corruption, en particulier, et le mobutisme, en
général) qui méritent une chirurgie radicale : il faut amputer et vite ! (Je me permets
de vous recommander lEditorial du mois de juin de la Nouvelle Présence
Congolaise (4), diffusé ici même et intitulé " De la corruption : un
bon sujet de philo... " et transmis par un jeune de notre groupe,
Bonaventure Silubwe). Voilà le traitement que jaurais proposé avec ma petite
expérience : après tout, je ne fais de la réanimation médicale que depuis 1977 !
Voyez-vous, madame, le risque de donner
des messages directs. La fiche que vous avez eu lamabilité de nous donner est
simple. Mais parce quelle doit délivrer un message juste, sa réalisation et sa
conception exigent autant de travail, sinon plus, quun texte plus élaboré.
Beaucoup de jeunes (et dautres moins jeunes qui ont sûrement déjà compris que
lapprentissage est une contrainte perpétuelle) parcourent ce site et peuvent
retenir facilement ce genre de clichés. Notre devoir est de leur donner des clichés
justes. Votre fiche de consultation sur le Congo est fort discutable. Lexemple sur
lintégrité de la conscience nationale est en cela très démonstratif :
Comme vous êtes affirmative sur le sujet
(vous écrivez : CONSCIENCE NATIONALE INTACTE), celui qui vous lit retient donc facilement
votre affirmation. Or, la fragilité sur lintégrité de cette conscience nationale
a été démontrée ici même sur ce site : pensez-vous que ce débat sur le tri...
pardon, le racisme entre Congolais soit le témoin dune " conscience
nationale intacte " ? Cest là, contrairement à ce que lon peut
croire, un de ses plus grands héritages du mobutisme, et nous aurons beaucoup du mal à
le combattre. Il est inquiétant de vous entendre parler un jour de lintelligence
des Congolais originaires de lEquateur, ou les thuriféraires de Nimy parler des
Ngbandi avec mépris ou dautres encore de la domination des Baluba. Après les
Rwandais et les Tutsi, maintenant les Congolais entreux. Où va sarrêter la
bêtise ? Heureusement, on peut se réconforter de quelques notes positives parmi
lesquelles cet interview de Ngoma Zahidi par La Libre Belgique (repris sous la rubrique Politique
sur ce site). Voilà un " opposant " qui change des autres. La
définition de lintellectuel lui colle bien : il prend une certaine distance, pour
analyser la situation du pays, alors quil est victime dun pouvoir. Son
interview fait appel à la conscience nationale. Cest un appel qui fait avancer le
débat. Je ne connais pas ce monsieur, mais je me déplacerais volontiers pour
lécouter.
2. Un Phallocentrisme démodé et
destructif (5)
La lecture de cet aricle ma
complètement " détruit " ! Je lai pourtant relu plusieurs
fois. Dabord, je ne comprends pas la phrase suivante de
lintroduction : " En effet, nous pouvons affirmer hésiter
que la domination de la société par les hommes est le produit des attributs
prédominants du sexe (cest moi qui souligne) que la Société a, avec
raison, baptisé " Sexe fort " ! Une petite explication de texte
est nécessaire, ne croyez-vous pas ? Et plus loin, je ne suis pas arrivé à men
sortir entre la sublimation des tendances phallocratiques, les phallocrates modernes,
le phallocratisme primitif, le phallocratisme démodé des Africains (et
pourquoi pas des Japonais ?). Sincèrement, madame, même en faisant des efforts, je ne
vois aucun lien entre lintroduction et la conclusion. Et pourtant, si jai
bonne souvenance, vous devez aussi poétesse-écrivain (ou écrivain-poétesse, je ne sais
plus dans quel ordre vous lavez indiqué au début), donc pourvue des dons innés de
clarté. Boileau, que vous connaissez mieux que moi, a écrit beaucoup sur la concision et
la précision et je retrouvé ceci pour vous, madame :
Il faut que chaque chose y soit mise en
son lieu,
Que le début, la fin, répondent au
milieu,
Que dun art délicat les pièces
assorties
Ny forment quun seul tout
de diverses parties,
Que jamais du sujet le discours
sécartant
Naille chercher trop loin quelque
mot éclatant.
