Sans changement de comportements et dattitudes,
le Congo-Kinshasa ne sortira jamais du bois !
Je reviens dun voyage qui ma conduit dans différents pays africains incluant
mon pays dorigine, la République démocratique du Congo, anciennement connu sous le
nom du Zaïre.
Ce voyage a été pour moi une occasion pour observer, analyser, comparer et comprendre ce
qui se passe en République démocratique du Congo. En effet, jai constaté que
Kinshasa est vraiment une ville détruite et quil faut reconstruire. Les routes sont
en piétre état.
Lorsquil pleut à Kinshasa, cest la castrophe pour certaines communes et pour
certaines maisons qui se retrouvent inondées. Luniversité de Kinshasa na
duniversité que de nom et de bâtiment, dailleurs, en piteux état.
Lorsquil pleut, certaines salles de classe, auditoires si vous voulez, pissent
deau partout. Les marchés sont toujours pleins et dans un état dhygiène
discutable. Les immondices saccumulent au bonheur des mouches et de tous les
vecteurs de toutes sortes de maladies. Bref, laspect physique de cette mégapole
rappelle la façon dont elle a été traitée pendant le régime de Mobutu par les
gestionnaires de lépoque, il faut le dire sans crainte. Ce serait injuste de
soutenir le contraire. À laéroport international de Ndjili, malgré létat
désolant dans lequel il se trouve, la sécurité y regne quand même. On vous pose
quelques questions normales et classiques, et vous voilà sorti. Sans tracasseries
policières, sans laisser quelques dévises ou objets de va!
leurs. Plus de corruption ni de concussion. Pour quitter laéroport en route vers
létranger, même scénario: peu de questions, et aucune tracasserie.
Dailleurs, on empêche les vagabonds à avoir accès à la salle des voyageurs,
voire même dans lenceinte de laéroport. Ce qui reduit les pickpockets au
chômage. Tout ce que jénumère ici est vérifiable et observable même sans
lunettes. Ce sont des faits qui dénotent un certain changement positif qu'il faut
applaudir et reconnaître comme un acquit positif du régime Kabila. Dans la cité, je
n'ai pas été embêté ni été temoin d'une tracasserie policière. Ceci est un
changement observable parce qu'à l'époque, c'étati terrible et déshonnorant. Pour ce
qui est des aspects politiques, je me garde de faire des commentaires parce que chaque
partie a son mot à dire, son analyse à faire, ses impressions et ses conclusions, bref,
chacun vend ou essayer de vendre son point de vue, ce qui est normal. Cest le jeu de
la démocratie, mieux de la politique que les Luba traduisent mieux en tshiluba par
tshididi (dishima). Mais néanmoins, là où tout le monde saccorde est sur
létablissement dun État de Droit. Sans cela, tout changement si minime
soit-il, se dissipera. Mais cet état de Droit ne pourra sétablir sans qu'il soit
accompagné de changement de mentalité, de comportement ni dattitudes. C'est bien
beau d'avoir d'excellents textes juridiques si ceux-ci ne sont pas connus du public, ne
sont appliqués et s'ils sont appliqués, ne sont pas respectés par tout le monde.
D'ailleurs, à l'époque de Mobutu, aucun texte de loi ne jusitifiait la torture, et
pourtant elle était monnaie courante. Aucun texte l'interdisant n'était respecté et
personne ne veillait à son respect. Certains individus étaient au-dessus de la Loi. Il
faut réformer et restructurer de fond en comble tout le système de justice de la RDC
pour extirper tous les irritants et échappatoires qui créaient deux classes et types de
citoyens.
Voici comment cela pourra se traduire dans les faits.
