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L'héritage de Pierre Mulele
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Alexis M. Kabambi
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(Texte revu et corrigé, extrait du mensuel de l'Union de la Diaspora Congolaise, La RENAISSANCE N° 13 du mardi 31 mars 1998, édité à Montréal, Canada)

La propagande impitoyable des Forces Armées Congolaises, sous l'autorité de Mobutu a présenté Mulele comme l'ennemi public numéro un et a fait de lui, l'homme le plus haï de la communauté nationale. Cette image demeure encore dans la mémoire collective. Il appartient aux historiens congolais d'éclairer davantage nos compatriotes quant aux motivations profondes de Mulele qui l'ont poussé à déclencher l'insurrection contre le pouvoir central établi à Léopoldville, aujourd'hui Kinshasa.
1. Le début de l'insurrection Muléliste
La création de la province du Kwilu remonte au 14 août 1962. Déjà le 8 novembre de la même année, Monsieur Kakwela, président de l'assemblée provinciale faisait cette déclaration prophétique : “ Ou bien vous prenez conscience des problèmes qui se posent à vous et des responsabilités que vous assumez pour trouver des solutions qui s'imposent et qui apporteront un soulagement aux misères des populations, ou bien, celles-ci, ayant compris qu'au fond vous les exploitez, elles se retourneront alors contre vous et dans un mouvement pareil à celui du 4 janvier 1959, plus aucune institution ne résistera. Ceux - là qui passent pour être des messies ne seront pas épargnés”.(1)
C'est donc dans une province minée par les problèmes sociaux et la division politique de ses leaders que Mulele vient s'installer au début du mois d'août 1963.
Selon Nkrumah, cité par Weiss, Mulele se considérait : “comme la seule personne capable d'assumer le leadership après le renvoi illégal de Lumumba”.(2) Pour lui la seule voie pour conquérir le pouvoir passe par la lutte armée.
Pour concrétiser ce projet, Mulele tient le 2 août 1963, sa première réunion à Nkata, en région Mbunda avec ses proches collaborateurs. Le 8 août, Mulele est rejoint par un premier groupe de partisans qu'accompagne Katsungu, président provincial du parti solidaire africain, aile Gizenga. Le 15 août, aux maquis, Mulele est rejoint par de nombreux jeunes et par des instituteurs. L'effectif des partisans s'élèverait à plus de 550 parmi lesquels 150 jeunes filles.
Mulele change l'emplacement du camp de Nkata vers la forêt de Kimbanda.
Le 30 octobre 1963, l'assemblée provinciale du Kwilu adopte à l'unanimité une résolution accordant une gratification de 500 milles francs congolais pour l'arrestation de Mulele.
Les grands principes de la révolution muléliste :
Les paysans et les villageois sont les forces révolutionnaires essentielles, il faut harmoniser les relations entre les partisans et les villageois.
Cette symbiose se réalise, d'une part, par l'éducation politique du villageois, d'autre part, par le respect témoigné par les partisans aux villageois et à leurs biens.
Les villes ne constituent pas les premiers objectifs à conquérir, il vaut mieux les contourner. Il faut éviter les attaques frontales et se replier pour éviter des pertes en vies humaines. Mais le principe le plus important est celui de l'autosuffisance ; ne compter que sur ses propres forces, ne dépendre d'aucune aide ou fourniture extérieure, même des pays amis. Car ceux-ci réclameront tôt ou tard une contre partie.
Du principe d'autosuffisance, Mulele fait la pierre angulaire de tout son système, tant politique qu'économique et militaire. Il n'utilise aucune aide extérieure, il n'a aucune liaison organisée avec Brazzaville ou avec les rebelles de l'Est dont il se méfie. Il adopte pour lui-même et ses partisans un mode de vie austère, dépouillé de tout confort occidental, ce choix de l'autosuffisance absolue a donné à sa rébellion sa marque la plus particulière qui a fait de lui le personnage révolutionnaire le plus pur et le plus étrange de l'histoire africaine récente.
2. Qui est Pierre Mulele ?
Né en 1929 à Kulu-Matenda, dans le Kwilu, province de Bandundu. Pierre Mulele a commencé ses études au petit séminaire de Kinzambi, qu'il a quitté pour les poursuivre au collège des Jésuites à Kikwit et les acheva à l'école moyenne de Leverville.
Il a fait son service militaire pendant deux ans à la garnison de Luluabourg où il fut par ailleurs, dans la même unité que Mobutu. Ensuite, il a travaillé comme agent de l'administration coloniale au service des travaux publics à Kinshasa. En 1959, il fonda le Parti Solidaire Africain (P.S.A.).
Elu Serétaire général, les charges de sa fonction le conduisent entre 1959-1960 à séjourner en Guinée, au Ghana, en République Arabe Unie et au Maroc.
En janvier 1960, Mulele dirigea la délégation du P.S.A. à la Conférence de la Table ronde à Bruxelles. Six mois plus tard, il est élu député dans la circonscription de Kikwit.
