Chers compatriotes,
Je voudrais vous proposer des réflexions
sur le rôle des écrivains dans le surgissement dune société démocratique et sur
la littérature comme précisément éducation à la démocratie et aux valeurs
patriotiques, et même, comme éducation à la vie tout court. Pour beaucoup de gens, la
littérature, cest du bavardage creux, de la rêverie, des opinions inconsistantes,
etc. "Pourtant, les gens sérieux, ceux qui ont le pouvoir censurent des
livres, les interdisent ; ils emprisonnent des poètes et des romanciers ou bien ils
les exilent. Ils ont manifestement peur de la littérature. Pourquoi ? Parce que la
littérature est aussi un pouvoir. Par ses images, ses symboles, sa musique, ses rythmes,
elle a la puissance dévoquer pour nous des possibilités dexistence que notre
monde ou notre société ne réalise pas. Elle nous fait sentir que nous pourrions être
autres que nous ne sommes, que les choses pourraient se passer autrement quelles ne
se passent dans notre milieu, dans notre société, dans notre monde. Ce qui est arrivé
aurait pu ne pas arriver"(1). La littérature est un pouvoir. Elle transforme la
société de lintérieur, à son insu pour ainsi dire. La littérature, cest
comme du levain dans la pâte. Bien des grandes révolutions dans lhistoire de
lhumanité ont été le fait des écrivains. Les idées de
"Liberté-Fraternité-Egalité" de la Révolution Française ont été
injectées dans la masse par des écrivains, Jean-Jacques Rousseau et les autres. Plus
près de nous, quon pense à Sartre. Le succès incontestable de Sartre en France
après la seconde guerre mondiale est moins dû à ses oeuvres philosophiques, qui du
reste sont difficiles à lire, quà ses oeuvres littéraires. Avec ses pièces de
théâtre, Sartre a agit sur des générations entières de jeunes et dintellectuels
français et autres. Je passe sous silence les Diderot, les Voltaire, le Mallarmé, les
Hugo, les Mauriac, etc. La littérature est un pouvoir. Elle est une contestation de
larbitraire. Et puisque par définition, la littérature nest jamais quelque
chose désotérique, elle est la nourriture de la masse. A travers ses fantaisies,
à travers le courage ou la lâcheté de ses personnages, la littérature tire le peuple
(je préfère parler de la masse) de son sommeil, de sa léthargie ; le contraint à
réfléchir sur sa vie ; et lui dit que les choses peuvent toujours être mieux
quelles ne sont maintenant. La littérature a toujours été un combat contre le
fatalisme et le défaitisme. Ce qui est arrivé, dit-elle, aurait pu ne pas arriver si...
et narrivera pas une fois encore si... Elle nous apprend que rien nest
finalement définitif. La littérature enlève les bâillons qui empêchent les masses de
voir, aiguisent leur esprit critique, les stimulent à laction. Une bonne
littérature nest jamais neutre : elle prend toujours position pour la vie
(bien sûr lécrivain peut toujours se tromper). Lart pour lart, ça
nexiste jamais ! La littérature est une prise de position dans la marche
concrète des affaires de la "res publica", sinon, on ne comprendrait pas que
"ceux qui ont le pouvoir" persécutent les écrivains.
Et pour notre pays, quel rôle peut jouer
un écrivain en ces temps des turbulences politiques ? Sa mission : éclairer
les masses, les éveiller à la démocratie, aux valeurs patriotiques, et
jajouterais volontiers, former les jeunes aux valeurs morales. Quand on voit le
héros dun roman, par exemple, se sacrifier, au risque de tout perdre, pour une
cause noble, ça vous donne, inconsciemment ou non, lenvie de limiter. Ce que
fait le héros dans un univers imaginaire, nous sommes stimulés, inconsciemment ou non,
à lappliquer dans la vie réelle. La littérature est en effet un formidable
pouvoir daction. Après lecture des Trois femmes dans la tourmente, un
recueil de nouvelles publié au pays aux Ed. Médiaspaul, une fille, dans les vingt ans,
écrit à lauteur : "Je suis en train de vivre le même drame que
lhéroïne de lune de vos nouvelles. Son courage, et les réponses
quelle a données à son problème mont inspiré une action positive en vue de
sortir, moi aussi, du pétrin. Dores et déjà, je me suis engagée dans
laction..." Il ny a pas meilleure consolation pour un écrivain ! Du
moins sil nécrit pas seulement pour les pognons , et mieux encore sil
est un écrivain doublé dun éducateur. Du reste, quil le veuille ou non,
lécrivain remplit aussi les fonctions déducateur.