De prime abord, il faut reconnaître que le Zaïre dantan (RDC
daujourdhui) était déjà mûr et prêt pour un changement. Le travail
amorcé par le groupe de treize parlementaires ayant abouti à la création de l'UDPS et
d'autres partis politiques mérite une reconnaissance historique. Cela est un fait
historique vérifiable. Le désengagement militaire et lappui populaire aux
mouvements rebelles armés dalors initiés à Uvira sont là des indices que le
peuple congolais en avait assez de Mobutu et de son système. Les Allemands appeleraient
une telle époque la "Zeitgeist". La "Zeitgeist" fait référence à
un bon timing qui fait que le système micro et macro-social de la RDC était disposé et
mentalement prêt à accepter un changement si radical soit-il. À lintérieur comme
à lextérieur de lex-Zaïre, tous les indicateurs étaient dailleurs
pour un tel changement au pays. Ce changement refère, bien sûr, à une modification
observable qui sest vraiment réalisée dans la classe politique à Kinshasa et
partout au pays. Léquipe Kabila a remplacé léquipe Mobutu. Le Zaïre comme
nom du pays est mort. Vive le Congo. La zaïroise comme hymne est mort , vive la
congolaise ! Bientôt la monnaie sera changée. Etc. Tranquillement on amorce un
changement des signes extérieurs de l'ancien système. Un changement de ce type est vite
réalisé. Mais le changement qui prend beaucoup de temps, cest le changement de
mentalité, de comportements et dattitudes. Il sagit dun changement
capital car le Mobutisme a conditionné beaucoup de gens pendant 32 ans. Si vous relisez
les travaux de Pavlov, vous comprendrez que nous apprenons nos comportements que nous
intériorisons pour quils deviennent presquautomatiques. Mobutu avec tous ses
courtisants de Makanda Kabobi et ses faiseurs dimages ont, au moins, réussi cette
délicate tâche de psyschologues de la masse. Ils ont manipulé les masses au point où
aujourdhui, de pareilles tactiques, mêmes sincères, sont mal vues et dénigrées
et leurs auteurs assimilés à des ténors du Mobutisme dont certains ont repris dans
l'impunité du service, et ce, en dépit des crimes réels ou imaginaires que la
population leur reproche comme le massacre des chrétiens, des étudiants, les massacres
des Kasiens au Shaba, les viols, les pillages, les assassinats multiples, etc, pour ne
citer que ceux-ci. Une commission du genre de celle de l'après Apartheid en Afrique du
Sud aurait donné l'occasion aux victimes d,avoir un mot à dire et même de pardonner
s'il le faut. Le mot pardon n'est jamais sorti de la bouche des Mobutistes dont certains
se pètent les bretelles et se promènent sans qu'ils aient à répondre de leurs actes.
Ce n'est pas la chasse aux sorcières. Non, c'est plutôt la lutte contre la culture le
l'IMPUNITÉ. Voilà une autre caractéristique fondamentale de toute dictature:
l'impunité. En tout cas, un procès de ce genre, même fictif, aurait beaucoup aidé à
panser les blessures encore fraîches que le Système Mobutu et tous ses ténors qui
reviennent de leur hibernation et osent donner des conseils. Laissons aux politiciens la
chance d'écouter la population et d'agir dans le respect de la Loi et pour les intérêts
de tout le monde.
Pour quun tel changement de mentalités et de comprtements puisse sopérer et
s'implanter avec succès, il faut une certaine démarche qui comporte trois étapes plus
ou moins difficiles, longues et intenses selon les personnes et les groupes concernés
écrivent Pierre Collerette et Gilles Delisle (1982, page 27),auteurs du changement
planifié. Ces étapes sont les suivantes: la décristallisation, le mouvement et la
recristallisation. Rapidement, retenons que la décristallisation est la période où au
Congo, on commence, individuellement ou collectivement, à remettre en question
volontairement ou non ses perceptions, ses habitudes ou ses comportements. Cest
cette période où nous essayons de dénoncer les effets pervers du Mobutisme. Il faut
dénoncer la corruption, l'impunité, le clientelisme, les violations de droits de la
personne, les arrestations et détentions arbitraires, les pillages, les viols, les
détournements des déniers publics, les antivaleurs qui constituaient la charpente et la
colonne vertebrale du régime mobutiste. Il faut cette anamnèse pour que les gens
comprennent et tirent des leçons pour adopter de nouvelles valeurs. Il faut
décristalliser. Ceux qui vivent dans des pays froids comme le Canada comprendront que la
décristallisation est le dégel. Il faut dégeler le mobutisme, cest-à-dire le
faire passer de létat solide à létat liquide et même gazeux pour mieux
lévacuer de nos têtes.
Pendant ce dégel, on explore dautres alternatives, on propose de nouvelles
solutions et méthodes dans le respect de la primauté du Droit ou alors, on accepte et
adopte dautres façons de faire. Cette période est difficile car elle est
accompagnée dinsécurité, danxiété puisquon abandonne ses habitudes,
ses points de repères, les pistes connues pour se lancer dans linconnu et
laventure dans le but dun nouvel équilibre que l'on souhaite meilleur. Ceux
et celles qui vivaient du crime à l'époque du système mobutiste, par exemple, doivent
trouver un tel changement difficile et inacceptable parce qu'ils doivent trouver d'autres
sources légitimes et légales de revenus. Voilà pourquoi, lorsque ce changement ne vient
pas vite, les protestations, les critiques peuvent surgir de part et dautres. Tout
le monde est débalancé comme les pneux dune auto. Le nouvel équilibre ou
balancement doit mener à lexpérimentation de nouvelles habitudes, de nouveaux
comportements et de nouvelles attitudes fondées sur de nouvelles valeurs de justice,
déquité et de respect du bien commun, du respect du chacun, bref, des valeurs
démocratiques universellement admises.
