Confronté à de
sérieuses difficultés de trésorerie, l'homme fort du Congo-Kinshasa cherche de l'argent
partout. Notamment auprès des dignitaires de l'ancien régime. Chacun pourrait y trouver
son compte.Laurent-Désiré Kabila a placé 1998
sous le signe de la "reconstruction nationale". Cela nécessite énormément
d'argent. Or, pour le moment, les caisses de la République démocratique du Congo (RDC)
restent vides. A son arrivée au pouvoir en mai 1997, l'ancien rebelle pensait que le seul
fait d'avoir déboulonné Mobutu Sese Seko suffirait à attirer les investisseurs
étrangers. L'état de grâce passé, on constate que les investisseurs ne se bousculent
pas devant la porte de Kabila. Ceux qui y vont se plaignent d'être traités avec beaucoup
de suspicion, alors que les autres déplorent l'absence de la moindre sécurité
juridique. Quant à la communauté internationale, elle traîne les pieds. Pendant ce
temps, le pouvoir de Kinshasa a du mal à payer les fonctionnaires, toujours aussi
nécessiteux. Le franc congolais, la nouvelle monnaie qui doit remplacer l'actuelle, le
zaïre, n'a toujours pas vu le jour, au point que le gouvernement a dû remettre en
circulation des coupures de zaïres (les fameuses"prostates") rejetées par la
population du temps de Mobutu.
Face à ces difficultés, le président congolais ne cesse
de multiplier les gestes de bonne volonté à l'endroit des dignitaires de l'ex-Zaïre
exilés. Le 24 décembre dernier, répondant, au cours d'une conférence de presse à une
question portant sur "les mobutistes qui n'ont pas volé", l'homme fort de la
RDC a conseillé aux anciens dignitaires de regagner le pays et d'y investir parce que, en
vivant à l'étranger, ils pourraient être considérés comme des opposants. Vu
réitéré le 31 décembre.
Autre geste de bonne volonté, Laurent-Désiré Kabila a
demandé à la famille Mobutu de rapatrier le corps de l'ancien président du Maroc au
Congo. A noter aussi la renonciation à la demande d'extradition des trois anciens
généraux des Forces armées zaïroises (FAZ), arrêtés dernièrement en Afrique du Sud.
Tous ces actes du numéro un congolais ne sont pas
gratuits. Il sait que les anciens dignitaires du pays, aujourd'hui éparpillés à travers
le monde, représentent une réelle puissance financière avec laquelle il doit compter
pour la reconstruction du Congo. Qu'ils soient en Afrique du Sud, en Belgique ou ailleurs,
la plupart de ces "mobutistes" mènent une vie de pachas. Dans les villes où
ils ont trouvé refuge, ils habitent les quartiers les plus chics ou les banlieues les
plus cossues.
N'ayant apparemment rien à se reprocher par rapport à la
situation dans laquelle ils ont laissé leur pays, ils n'ont pas renoncé au luxe qui a
caractérisé leurs années de "gloire", et notamment aux Mercedes 500 S dernier
cri pour eux-mêmes, ou aux modèles 350 qu'ils offrent à leur progéniture. Tout cela
rappelle les années folles du mobutisme. Et puis, pendant la guerre, des sommes
colossales sont sorties du Zaïre. Mais ces gens ont beau vivre de cette façon, l'exil
est douloureux. Habitués aux honneurs, ils ne supportent pas l'anonymat auquel ils sont
réduits dans les capitales étrangères.
Au début du mois de décembre, Sakombi Inongo, conseiller
en communication de Laurent-Désiré Kabila, rencontre certains de ces dignitaires déchus
à Bruxelles. A-t-il été mandaté par son patron pour le faire ? S'agit-il d'une
initiative personnelle de l'ancien enfant terrible du mobutisme ou, au contraire, d'une
sollicitation des intéressés eux-mêmes? Toujours est-il que c'est à la fin du mois de
décembre que Laurent-Désiré Kabila tend la main aux anciens barons du Zaïre. S'il leur
demande de rentrer et de restituer à l'État une partie de leurs avoirs et d'investir au
pays, il exige, en contrepartie, qu'ils renoncent définitivement à la politique. Un
retour dans des conditions honorables.
Saisissant la balle au bond, quelques dignitaires
"mobutistes" se réunissent le 31 décembre 1997 à l'Hôtel Diplomate, à
Bruxelles. Si, d'une façon générale, ils se montrent disposés à rentrer au Congo, ils
posent néanmoins à leur tour quelques préalables. C'est ce qui ressort du document
signé par une dizaine d'entre eux (des ex-ministres, comme Alexis Thambwe Mwamba, Mutombo
Bakafwa ou Kisombe Kiaku ; l'ex-directeur adjoint du bureau présidentiel, Kabuya Lumuna ;
des ex-membres du parlement de transition, comme Anzuluni...). Le plus important pour ces
hommes est d'obtenir une amnistie générale, dans la mesure où une trentaine d'autres
dignitaires "mobutistes" croupissent dans les prisons de Kinshasa depuis
plusieurs mois. Ils exigent des garanties réelles de sécurité, la restitution de leurs
biens confisqués, une réhabilitation morale, la reconnaissance de leurs droits civiques
dans un geste de réconciliation, etc.
