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Constitution en langues nationales: redynamisation de l'africanité et non retour. Réponse à Ngoy Moke
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Shushukulu Mubabinge Bilolo
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Un article de Ngoy Moke intitulé: „Traduction de la Constitution: retour aveugle à l’africanité, manque de notion de coût et efficacité", publié le 25 juin 1998 dans Congonline est resté sans réaction de notre part. Ce silence n’était nullement un geste de mépris. Nous étions à Genève et à Bruxelles jusqu’au 4 juin 1998.

a) Langue comme coffre-fort de la mémoire historico-culturelle

Notre remarque générale est que parler et promouvoir sa langue n’a rien de négatif. Un homme qui se saisit comme sujet de l’histoire et qui est conscient du fait que „La langue n‘est jamais neutre" ou que « la langue est le coffre-fort de la mémoire d"une culture » ne peut renoncer à sa langue. Seul un mouton de panurge, un homme-objet, sans personnalité et sans fierté, un homme sans histoire et sans mémoire, peut renoncer à sa langue, à sa mémoire, à sa culture. Il n’y a pas de culture française dans langue française, pas de culture anglaise sans l’anglais, pas de culture allemande sans l’allemand. De fait, on a commencé à parler de la Pensée française ou allemande, le jour où certains Français comme René Descartes ont commencé à penser et à écrire en français. C’est avec des auteurs comme Martin Luther (traduction de la Bible en allemand), Wahl, Von Humboldt, Heumann, Kant, etc. que commence cette puissance de réflexion et de créativité en Allemagne. Ils ont tous renoncé au mondialisme latiniste, au latin, pour se tourner vers leurs compatriotes et rendre audible le génie de leurs ancêtres.

b) Nos langues ne sont pas pauvres

Vous dites que nos langues sont pauvres et qu’elles ont des lacunes en ce qui concerne leur vocabulaire technique, médical et scientifique. En tant qu’ingénieur luba vous ne pouvez pas attendre la traduction avant de commencer l’industrialisation de Mbuji-Mayi, par exemple. Votre rôle en tant qu’ingénieur est d’apprendre la science et la technologie dans n’importe quelle langue.

L’argument de la pauvreté a été utilisé contre le Flamand. Mais aujourd’hui l’Université flamande de Leuven est l’une des plus prestigieuses de la Belgique. Rappelez-vous que Cheikh Anta Diop avait amorcé une traduction de calcul intégral et de la physique nucléaire en sa langue. Au moment où je vous parle, un médecin pédiatre a mis au point un vocabulaire technique, médical et scientifique Sango-Ancien Egyptien. Il est entré d’élaborer un méta-langage scientifique africain à partir de l’ancien égyptien. Pour votre information, le Sango est une variante de Yakoma et les deux sont aussi apparentés au lingala. Notre frère Mukendi a esquissé à Rome une méthodologie du vocabulaire scientifique et technique pour le Ciluba. Et nous avions, avec Mgr. Kabongo, Archevêque-Evêque de Luebo, amorcé dans « La Conception Bantu de l"Autorité suivie de Baluba : Bumfumu ne Bulongolodi » (Munich 1994), les Sciences Sociales et Politiques en langues nationales. C’est dans ce cadre que nous situons la discussion autour de la Constitution en langues nationales.

En tant qu’ingénieur, vous devriez certes apprendre la science et la technologie dans n’importe quelle langue, mais de la transmettre à vos compatriotes dans les langues nationales. Transmettez votre savoir en Ciluba et vous verrez le progrès que vous réaliserez avant 2015. Ces juristes qui ne connaissent pas nos langues, ces médecins qui ont besoin des interprètes doivent rentrer à l’Ecole des Langues Congolaises avant d’avoir l’autorisation d’exercer leurs métiers. Nous devons multiplier les Ecoles des Langues Congolaises et obliger tout fonctionnaire ou tout politicien à maîtriser au moins 4 langues. Nos langues sont comme des variantes régionales d’une même langue, elles sont faciles à étudier.

c) Coût et efficacité

Si un Député Bakongo tient un discours de 10 minutes au Parlement, nous aurons 12 traductions simultanées. Nous demanderons à ce parlementaire de parler lentement et posément si bien que son intervention simultanément traduite ne prendra que 12-à 14 minutes et sera suivie presque par la totalité des Congolais. Un tel Parlement sera très efficace et il recevra un feedback jusqu’au fin fond de nos villages. Ce Parlement contribuera à la formation et à la mobilisation politiques de notre Peuple. Il apportera une contribution notoire à la qualité de la communication entre l’Etat et le Peuple ainsi qu’au cercle éducatif entre les deux.