La meilleure garantie dun tel changement est la Justice, prompte, rapide, équitable
et surtout juste. Le meilleur garant est un État de Droit. Dès linstant que les
populations observent une quelconque forme de marche arrière, lanxieté, les
critiques et le doute sinstallent et surgissent dans la population et empêchent la
progression du mouvement de décristallisation vers la recristallisation de nouvelles
pratiques. Si cette recristallisation ne prend pas corps ou bien nest pas accepté
par la population comme un corps humain doit accepter un nouveau coeur transplanté, elle
sera rejetée.
Cest tout à fait normal dobserver que face au changement ou bien au nouveau
régime politique ou économique, une certaine hostilité, une certaine polarisation des
débats. Cette attitude et ce comportement ne sont pas un signe de pathologie quelconque.
Bien au contraire, cela démontre lintérêt des gens quils manifestent pour
le changement quils veulent tout de suite et vite.
Face à cette nouvelle situation qui déséquilibre les anciens caciques et riches de
lancien régime mobutiste de lintérieur comme de lextérieur, il
existera toujours deux groupes aux intérêts opposés: d'une part, les adeptes du
"statu quo" dans lequel on retrouve les mobutistes et leurs complices de
létranger, et d,autre part, ceux qui militent pour le changement où je place les
différents membres de lopposition antimobutiste et les adeptes de lactuel
AFDL. Oui, il y a eu une grande frange de la population qui a osé se tenir debout au
péril de leurs vies contre Mobutu, mieux, le système mis en place par Mobutu.
Face à une quelconque résistance au changement, les agents de changement qui ont le
pouvoir comme cest le cas du gouvernement en place à Kinshasa ou ailleurs dans
nimporte quel pays au monde, auront le choix entre deux types daction: 1) une
réaction forte, militarisée, exclusive et radicale, 2) une manière réaliste, non
militarisée concilliante, inclusive et participative Il peut y avoir également, une
action mixte tirant les éléments positifs de ces deux.
La philosophie des protagonistes de la manière forte et radicale est de recourir à la
repression, au baîllonnement des opinions différentes mais parfois constructives, et à
lentêtement et à lenlisement dans une seule voie de la violence et de
lintimidation conduisant tout droit à un affrontement verbal, physique et permanent
demeurant parfois clandestin et dont lissue finale est un véritable cul-de-sac qui
bloque léconomie et le développement intégral du pays en décourageant les
investissements et les créativités locales. Or sans le developpement économique, aucun
gouvernement ne pourra rester en place longtemps. Et tout compte fait, on revient à la
même case de départ, ce qui fait penser au fameux mythe de Sisyphe condamné par les
dieux à rouler une pierre au sommet dune montagne doù celle-ci retombait
toujours. Doù lafropessimisme et les théories de tous les marchands de
muavais sorts. Et pourtant, il n y a rien de mystérieux. Il s,agit d'une simple
question de gestion pragnmatique et stratégiquement bien plannifié.
La méthode concilliante, participative et moins radicale que nous recommandons pour
implanter tout changement est ouverte à lécoute des expressions de résistances et
à la manifestation de lempathie à légard de ceux qui ne pensent pas comme
nous. Mais cela doit être bien encadré par les règles de droit simples, justes, clairs
et uniformes pour tous. Voilà pourquoi il faut un État de droit Autrement cest
lanarchie et l'arbitraire qui transformera le Prince en Bourreau de son propre
peuple comme le fut Mobutu.
Que faut-il alors faire pour marquer ce changement dun sceau nouveau ? Selon moi,
neuf éléments sont nécessaires pour juger de la bonne santé dune nouvelle
organisation, dun nouveau régime, bref dun nouveau gouvernement. Ce sont
notamment, 1) le leadership, 2) la vision (le changement planifié), 3) lengagement
de tous les citoyens, 4) la rétribution ou limputabilité de tout le monde
(reconnaissance, récompense et sanction), 5) la communication ouverte, verticale et
horizontale, 6) les compétences et l acquisition de compétences, 7) le travail
déquipe, 8) la capacité dadaptation et dajustement et enfin 9) la
vérification (audit, suivi, mesures de correction et retroaction).
Voyons en détail certains de ces éléments en commençant par la notion de leadership.
Plusieurs définitions circulent au sujet du leadership. Daprès moi, un leader se
fait reconnaître par ses qualités. Dailleurs, cest son leadership qui assure
et motive les citoyens et facilite lacquisition des compétences.
Une personne assumant une certaine responsabilité de gestion qui pense de façon
stratégique et qui communique les valeurs de lorganisation ou de son entreprise en
utilisant des termes simples, clairs et surtout crédibles, crée un climat de confiance
et de respect mutuels et encourage, ipso facto, les initiatives et lesprit de
créativité de ses employés sans crainte de represailles.