Alors, le combat dun écrivain pour
la démocratie passe aussi par ses livres. Et peut-être sexprime-t-il mieux, ce
combat, dans ses livres. Quand Djungu Simba écrit son On a échoué (publié aux
Ed. du trottoir), il apporte sa contribution au débat pour la démocratie, il propose
dans ce roman un modèle de société quil juge meilleur. Il stigmatise
larbitraire, la bêtise, lexploitation de lhomme par son compatriote,
etc. Stigmatisant, il propose les voies et moyens pour sortir de la boue. La mort faite
homme de Pius Ngandu Nkashama est un véritable cri, un non crié de vive voix contre
les systèmes de mort dans lesquels ont versé les régimes africains. Malheureusement, ce
roman volumineux, publié en Europe est peu connu au pays... Dailleurs, son style ne
le met pas à la portée de tous. Kagomba Lulumba publia, en pleine période du mobutisme,
un véritable réquisitoire contre ce régime, dans son roman intitulé Misère au
point (Ed. Impala). "Un autre rire et un autre sourire sont possibles, y lit-on,
pas seulement ce sourire qui tourne au rictus et ce rire où domine le sanglot". Et
dernièrement, juste au moment où le mobutisme tombait, comme un fruit mûr, à
lHarmattan est paru Les Naufragés de lhistoire, dun compatriote.
Ce roman chante lespoir du peuple en une autre vie, un peu plus digne dêtre
appelée vie humaine et encourage à se garder propre malgré le climat pourri dans lequel
on baigne.
Mesdames et messieurs les écrivains
congolais, donnez-nous à lire... Faites entendre votre voix. Parlez, je voulais dire,
prêchez à temps et à contretemps. Inondez-vous de romans, de contes, de nouvelles...
Dites-nous sur tous les tons que les choses peuvent être autres quelles ne sont
maintenant. Dites-nous que nous sommes les artisans de notre propre destin. Insufflez-nous
le courage pour laction salvatrice, rénovatrice. Ne vous taisez surtout pas.
Faites-vous les chantres de la démocratie, les défenseurs des droits de lhomme.
Vous êtes la voix de ceux qui nont pas de voix. Vous êtes les yeux de ceux qui
nont pas dyeux, ou qui les ont mais préfèrent les tenir fermés. Ecrivez,
inventez... Le peuple congolais ne peut pas se passer de vous. Par-dessus tout, conservez
jalousement cette liberté desprit qui fait justement que lécrivain soit
écrivain et non un troubadour. Si possible, faites-vous publier au pays. Vos livres
publiés en Europe, cest pour les Européens ! ! ! Le peuple
congolais na pas assez de moyens pour se payer ces livres aux prix prohibitifs, et
même introuvables dans bien des libraires du pays. Quand vous écrivez, visez le peuple
congolais. Cest vrai, la littérature est internationale, mais le moment historique
que nous traversons vous impose le devoir patriotiquement moral de contribuer, vous aussi,
à lavènement dun pays où il fait bon vivre. Ecrivez donc ! Parlez-nous
de la vie concrète, non des héros "emportés par une destination astrale".
"Tu parles bien, me direz-vous,
comment écrire dans un pays peuplé danalphabètes, dans un pays où ceux qui
savent lire préfèrent plutôt compter, puisque compter cest rentable ?"
Même dans ce cas, chers compatriotes de la plume, écrivez ! Le peu dhommes et
de femmes qui vous lisent répandront vos idées, si elles sont valables. Le changement a
toujours été initié par une élite. La masse le traduit en actes et le finalise. En
tout état de cause, écrivez ! Ecrivez même si, par impossible, il ny avait
quun seul congolais à vous lire.
Jaimerais avoir les opinions des
compatriotes sur le rôle des écrivains congolais dans la démocratisation des
institutions de notre pays. Et si par hasard, un écrivain me répondait, je nen
serais que trop heureux. Comme vous laurez remarqué, je nai pas épuisé le
thème que je me suis proposé de traiter dans cet article, histoire de ne pas être trop
long. A suivre donc.
Nous tenons aux... Non, nous autres, on ne
tient à rien ! Cest pourquoi on voudrait convaincre plutôt que vaincre.
(1) F. Eboussi Boula, A contretemps.
Lenjeu de Dieu en Afrique, Paris, Karthala, 1990, p. 110.
Patriotiquement vôtre,
Bernard Ilunga |