D'après Jean-Claude Willame, « moment de la constitution du gouvernement Lumumba, Mulele aurait été déçu parce qu'il n'avait pas obtenu le poste de ministre de la Défense nationale, poste qui collait bien à sa "volonté de soldat, son penchant pour la discipline et sa détermination qui frise la parodie". Nommé ministre de l'Éducation nationale, il travaille surtout avec quelques collaborateurs de son cabinet dans le but d'organiser un enseignement laïc et l'envoi de jeunes Congolais dans les écoles supérieures des pays de l'Europe de l'Est. Il pousse aussi à la nationalisation de l'Université Lovanium, un point qu'il a réussi à inscrire à l'ordre du jour d'un conseil des ministres élargi le 16 août, et qui provoque immédiatement une levée de boucliers dans les milieux ecclésiastiques. Ceux-ci font le siège de Kasa-Vubu et de Lumumba pour que la décision ne soit pas prise.»(3)
Mulele fut aussi un anticolonialiste et un anticlérical, comme l'illustre cet incident rapporté par Kashamura :«Alors que Monseigneur Gillon, recteur de Lovanium, venait lui exposer les doléances de l'Université, Mulele le reçut debout, en refusant de lui serrer la main qu'il avait tendue.»(4) Après la chute du gouvernement Lumumba, Mulele séjourna de décembre 1960 à août 1961 au Caire, ensuite il séjourna brièvement à Léopoldville pour
regagner ensuite le Caire, qu'il quittera en mars 1962 pour effecter un long séjour en Chine. Il réapparu au Congo en juillet 1963 pour commencer immédiatement les préparatifs de ce qui devenu la plus grande insurrection populaire en Afrique noire.
Mort de Mulele
La fin tragique de Pierre Mulele marquera les esprits, car il s'agit là d'une véritable forfaiture. En septembre 1968, alors que la guérilla est depuis longtemps vaincue, Mulele décide de quitter la brousse, malgré les avertissements de ses proches, les conseils des Lumumbistes qui lui répètent que Mobutu va le tuer. Il prend le risque de traverser le fleuve et de rentrer à Kinshasa car les garanties lui sont venues de très haut. Mulele lui-même affirmait en quittant le Congo Brazzaville ; “si Mobutu me tue il montrera sa véritable physionomie à notre peuple et au monde entier”. Le 28 septembre, Bomboko arrive à Brazzaville et déclare à la radio : “l'amnistie générale décrétée à Kinshasa par le Général Mobutu est valable pour tous. Nous accueillons donc Monsieur Mulele en frère. Il travaillera avec nous pour la libération totale de notre pays”.
Le lendemain, Bomboko offre une réception solennelle sur le bateau présidentiel et, dans l'après-midi Mulele accepte de traverser le fleuve. Il est accueilli en grande pompe ; le Général Bobozo, celui qui avait naguère veillé sur Lumumba à Thysville, donne une réception en son honneur. Le soir, Mulele se rend à la résidence de Bomboko, où il passe la nuit. Ses proches, ses fidèles viennent féliciter l'ex - rebelle, tout en lui conseillant de
prendre garde. Le 2 octobre 1968 à 17 heures on vient annoncer à Mulele que la population l'attend au stade et se prépare à le saluer comme l'un des compagnons de Patrice Lumumba. Ça sera l'ultime voyage du dirigeant de la guérilla : au lieu de se rendre au stade, Mulele et les siens sont dirigés vers le camp Kokolo et enfermés.
Le soir même, les militaires commencent à torturer Mulele et les siens. Selon Ludo Martens, Bomboko lui-même a raconté plus tard la fin de l'homme de Kwilu : “vivant on lui a arraché les oreilles, coupé le nez, tiré les yeux des orbites pour les jeter à terre. On lui a arraché les organes génitaux. Toujours vivant, on lui a amputé les bras, puis les jambes. Les restes humains ont été noués dans un sac et immergés dans le fleuve”.
En 1978, la mère de Mulele fut elle-même assassinée, après qu'un mouvement politico-religieux fut apparu près d'Idiofa et prôna un messianisme dirigé contre l'église catholique, ses adeptes tiennent un discours hostile à Mobutu, aux commerçants prédateurs, aux riches en général. Ils s'en prennent surtout au Parti-État le Mouvement Populaire de la Révolution, dont les bureaux sont incendiés, une répression implacable suit alors, la mère de Mulele est pendue par les soldats dans son propre village, “comme pour prouver aux populations hébétées que le héros mort n'a ni le pouvoir de revenir les sauver, ni celui de protéger sa propre mère”.(5)
On peut évoquer ici, en parallèle de celui de Mulele, le destin tragique de Robespierre, l'incorruptible, le plus pur de tous les acteurs de la Révolution française. Son échec est patent puisque sa vie se termine sur l'échafaud et que son pouvoir tombe aux mains de ses adversaires les plus corrompus. Mais son message politique continue de féconder le courant de radicalisme révolutionnaire.
Bibliographie
(1) Catherine Coquery - Vidrovitch, Alain Forest, Herbert Weiss, Rébellions - Révolution au Zaïre 1963 -1965, Paris, L'Harmattan, Tome 1, 1987 p 122.
(2) IDEM, p. 161
(3) Jean-Claude Willame, Patrice Lumumba, La crise congolaise revisitée, Paris, Karthala, 1990, p.222 - 223.
(4) Anicet Kashamura., De Lumumba aux colonnels, Paris, Buchet/Chastel, 1966, p.56
(5) Colette Braeckman, Le dinosaure, le Zaïre de Mobutu, Fayard, Paris 1992, pp. 44 - 46

Alexis M. Kabambi
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