Par ailleurs, une telle personne guidée par sa compétence et le respect de la primauté
du Droit, est déterminée à faire face à nimporte quel défi. Une personne de ce
calibre est un véritable leader efficace. De pareils leaders mettront laccent sur
le mérite de ses collaborateurs.
Cela sobserve à travers le processus de sélection de ses employés au cours
duquelaccent sera mis sur les habiletés, la capacité, les connaissances, les
compétences, les relations interpersonnelles efficaces des candidats plutôt que sur
leurs origines tribales et régionales, sur leur sexe, ou sur dautres critères
discriminatoires.
Or, actuellement, en Afrique, laccent est plus mis sur lorigine, la
camaraderie et parfois le sexe du futur employé. Sans que cela ait des liens avec le
mérite On sentoure des amis, des cousins, des neveux, des beaux-frères, des
multiples amies sans sassurer que ces derniers sont dabord compétents et
capables de livrer la marchandise dans le respect des règles établies.
Un bon gestionnaire ne doit pas seulement être un leader efficace. Il doit être un
visionnaire, un être prévoyant et réaliste. Certaines études récentes démontrent que
lorsquon se préoccupe de la culture organisationnelle,on réussit meiux en affaire.
Cela signifie que lon doit tenir compte de la réalité de lenvironnement
social de lentreprise ou de lorganisation, des besoins des clients ou des
citoyens et des intervenants ainsi que de ses propres valeurs. La culture de
lentreprise est conditionnée par le processus de sélection, le système de
contrôle, la communication, limputabilité, etc. En effet, une organisation qui
na pas sa raison dêtre et ses clients quelle ne pourra point satisfaire
Elle ne pourra jamais survivre longtemps.
Linstabilité organisationnelle, les frustrations des citoyens, le non paiement des
salaires et le non respect par les gestionnaires de la loi, des principes de Justice et
dÉquité démotivent et découragent les gens. Sans un mandat clair, réaliste et
conforme aux valeurs de lorganisation, il est difficile de conduire les gens sur le
chemin du changement ou de la libération. Par ailleurs, si les gens ne comprennent pas la
mandat (mission), les objectifs de lorganisation, son orientation stratégique, son
sytle de leadership, ils ne pourront jamais sengager avec fierté dans ce
quils font. Doù limportance dune bonne communication.
Une véritable bonne communication est transparente, opportune et complète. Elle doit se
faire de haut en bas et de bas en haut. Une bonne communication doit avoir des suites, on
doit savoir ce qui est advenu à notre message, à nos idées et suggestions obtenues lors
des consultations. Les dirigeants doivent répondre aux lettres et aux préoccupations des
citoyens, etc. Il faut établir une communication directe et sans ambages avec le peuple.
Il faut leur expliquer, toujours et encore, ce que vous faites et où vous les conduisez.
Cest une preuve de respect et dimputabilité. Cela ne coûte rien de le faire.
Cette attitude des gouvernants entraînera lengagement et la loyauté du peuple. En
effet, lengagement et la loyauté sont des facteurs très importants de succès. La
confiance dans lorganisation avec laquelle on partage des valeurs communes qui sont,
par exemple, lhonnêteté, la compétence professionnelle, lintégrité, le
respect des droits de la personne et le souci des autres est un gage de succès de tout
processus de changement dans nimporte quelle organisation.
Tout ceci ne peut être réalisé que dans un climat de respect mutuel, de dignité, de
fierté et de loyauté qui se traduit par lattitude et le comprtement des dirigeants
de nimporte quelle organisation. Il faut donc un système de reddition des comptes
à tous les niveaux du système et cela, sans exception. Autant on gratifie ceux qui font
du bon travail, autant il faudra interpeller, selon les règlements en vigueur, ceux qui
ne font rien.
Voilà qui favorisera un travail déquipe. Lunion fait la force, disent les
Belges. Cest là une reconnaissance manifeste de limportance des ressources
humaines et de la contribution de chacun individu à la reconstruction de nimporte
quelle organisation laquelle se réalise à travers une pratique de gestion plannifiée,
stratégique, intégre, transparente et participative et encourageant un leadership
collectif et responsable. Pour arriver à ce niveau, il faut être capable de
sadapter soi-même au changement, de repenser fondamentalement ses valeurs, ses
actions et de se remettre continuellement en question afin datteindre
lexcellence. Telle est ma modeste contribution à la reconstruction de notre pays,
la RDC et cela peu importe le nom qu'on peut lui donner. Quelle est donc la vôtre ?
Marcel Kabundi,
juriste-criminologue, LL.L., LL.M., M.Sc.(Kabundim@istar.ca
)
Canada, ce 24 mai 1998 |