(Boileau, extraits de lArt
Poétique, Chant I, 1674)
En réalité, ce texte paru dans le Bulletin
de lAZEA (que javoue ne pas connaître, ce serait gentil de menvoyer
un numéro) est conçu et peut-être adapté à un milieu détudiants qui doivent
sexercer à écrire. Mais ce texte doit être profondément réadapté pour une
diffusion aussi large que linternet. Vous avez certainement une bonne idée au
départ. Mais elle devrait, à mon avis, être mieux exprimée. Le meilleur conseil (si
seulement vous lacceptez bien sûr) est de faire relire vos textes par dautres
personnes dont vous ne doutez de la compétence. Mais je ne serais pas honnête avec vous
si je ne vous disais pas que je suis un peu fâché contre vous parce que vous avez
traité avec peu, sinon pas dargument du tout, un sujet aussi sérieux que celui du
sexisme en particulier et de la représentativité effective de la femme au sein de la
société africaine et congolaise. En dehors des pays nordiques, la non représentativité
de la femme dans la co-gestion de la société est un grave problème dactualité.
Cest en ayant intégré cet aspect et en lui donnant sa juste place dans sa campagne
électorale que le premier ministre actuel de la France, monsieur Jospin avait gagné les
élections. Dans notre pays, cest un grand sujet : en quarante ans
dindépendance, la place de la femme a beaucoup reculé dans notre société. Même
si le nombre de femmes instruites a relativement augmenté, il ne sagit là que
dun trompe-loeil. Demain, le combat de la femme sera dur. Si, madame, vous
vous y engagez, notre groupe et nos amis vous soutiendront. Je ne suis pas sûr que les
mobutistes le fassent puisquils ont été à lorigine de la dégradation de la
femme congolaise!
3. Votre réaction à lappel de
Bilolo (6)
Votre dernière livraison (comme dit mon
ami Sassa - à qui jadresse ici tous mes encouragements) concerne une question à
Bilolo sur lappel que notre compatriote a lancé. Là aussi, je nai pu
résister au commentaire. Je me permets donc de vous poser aussi quelques questions (vous
voyez madame, je ne cesse de chercher à apprendre).
A mon avis, si Bilolo vient de faire cet
appel, cela signifie quil est dabord un homme libre avec une complète
intégrité morale. Il n'y a absolument aucune contradiction entre le soutien et
l'encouragement à un pouvoir et en même temps la dénonciation de ses erreurs. C'est qui
est grave, c'est la soumission à un pouvoir. La soumission hypothèque immanquablement
lintégrité morale. Elle prostitue et annihile la liberté. A la lecture attentive
de ce quil écrit, personnellement, je lui fais confiance. Mais, en dehors de Bilolo
et sur ce sujet précis qui nous préoccupe en ce moment, vous personnellement, madame,
quavez-vous fait ? Avez-vous dénoncé, en son temps, ce massacre et cette expulsion
massive des Kasaïens ? Qu'avez-vous fait pratiquement ? Qui sont les principaux
responsables de ce crime ? De qui Kyungu recevait-il les ordres ? Pour vous qui prônez
incessamment l'amnistie et la réconciliation nationale, doit-on amnistier ces auteurs et
les associer à la réconciliation nationale ? Si vous êtes logique avec vous-même,
madame, votre réponse à la dernière question sera affirmative ; dans ce cas, que
diriez-vous aux victimes de cette expulsion et à ceux d'entre eux qui ont perdu des
membres de leur famille?
Depuis que je vous lis sur internet
(déjà sur NCN), jai beaucoup hésité avant de réagir. Comme dailleurs à
dautres à qui je pose simplement des questions. Jai fait relire mon texte
pour extraire toute connotation agressive et irrespectueuse. Sincèrement, je pense que
vous ne prendrez pas ceci comme des attaques personnelles. Croyez-moi, madame, jen
suis bien incapable.
Mes respects, madame.
Jacques Mangalaboyi
(j-mangalaboyi@chru-lille.fr )
CERDEC, 68, rue du Marché, 59000 Lille,
France.
Références citées :
1. RE : Fiche de consultation,
Libambu M. Schiller, Congonline, Forum, 30/6/98 (n° : 701 -800)
2. Quelques questions à Madame Libambu
Schiller, J. Mangalaboyi, Congonline, Forum 1/7/98 (n° : 701 - 800)
3. Fiche : Interprétation pour
Compatriote Mangalaboyi, Libambu M. Schiller, Congonline, Forum, 3/7/98 (n° : 801 -
900)
4. Editorial de La Nouvelle Présence
Congolaise (Juin 98), Silubwe Bonaventure, Congonline, Forum, 3/7/98 (n° : 801 - 900)
5. Un Phallocentrisme démodé et
destructif, Libambu M. Schiller, Congonline, Forum, 14/7/98
6. Fallait-il un Kyungu pour que Dr.
Bilolo recouvre la lumière ? Libambu M. Schiller, Congonline, Forum, 18/7/98 |