S'agit-il d'une capitulation de la part de ceux qui, à
tort ou à raison, sont considérés comme une potentielle force d'opposition extérieure
à Kabila ? L'un des signataires du document du 31 décembre, Kitenge Yezu, ancien
ministre du Commerce extérieur dans le gouvernement de Kengo wa Dondo, s'explique :
"Quand on s'oppose, il faut avoir au moins une partie de l'opinion avec soi. Or, ce
n'est pas le cas maintenant. Je suis parti du principe qu'une main est tendue et qu'il ne
faut pas la refuser. Reconnaître quelqu'un et être d'accord avec lui, ce sont deux
choses différentes. Dans la vie politique, il y a des étapes par lesquelles il faut
passer. Nous ne pouvons pas nous cabrer au risque de passer pour des continuateurs du
mobutisme." Pour Kitenge Yezu, même parmi ceux qui sont aux affaires aujourd'hui,
"personne n'est blanc comme neige. Le courage d'un homme politique, c'est de dire :
" On recommence, avec d'autres méthodes ". Il faut donner sa chance à ce
régime et voir s'il peut agir différemment."
Pour Kin-kiey Mulumba, directeur du journal Le Soft, qui
fut le dernier ministre de l'Information du régime Mobutu, lui aussi signataire de la
lettre adressée à Laurent-Désiré Kabila, les conditions posées sont raisonnables :
"Tout le monde n'a pas puisé dans les caisses de l'État.
Tout le monde n'est pas riche parmi les dignitaires en
exil. Ce que nous voulons, c'est que l'on nous donne des garanties réelles. Nous voulons,
en rentrant au pays, être des citoyens du Congo et du monde. C'est-à-dire que le pouvoir
doit nous laisser libres d'entrer et de sortir du territoire national."
Dans cette histoire, il y a un autre aspect à ne pas
négliger. Quatre-vingt-trois dignitaires de l'ancien régime zaïrois font l'objet d'une
enquête de la part de la justice belge : le gouvernement de Kabila avait, l'année
dernière, demandé aux autorités belges de saisir les biens de ces dizaines de
personnalités se trouvant en Belgique. L'action judiciaire est déjà en cours. Une
commission rogatoire belge s'est rendue à Kinshasa, il y a quelques semaines, pour
compléter les dossiers. Il lui revient de prouver que les biens litigieux ont été
acquis grâce à de l'argent détourné au Zaïre. La première personne à avoir été
interrogée est Patrice Djamboleka, l'ancien gouverneur de la Banque du Zaïre. Les
dignitaires exilés en Belgique savent que leur tour viendra. Kabila sait aussi que les
procédures judiciaires sont très longues. Pourquoi ne pas trouver un compromis avec les
intéressés ?
Telle semble être sa logique actuelle. Il vient encore de
faire un geste de bonne volonté en ordonnant à ses ministres, sous peine d'être
chassés du gouvernement, de restituer à leurs propriétaires tous les biens qu'ils
s'étaient attribués illégalement. Aujourd'hui, ses ministres sont même disposés à
signer des contrats de bail en bonne et due forme avec les propriétaires des maisons
qu'ils occupent.
Selon diverses estimations, les riches dignitaires de
l'ancien régime, s'ils veulent vraiment jouer le jeu, peuvent facilement donner au moins
100 millions de dollars aux autorités de Kinshasa. C'est un minimum.
Mais la partie n'est pas encore gagnée pour Kabila. C'est
pourquoi il vient de dépêcher à Bruxelles son conseiller Sakombi, afin de négocier
avec les dignitaires déchus. Sakombi, pour "la dignité de chacun", les a
reçus individuellement, comme au confessionnal, pour trouver un terrain d'entente.
Bruxelles n'est que la première étape d'une mission qui s'étendra à d'autres
"terres d'asile" des "mobutistes". Signe des temps, même Nzanga
Mobutu, fils du maréchal, ne semble pas exclure l'idée de travailler un jour avec
Kabila, dont le programme, hormis son "progressisme", ne lui semble pas
déraisonnable. Prendre les mêmes et recommencer, tel semble être l'esprit qui règne
aujourd'hui à Kinshasa.
Tshitenge LUBABU
Lu et transmis pour vous par Me Biminayi Jean-Pierre ( licopa@hotmail.com )