En outre, 12 traductions simultanées signifient 24 traducteurs ou traductrices, donc la valorisation de l’interprétariat, la création d’emplois pour notre Jeunesse qui chôme et qui a de si merveilleux talents linguistiques. La création des emplois n’est-elle pas une priorité des priorités ?

d) Caricature de nos propositions

1) Fermeture des Ecoles occidentologiques

Nous préconisons une réforme radicale de l’Enseignement. L’Etat ne peut pas mobiliser des milliards des USA-dollars pour former des occidentologues, des propagandistes des langues et des civilisations occidentales. Nous proposons un Enseignement Africanologique et au sein de ce Système Africain ou Congolais d’Enseignement, l’Occidentologie fera partie de la Faculté des Sciences d’Outre-Mer, laquelle comprendra aussi l’Orientologie et l’Americanologie. Il est vraiment irresponsable de transformer l’ensemble de la Jeunesse Africaine en occidentologues. C’est irrationnel et déraisonnable. Dans le contexte de la globalisation, nous devons promouvoir l’Africanologie, la Maîtrise de l’Afrique et former un petit nombre d’experts du Monde extérieur (européanologues, orientologues, nord-americanologues, latino-américanologues, etc.). Voilà l’horizon d’un enseignement pour les futurs capitaines africains du Bateau-Monde.

2) Fermeture des Eglises

Non, il n’y aura ni fermeture des Eglises ni celle des Mosquées. Les Chrétiens ne seront pas non plus internés dans les asiles de fou parce qu’ils sont chrétiens. La persécution religieuse est étrangère à la Pensée Africaine. Le Dieu de nos Ancêtres, depuis l’Egypte pharaonique jusqu’à nos jours, est le Dieu de la Tolérance et de la Convivence.

Cependant, les malades, dangereusement intoxiqués, auront besoin des psycho- thérapeutes. C’est le cas de la plupart des Congolaises et Congolais, dont la religiosité a dépassé les limites de l’ivresse pour atteindre le sommet de la démence et de l’irresponsabilité.

En outre, l’Afrique a besoin d’une spiritualité propre, d’une métaphysique propre. Nous n’avons pas le droit de transformer ce continent en réceptacle pur et simple des spiritualités étrangères. Nous entrerons dans le processus de globalisation avec une spiritualité, une théologie proprement africaine, riche et enrichie par 5000 ans d’histoire. Le Dieu de nos Ancêtres, de nos Pères et de nos Mères, Nzambi, Mungu, Maweja-Nangila, Imana veut que sa Voix soit entendue par les autres Nations.

Cette prise de conscience de nos richesses spirituelles ou théologiques est la clef de notre reprise du Gouvernail de l’Histoire. La Conscience Noire s’imposera par la qualité de la vie et la puissance de créativité qui en découleront.

3) Maâticratie : Modèle politique de l’avenir

Pour comprendre la maâticratie, il faut se rappeler que ce terme vient de MA’AT, terme égyptien, qui signifie « Vérité-Justice-Rectitude-Solidarité-Bien-Balance-Ordre », etc. C’est donc un Règne de l’avenir, un règne des valeurs et non d’une simple procédure. L’Etat maâticratique est un Etat dont la raison d’être est la promotion de la Science, de la Justice Sociale, de la Rectitude, de la Solidarité, de la Balance ou de l’Equilibre. Un Etat qui évite les extrêmismes, qui prend les inégalités sociales et les injustices sociales en aversion, qui valorise tout homme et tout peuple. Il y a dans Maât, un idéal scientifique de lutte contre l’ignorance, un idéal social de solidarité et de lutte contre les injustices, un idéal éthique et juridique d’un Etat de Droit et d’Ethique, un idéal écologique de l’équilibre écologique ou environnemental, un idéal esthétique du beau et de la propreté, un idéal stratégico-militaire de protection de la vie des hommes et des richesses naturelles pour les générations futures, etc. Ce modèle est aujourd’hui en étude même en Occident. Notre collègue Prof. J. Assmann s’en occupe aujourd’hui à l’Université de Heidelberg et le Centre d’Etudes Egyptologiques C.A. Diop que nous dirigeons au sein de l’Institut Africain d’Etudes Prospectives en fait l’objet de ses recherches pour les prochaines années. La maâticratie dépasse la démocratie. Elle est ce que l’Afrique a des meilleurs. Il est important que le Congo devienne REPUBLIQUE MAÂTICRATIQUE DU CONGO. Soyons pour une fois maître de notre système politique. Ayons le courage de proclamer tout haut que nous voulons devenir des MAÂTICRATES, des serviteurs de la MAÂT.

Nous vous proposons rien d’anachronique. Nous vous indiquons le lieu de notre dignité et de notre humanité. Loin d’être un retour aveugle à l’Africanité, nos recommandations sont une voie pour sortir du labyrinthe de la médiocrité et de la chosité. Nous devons devenir SUJETS de notre histoire et de l’histoire du monde. Nous devons cesser d’être ces récipients vides que les autres viennent faire parler, viennent remplir avec leurs spiritualités, leurs idéologies politiques, leurs manières de vivre et de découper le réel. Nous plaidons pour les Auto-Routes Interculturelles et non pour la planétarisation à sens unique. A moins que la mort nous emporte, le Luba, langue que nous maîtrisons personnellement très bien, entrera comme une grande langue dans l’histoire des sciences et des technologies. Notre voeu est que le swahiliphone, le kikongophone, le lingalaphone, le kubaphone, bref tout muntuphone en fasse autant.

Pour le reste, nous ne sommes pas politicien, mais scientifique. Notre pensée est falsifiable.

Shushukulu Mubabinge Bilolo ( africain.univ.studies@t-online.de )

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